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N° 05/02 – Février 2005

   

Avons-nous le même Dieu ?

 Etienne Gille

 

Il n’est pas rare d’entendre, au cours d’un réunion: «  Nous n’avons pas le même Dieu que les musulmans » ou de lire dans un article sur l’islam: « Les chrétiens qui vivent le partage avec les musulmans découvrent vite que Allah et le Dieu de Jésus-Christ, ce n’est pas tout à fait la même chose ! »  La question de savoir si nous avons le même Dieu a poussé l’un de nos lecteurs  à  mener  l’étude qui suit. Laïc, Etienne Gille est professeur de Mathématiques à Dijon et président de l’Amitié franco-afghane, après avoir vécu dix ans en Afghanistan avec lequel il reste en relation. Il anime depuis 1979 le groupe dijonnais de dialogue et d’amitié entre chrétiens et musulmans qui fêtera bientôt ses 30 ans. Nous le remercions de nous confier son texte auquel  nous ajouterons  des annexes.

         Pourquoi cette réflexion ?

Le Père Jomier, dominicain spécialiste de l’islam, avait adopté la convention suivante : “ lorsqu’il s’agit d’affirmations sur Dieu admises par juifs et chrétiens, traduisons Allah  par “ Dieu“ ; mais lorsqu’il s’agit de positions proprement musulmanes, laissons “ Allah ”. Massignon lui posa alors la question : “ Oui ou non, “ Allah ” du Coran est-il le Dieu d’Abraham ”. Le Père Jomier alors se tut.[1]

            On ne peut donc éluder la question de l’identité du Dieu que prient les musulmans et de Celui que prient les chrétiens, ni se contenter d’une réponse excessivement superficielle.

            Notre réflexion portera essentiellement sur les relations entre islam et christianisme.

 I.  Les réponses des Ecritures et de l’histoire

 1. La réponse du Coran

Elle est sans ambiguïtés :

“ Ne discute avec les gens du Livre que de la manière la plus courtoise – sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites : “ Nous croyons à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu vers vous ; Notre Dieu qui est votre Dieu est unique et nous lui sommes soumis ”[2] (29, 46)

Cette affirmation claire que le Dieu des musulmans n’est autre que le Dieu des chrétiens et des juifs n’implique pas que l’attitude proposée aux musulmans à l’égard des chrétiens soit, elle, exempte d’ambiguïté. Au contraire, selon les passages, on peut trouver des affirmations pleines de sympathie ou au contraire dépourvues de toute aménité :

“ Ceux qui sont chrétiens (…)trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. ” (2, 62)

“ O vous qui croyez ! Ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens ; ils sont amis les uns des autres. Celui qui, parmi vous, les prend pour amis est des leurs. ” (5, 51)

“ Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l’amitié sont ceux qui disent : “  Oui nous sommes chrétiens ! ” parce qu’on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil. Tu vois leurs yeux déborder de larmes lorsqu’ils entendent ce qui est révélé au Prophète, à cause de la vérité qu’ils reconnaissent en lui. (…) Dieu leur accordera, en récompense de leurs affirmations, des jardins où coulent les ruisseaux. Ils y demeureront immortels : telle et la récompense de ceux qui font le bien. ” (5, 82-85)

“ Les chrétiens ont dit “ le Messie est fils de Dieu ! ” (…) Que Dieu les anéantisse ! Ils sont tellement stupides ! ” (9, 30)

Cette double manière de considérer les chrétiens se retrouve bien entendu dans l’attitude concrète des musulmans à leur égard. Historiquement, les théologiens musulmans n'ont pas été tendres avec les formulations dogmatiques chrétiennes. M. Talbi cite par exemple Ibn Hazm (XIe s.) qui écrit à propos des affirmations chrétiennes :"Si quelqu'un doué d'un brin de raison y réfléchit, il s'avise vite qu'elles ne sont que divagations insufflées par Satan, ou pure démence dont ne peut être affligé qu'un réprouvé, rejeté de toute évidence par Dieu le Très Haut."[3] Elle peut être franchement hostile, mais c’est en général une attitude plus politique que religieuse. Citons au contraire comme exemple d’une attitude ouverte celle d’une communauté de confrérie qui écrivait aux moines de Tibherine pour les inviter à une rencontre dans la prière à l’occasion de Noël :

 “ Montrons que nos religions ne doivent pas s’opposer, mais qu’elles sont une perle magnifique reliée à d’autres par le fil divin. Toutes diffèrent apparemment, mais contribuent chacune à rehausser l’éclat incomparable du collier que Dieu a donné à l’humanité. ” [4]

Des penseurs musulmans, certes hétérodoxes, ont une pensée étonnamment proche du christianisme, au point que l’on pourrait se demander parfois s’il n’y a pas plus de différences entre les figurations de Dieu à l’intérieur d’une même religion qu’entre certains adeptes, l’un chrétien et l’autre musulman. Lisons par exemple ce texte d’un penseur de la révolution musulmane en Iran, Ali Shariati :

“ C’est Marie qui a fait descendre de son trône ce Yahvé sec et hautain, indifférent dans sa toute puissance, qui trônait avec ses anges et qui piétinait la création comme un village en ruine. (…) Lui qui n’était accessible au regard de personne s’est incarné dans le visage immaculé et bon de son Jésus. Oui ! est-ce que Jésus ne serait donc pas Dieu ? [5] (…) ”  

2. La réponse de l’Eglise… et de Jésus

 Après des siècles d’anathèmes, le Concile Vatican II a exprimé avec force le respect dû à la foi des musulmans : “ L’Eglise, affirme la déclaration Nostra Aetate, regarde avec estime les musulmans qui adorent Dieu un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ”. Et la Constitution dogmatique sur l'Eglise, Lumen Gentium déclare : "Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d'Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour." Mais c’est sans doute Jean-Paul II qui a exprimé le plus clairement la communauté de Dieu des chrétiens et des musulmans. C’était le 19 août 1985, à Casablanca où le pape avait été invité par Hassan II à s’exprimer devant des dizaines de milliers de jeunes Marocains :

“ Chrétiens et musulmans, nous avons beaucoup de choses en commun, comme croyants et comme hommes. Nous vivons dans le même monde, marqué de nombreux signes d’espérance, mais aussi par de multiples signes d’angoisse. Nous croyons au même Dieu, le Dieu Unique, le Dieu Vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à leur perfection. Je crois que nous, chrétiens et musulmans, nous devons reconnaître avec joie les valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu ”.

On ne peut être plus explicite. Le pape ajouta :

“ La loyauté exige que nous reconnaissions et respections nos différences. La plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et l’œuvre de Jésus de Nazareth. Vous savez que pour les chrétiens, Jésus les fait entrer dans une connaissance intime du Mystère de Dieu et dans une communion filiale à Ses dons, si bien qu'ils Le reconnaissent et le proclament Seigneur et Sauveur. Ce sont là des différences importantes, que nous pouvons accepter avec humilité et respect, dans la tolérance mutuelle. Il y a là un mystère sur lequel Dieu nous éclairera un jour, j'en suis certain. ”[6]

On remarquera au passage la délicatesse avec laquelle le Pape exprime le mystère du Christ, de telle sorte que l’essentiel du message soit transmis, mais en termes accessibles à son public. On remarquera également les références implicites au Coran[7].    

Evidemment il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le même discours, le pape reconnaissait : " Chrétiens et musulmans, nous nous sommes généralement mal compris et quelquefois, dans le passé, nous nous sommes épuisés en polémiques et en guerres. ” Le mot "quelquefois" est sans doute un euphémisme. Les théologiens chrétiens qui ont parlé de l'islam l'ont fait parfois avec des termes vifs. Olivier Clément cite Saint Jean Damascène, arabe chrétien du VIIIe s. , docteur de l'Eglise, qui qualifie Mohammed de " faux prophète"  et les prescriptions du Coran de "dignes de risée".[8] D'autres, qu'il n'est peut-être pas utile de citer, furent encore plus rudes [9]. Selon Olivier Clément, la politique byzantine conclut que le "Dieu du Coran, dans le refus de la Trinité et de l'incarnation, est un Dieu "compact", bien différent du Dieu aimant – et aimant jusqu'à la croix – des Evangiles." Le même Olivier Clément signale cependant la pensée discordante du patriarche nestorien Timothée 1er (780-823), qui, après avoir énuméré les points de concordance entre les enseignements des prophètes et celui de Mohammed, conclut que celui-ci "a suivi la voie des prophètes."

Heureusement, même du temps des croisades, il y a eu des figures chrétiennes, comme celle de St François d’Assise, qui mirent en œuvre l'idée d’un dialogue, certes abrupt, mais pacifique. Le plus ouvert n’était pas forcément le chrétien, puisque le Sultan se recommanda à sa prière ! L'attitude de Jean-Paul II s’inspire directement de celle de Jésus qui affirme : “ Il y a plusieurs maisons dans la maison de mon Père. ” ? Le P. de Chergé, de Tibherine, note

 “ Nous le voyons dans l’Evangile rejoindre la prière de l’autre, de tout autre, quel que soit son niveau social (le centurion, Zachée, Marthe, l’aveugle ou le lépreux) ou son appartenance ethnique et religieuse (Romain, Cananéenne, Samaritaine…). Il s’émerveille de la confiance qu’expriment les “ prières qui lui sont adressées : “  Je vous le dis, je n’ai pas trouvé pareille foi en Israël. ” Jésus accueille aussi la prière du publicain et, s’il refuse de se reconnaître dans celle du pharisien, c’est parce qu’elle exclut l’autre: je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme… ”. Pas d’exclusive possible dans une prière universelle ”[10].

 Dans l’esprit de Jésus, le Dieu auquel rend grâce le Samaritain (Lc 17, 15-18) est le vrai Dieu. La question ne fait pas de doute, nulle interrogation théologique n’est nécessaire pour s’en convaincre. Souvent d’ailleurs Jésus donne des non-Juifs comme modèle. “ Va et fais de même ”, (comme le Samaritain, Lc 10,37). Il est d’ailleurs notable que l’affirmation par Jésus, dès le début de son ministère, que son message s’adresse d’abord aux “ étrangers ” (la veuve de Sarepta, Lc 4,26 ; le centurion, Lc 7,9) est l’une des causes de son divorce avec une partie de ses compatriotes.

II. Chemins vers Dieu

1. Un blasphème homicide

Il y a dans la tentation de refuser que le Dieu de l’autre soit aussi mon Dieu, un double danger. Le premier n’est peut-être pas trop grave : il s’agit en quelque sorte du zèle du néophyte, prenant conscience de quelque chose d’inouï qu’il a envie de propager partout en pensant que le reste du monde n’en a pas encore conscience. Zèle à la fois salutaire et envahissant et qui peut vite devenir sectaire. Mais il y a un deuxième danger beaucoup plus grave : celui de nier la sincérité de l’autre et peut-être sa dignité. Si cet autre croit en un Dieu qui n’est pas le mien, c’est-à-dire un faux dieu, s’il refuse en outre de reconnaître le vrai Dieu, ne mérite-t-il pas les foudres du ciel (Lc 9,54) ? Disciple d’un faux dieu, il devient par le fait même possédé par l’erreur et par le Malin. En découlent les attitudes radicales qui, depuis l’inquisition jusqu’au GIA, entendent faire disparaître l’erreur et la dysharmonie qu’elle entraîne, manu militari.

            Or Dieu, manifestement, n’est pas éradicateur. A ses disciples qui veulent appeler le feu du ciel sur ceux qui ne croient pas en leur prédication, Jésus répond en demandant qu’on laisse pousser ensemble l’ivraie et le bon grain pour ne pas risquer “ en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé ” (Mat 13,24). La rencontre de St François, animé de cet esprit évangélique, et du sultan Kamil au temps des croisades est également éclairante. Alors que chacun des deux camps, chrétien et musulman, s’est retranché dans l’affirmation abrupte et violente de sa foi, François et le Sultan semblent prendre conscience que l’autre est un véritable adorateur de Dieu.

            En vérité, la tentation existe chez les chrétiens convaincus, comme chez les musulmans convaincus, et sans doute comme chez tout homme convaincu, de présumer que si l’autre ne convient pas de notre propre certitude, c’est qu’il n’est pas sincère. Et plus le dialogue se poursuivra, plus il risque d’aboutir soit à notre propre déstabilisation, soit à l’exaspération devant l’irréductibilité de l’autre. D’un côté notre bonne conscience de partisan d’une cause évidemment juste, de l’autre une “ tête de pioche ” qui nie avec la plus grande mauvaise foi notre évidence. Quand ce sentiment s’étend sur l’ensemble d’un groupe humain, avec l’amplification des rumeurs de mauvaises actions commises ou simplement suspectées, il débouche sur les catastrophes que l’on a connues dans l’histoire.

            Il n’y a donc pas d’autre issue que de se convaincre au contraire de l’incomplétude de notre vérité, de la validité, sans doute partielle, de l’acte de foi de l’autre, et de la fécondité de l’échange entre ces deux vérités incomplètes.

2. Dieu vu de dos, Dieu inconnu

            Nous, chrétiens ou musulmans, ne pouvons reconnaître la qualité de vrai Dieu à Celui qu’adorent les autres que si nous arrivons à la conscience que notre propre connaissance de Dieu, que ce soit dans l’affirmation dogmatique, dans l’approche instinctive, dans la rencontre de la prière, ne définit pas Dieu, ne le cerne pas. Cette affirmation est d’une telle évidence et pourtant, dans la réalité, tout se passe bien autrement. Car notre discours sur Dieu est facilement sûr de lui et affirmatif, comme si nous en savions long sur Lui. Les sermons n’intègrent pas toujours l’idée que notre vision reste imparfaite et partielle ; que les mots que nous utilisons peuvent avoir plusieurs sens ou être compris différemment dans d’autres cultures. Même dans la rencontre et le dialogue, paradoxalement, il arrive d’être péremptoire ou catégorique : le dialogue peut aussi bien opposer que rapprocher…

            Toute la tradition des Ecritures et des mystiques nous enseigne que nous ne pouvons posséder en ce monde la vérité toute entière. On peut évoquer ici le célèbre récit de l’Exode où Moïse, avec lequel pourtant “ Yahvé conversait face à face, comme un homme converse avec un ami ” (Ex 33,11), demande à Dieu, “ Fais-moi, de grâce, voir ta gloire. ” En réponse, Dieu accepte de faire passer devant Moïse toute sa splendeur et de prononcer devant lui son Nom. Mais Il refuse de lui faire voir Sa face. S’il veut bien passer devant Moïse, c’est de dos, après l’avoir abrité “ dans la fente du rocher… ” 

Un autre texte relate, bien des siècles plus tard, l’aventure de St Paul découvrant la multitude des dieux vénérés à Athènes (Act 17,16). Il est d’abord intéressant de mettre en parallèle les réactions de Paul et celles des Athéniens devant la religion d’autrui. C’est d’abord la surprise indignée devant la croyance “ adverse ”. Paul sent “ brûler en lui l’indignation au spectacle de cette ville remplie d’idoles ”. Dans le même temps les Athéniens se moquent de lui et le considèrent comme un “ prédicateur de divinités étrangères ”. Pourtant, le zèle de l’un et la curiosité des autres conduisent à la rencontre devant l’Aréopage. Pour Paul, c’ est plus qu’une simple habileté tactique. Il reconnaît d’abord en ses interlocuteurs “ les plus religieux des hommes ”. Et cette religiosité n’est pas condamnée. Elle s’adresse bien au “ Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve ”. Paul décèle au sein des cultes célébrés par les Athéniens ce “ Dieu inconnu ” qui n’est autre que le “ Dieu qui a fait le monde ”. Il reconnaît la recherche des peuples “ comme à tâtons ”. Et il se réfère à des “ écritures ” grecques selon lesquelles “ nous sommes aussi de sa race ”.

Tout se passe comme s’il y avait eu une évolution entre l’indignation primitive de Paul et la prise de conscience d’une forme d’authenticité dans la recherche des Athéniens. Ce discours d’Athènes fut un échec, même si quelques hommes “ embrassèrent la foi ”. Cependant le respect de St Paul pour les “ pierres d’attente ”, présentes dans la religion de l’autre, est à retenir.

3. Le Dieu d’Abraham ?

Il est facile pour un chrétien de reconnaître en son Dieu le Dieu des Juifs. La continuité historique, si l’on peut dire, entre le Dieu d’Abraham, celui de Jésus  et celui des chrétiens rend évidente cette identité, même si cette continuité s’est doublée d’une rupture[11]. Puisque, selon les chrétiens, Jésus accomplit les Ecritures, et que les Ecritures des Juifs sont reconnues comme paroles de Dieu, aucun chrétien ne peut avoir de doute là-dessus : oui, juifs et chrétiens, nous adorons le même Dieu. Ceci n’empêche pas les chrétiens de penser qu’il manque aux juifs une partie de la Révélation et les juifs que les chrétiens s’en sont écartés. Il ne serait pas difficile de faire apparaître les “ traits ” de Dieu qui ne sont pas communs aux deux familles de croyants. De souligner les différences. Les chrétiens ont d’ailleurs dû procéder à un travail de réflexion intense pour concilier ce qui était dit, dans les Ecritures, du Dieu tout-Puissant et ce dont les apôtres avaient été témoins à travers Jésus.

            C’est une continuité du même ordre que semblent établir les musulmans à l’égard du Jésus qu’ils connaissent et de l’Islam. Ils croient que Jésus est un prophète à part entière et que Mohammed vient clore le cycle de la prophétie, recevant le Coran du Dieu auquel ont cru avant lui Moïse et Jésus. En revanche, les chrétiens ont plus de mal à concevoir que le Dieu des musulmans soit bien le même Dieu que celui qu’ils adorent. Le Coran étant venu après[12], les chrétiens sont tentés de penser que son message ne peut venir de Dieu. Le Dieu auteur du Coran peut-il alors être le Vrai Dieu ?

            Il est utile de revenir à Abraham. Chacune de nos religions s’y réfère, le considère comme le père des croyants et appelle Dieu “ Dieu d’Abraham ”. Un trait d’égalité élémentaire, simpliste, permet alors de conclure le débat : tous, nous croyons au même Dieu et c’est le Dieu d’Abraham. Avant d’aller plus loin, il est nécessaire cependant de souligner une ambiguïté qui complique singulièrement les choses : si les musulmans se placent dans la lignée des patriarches et des prophètes[13], ils considèrent que leur message n’a pas été correctement transmis, et donc se réfèrent en réalité à leur Abraham et à leur David… Aussi, cette référence commune à Abraham et aux prophètes, largement mythique, ne donne lieu qu’à un dialogue d’information assez formel, puisque nos traditions n’ont rien de commun.

Alors, en nous référant au père des croyants, qui est le Dieu d’Abraham ? Peut-être pourrait-on dire que le Dieu d’Abraham est justement le Dieu inconnu. Celui sur lequel on ne sait rien[14] . Celui sur lequel les théologiens n’ont pas encore commencé de parler, au nom duquel les hommes n’ont pas encore commencé de se déchirer. Celui qui n’a pas encore un nom particulier qui l’attacherait à un peuple. Celui qui dit simplement : “ Lève-toi et va ”…

4. Le Dieu de l’enfant et des cœurs purs

Le Dieu d’Abraham n’est-il pas aussi le Dieu de l’enfant ? L’enfant lui aussi est neuf dans la foi. Il n’a pas de connaissance théologique. Il ne sait rien sur Dieu. Et pourtant il sait très vite tout.      

Ce Dieu pressenti, adoré spontanément, dont les tout petits ont l’intuition, n’est-ce pas le Dieu d’Abraham, qui ne saurait être annexé par une religion ? N’est-ce pas aussi le seul Dieu ? Celui qui se révèle aux tout petits (Mat 11,25 ; Mc 10,13) dont nous parle Jésus. C’est aussi le Dieu des cœurs purs, ceux qui, selon les Béatitudes,“ verront Dieu ”.

Une Marocaine, femme d’un ouvrier immigré et mère de cinq enfants, entendant un jour un prêtre français affirmer que “ le Dieu dont parle le Coran n’est pas celui de l’Evangile ” répétait doucement : “ Mais si, c’est le même ! je sais que c’est le même. ”[15]

 5. Le Dieu de la prière

            Quand je me mets en prière, je prie au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Le musulman, lui, se prosterne devant Dieu, le plus grand. L’attitude profonde n’est-elle pas pour autant la même ? Il est difficile, pour un chrétien qui voit prier un musulman, d’imaginer que sa prière ne s’adresse pas à Dieu, et que Dieu “  qui voit dans le secret ” ne l’entende pas. Le musulman se trouve devant le chrétien dans une attitude un peu différente, car en général il ne voit pas prier les chrétiens. Il peut même avoir tendance à penser que les chrétiens ne prient pas. Cependant, certains ont retrouvé leur foi musulmane en entrant dans une église…         

Le secret de la prière de l’un comme de l’autre n’est-il pas en effet le même ? Ce n’est pas l’exactitude de nos connaissances théologiques qui peut valider notre prière. Quand nous crions vers Dieu, quand nous élevons les mains vers Lui ou que nous nous prosternons devant Lui, c’est le même mouvement du cœur vers notre unique Créateur qui s’exprime. Mots de louange, demandes de pardon, demandes d’intercession se rejoignent pour exprimer les mêmes sentiments d’adoration, de soumission et de dépendance. Le “ Toi ” qui jaillit parfois dans le secret de notre prière monte vers Celui qui est à l’origine de tout amour. D’ailleurs, quand deux croyants se rencontrent, ne finissent-ils pas par se confier à la prière de l’autre : “ Prie pour moi ” ? Comment cette marque de proximité spirituelle pourrait-elle ne pas concerner le même Dieu ?

            Dans un parallèle entre le Pater et la Fâtiha[16], le Père Lelong souligne qu'on y retrouve les mêmes thèmes : la louange, l'action de grâce, l'intercession, la quête du salut final. "Comment, écrit-il, ne pas être frappé par la parenté de ces prières et par la convergence des attitudes spirituelles qu'elles expriment et suscitent ? Dans la prière du rite pénitentiel que récitent les chrétiens au début de la célébration de la messe, tous les mots (Tout-Puissant, miséricorde, pardon, péché, "guidance" de Dieu, vie éternelle) ont leur équivalent dans la tradition islamique."[17] Ce sentiment d’union dans la prière a été bien exprimé par le P. de Chergé, prieur de Tibherine :

“ Cette unité de tous les peuples dans le Cœur du Christ me semble plus évidente encore, écrit-il, quand on se met loyalement à l’écoute d’un autre peuple en prière, et qu’on découvre, à travers lui, que les attitudes et les mots les plus simples ignorent les frontières de religion, qu’ils sont un langage universel : prière du corps gestuée, longue rumination d’une formule litanique, d’un “ dhikr ” ou d’une “ prière de Jésus ”, d’un mémorial des plus beaux Noms de Dieu.[18] ”

Une proximité spirituelle semblable liait une infirmière catholique et sa collègue musulmane :

   Tu peux bien me dire que tu es de n’importe quelle religion, avouait celle-ci, si tu ne pries pas, tu ne peux pas rencontrer Dieu. Mais si tu pries, tu es comme un pauvre devant Dieu, les mains vides, attendant tout de Lui. Et ton frère, dans l’autre religion, dans la même attitude, est certainement plus proche de toi que celui de ta religion qui ne prie pas...[19] ”

 

 6. Un seul Adam

            Les exégètes et les historiens savent peut-être ce que j’ignore : qui d’Adam ou de Dieu est apparu en premier dans la conscience humaine. J’imagine que la prise de conscience de ces deux unicités s’est faite simultanément, comme deux Fois qui s’imbriquent l’une l’autre : la découverte par Abraham du Dieu unique qui l’interpelle ; et l’idée que par delà les différences ethniques et culturelles, il y a une unité dans la race humaine. Si le Dieu unique et aimant a créé les hommes pour établir une relation avec eux, toutes les différences tribales perdent leur signification. La ressemblance de l’homme à son Créateur, confessée par les trois religions monothéistes[20], le fait que nous soyons “ de sa race ”[21], impliquent l’unité du genre humain. Si la foi au Dieu unique engendre la certitude de l’unité humaine  en amont , elle lui fait désirer aussi une convergence de l’humanité en aval. Convergence qui se réalise déjà dans la prière communautaire de l’islam, par exemple, ou dans l’expérience ecclésiale et eucharistique des chrétiens…C’est, selon la foi chrétienne, le Christ “nouvel Adam“(1Cor 1,45) qui réalise l’aspiration de l’humanité à se retrouver une à la fin des temps. Peut-être aussi le jugement dernier, ultime épreuve commune à tous les hommes et simultanée, est-il dans chacune des religions le signe de l’unité de l’humanité “ souffrante ”.

            Il est peut-être plus facile de croire que chrétiens et musulmans descendent avec les autres hommes du même Adam que d’accepter l’idée que tous ont le même Dieu. Et pourtant cette affirmation de l’unicité d’Adam implique en elle-même la reconnaissance du fait que c’est le même Dieu vers lequel se tourne chaque croyant…C’est parce qu’ils sont frères, descendants du même Adam, que les hommes reconnaissent en le Dieu de leur frère leur propre Dieu. Et c’est parce qu’ils ont le même Dieu que les hommes peuvent véritablement se reconnaître comme frères. Si Dieu est très-haut, le plus haut, akbar, c’est bien qu’Il est plus haut que les dieux particuliers, idoles de l’argent, du pouvoir ou du sexe, dieux nationaux, plus ou moins idolâtrés, figures ou voiles du seul vrai Dieu.

III. Noms de Dieu

1. Le nom de Dieu

Il est fréquent de lire ou de dire que les musulmans prient Allah. On semble souvent sous-entendre qu’ils s’adressent à un Dieu qui leur serait propre. De leur côté, en français, les musulmans font souvent référence à Allah, contribuant peut-être, bien qu’ils s’en défendent, à ce malentendu. Pour eux, Allah serait le vrai nom de Dieu, dont ils seraient en quelque sorte les dépositaires. Ce nom, il faut le rappeler, n’est pas à l’usage exclusif des musulmans. C’est celui qu’utilisent les arabes, musulmans ou chrétiens, pour désigner le Dieu unique, Créateur et Miséricordieux.[22] Il est d’ailleurs antérieur à l’islam. Le père de Mohammed ne s’appelait-il pas Abdullah, c’est-à-dire “ le serviteur d’Allah ” ?

            Quand les musulmans utilisent le mot Allah, ils ne lui donnent pas le simple sens du mot "Dieu", mais un sens à la fois plus profond et plus proche. C’est LE nom propre de Dieu... C’est le Dieu unique, qui s’est révélé imparfaitement par les prophètes, et de manière directe dans le Coran. C’est aussi Mon Dieu que j’invoque et qui a une relation intime avec moi. Si j’aime répéter ce nom à l’infini, c’est que cela dilate mon âme et que je m’unis alors à toute la communauté des croyants [23].

            L’histoire du mot “ Dieu ” est différente. Issus du judaïsme, les chrétiens n’ont pas conservé les mots hébreux désignant le Dieu unique d’Abraham et des prophètes (dans Elohim, on retrouve la même racine sémitique que dans Allah), mais ont adopté le vocable un peu passe-partout de theos en grec et de deus en latin[24]. Ces deux mots d’origine indo-européenne, possédant la même racine que Zeus et Jupiter, étaient loin à l’origine de contenir la richesse des attributs du Dieu de Jésus…

Peut-être la conscience chrétienne sent-elle confusément que le mot Dieu est trop pauvre en lui-même : l’usage populaire préfère parler du Bon Dieu, comme s’il voulait spécifier qu’il ne s’agit pas d’un dieu païen…Si je dis: Mon Dieu ! ce n’est pas pour signifier qu’Il serait différent des autres, mais pour m’approprier un terme trop impersonnel : "Mon Dieu, Tu es bien celui qui m’aime et que j’aime." Ainsi, ces pauvres mots que nous utilisons pour nommer Dieu sont enracinés dans notre histoire et notre subconscient. Ils sont aussi trop humains  pour enfermer la réalité du Dieu en lequel nous croyons.

2. Le nom le plus trahi

Toute parole sur Dieu est en quelque sorte un blasphème, car on parle de Dieu comme si on le connaissait. Mais aussi, comme en témoignent les croyants, on ne peut pas ne pas parler de Lui. “ Malheur à moi si je ne prêche pas l’Evangile ”, dit Paul. Non pas que cette exigence me soit dictée de l’extérieur, mais c’est un besoin pressant, comme le désir d’un amoureux de parler de son amour. Le dilemme que représente cette parole est décrit fort bien dans ce récit de Martin Buber[25] :

      “  Aucun mot humain n’a été aussi souillé, aussi déchiré. C’est justement pour cela que je ne veux pas renoncer à le prononcer. Les générations humaines l’ont chargé de leurs angoisses vitales, leurs dissensions religieuses…elles ont tué pour lui, sont mortes pour lui ; toutes y ont laissé les traces de leurs doigts, de leur sang… Bien sûr les hommes dessinent des caricatures et inscrivent au dessous le mot Dieu : ils se massacrent et disent que c’est au nom de Dieu. Mais à l’heure où l’illusion, l’erreur s’effondrent, quand ils se tiennent devant lui dans la solitude la plus noire, et qu’ils ne peuvent plus que soupirer “ toi ”, n’est-ce pas le Dieu véritable qu’ils implorent, le seul vivant, le Dieu des enfants des hommes ? N’est-ce pas lui qui les entend et les exauce ? Et, pour cela, le mot Dieu, le mot de leur appel, le mot devenu nom, n’est-il pas consacré dans toutes les langues humaines et pour tous les temps ?.. Nous ne pouvons pas redonner la pureté au nom de Dieu, ni le reconstruire, mais, tout souillé et déchiré qu’il est, nous pouvons le relever de terre, et le dresser haut dans une heure de vive inquiétude. ”

3.  Les noms de Dieu dans l’islam

On sait que l’islam attribue 99 noms à Dieu, le centième, et c’est peut-être là que réside l’essentiel, est ineffable. Ces 99 noms[26] signifient déjà par leur multiplicité que notre langage, et même notre pensée, ne peuvent en un seul trait percevoir l’ensemble des qualités de Dieu. Au contraire ils sont proposés à notre méditation pour que, progressivement, nous entrions dans leur mystère. Ils signifient aussi qu’aucun d’entre eux ne peut épuiser le mystère de Dieu, le centième nous est inconnu.

            Remarquons simplement qu’aucun de ces noms ne sonne faux au chrétien. Bien au contraire, prenons-en quelques-uns, comme au hasard, pour écouter trop brièvement les harmoniques qu’ils peuvent développer dans le cœur d’un chrétien.

            Le nom de Miséricordieux (rahmân, rahîm[27]), celui dont les “ entrailles frémissent ” (Osée 11,9), renvoie aussi à Jésus qui qualifie son Père de Miséricordieux[28] (Lc 6,36). Le nom de Roi (malik) évoque le Royaume de Dieu si souvent évoqué par Jésus. Saint (quddûs) fait penser au chant du Sanctus et aussi à l'invocation du Notre Père : "que Ton nom soit dit saint". La Paix (salâm, en hébreu shalom) est aussi associé à Jésus, Prince de la paix.

            Il est remarquable que ces cinq noms de la litanie musulmane ont tous leur équivalent biblique, de même racine sémitique. De plus, ils sont tous attribués dans l’Evangile ou la tradition chrétienne à Jésus. Pensons à sa sainteté prophétisée dès sa conception par Marie (Lc 1,35) ou au fameux dialogue entre Jésus et Pilate : “  Tu le dis ! Je suis roi ” (Jn 18,37). Le nom de Tout-Puissant (qadîr) est l’un des premiers noms de la tradition biblique…Il est bon aussi de souligner que plusieurs noms évoquent l’amour de Dieu : Dieu est qualifié de Miséricordieux, mais aussi d’Indulgent (ghaffâr), de Compatissant (ra’ûf), de Bienveillant (latîf). Généreux (karîm), Il donne avec abondance (wahhâb). Parmi les noms qui ont une saveur évangélique particulière, notons que Dieu est Lumière (nûr), la Vérité (haqq), le Vivant (hayy)[29]. Il est le Premier (awwal) et le Dernier (akhîr).

 4.  Au nom du Père

Alors que les noms que les musulmans attribuent à Dieu peuvent convenir sans difficulté aux chrétiens, il n’en va pas de même pour le nom que les chrétiens utilisent le plus pour désigner Dieu, à savoir celui de Père. Les musulmans n’admettent pas que Dieu soit considéré comme Père. Car ils y voient une forme d’anthropomorphisme. Dieu n’est pas Père car Il est le plus grand. Or Jésus, pressé par ses disciples de leur apprendre à prier, leur a conseillé de s’adresser à Lui en l’appelant abba, ce que certains traduisent même par papa. Certes cet abba est le Père oriental, très aimant, auquel est dû un profond respect, et non pas un quelconque grand-frère moderne[30]. Certes aussi, comme le rappelle le canon de la messe, ce n’est qu’avec crainte que les chrétiens “ osent ” qualifier Dieu de père. Ils ne l’ont pas découvert par eux-mêmes, c’est Jésus qui le leur a enseigné.

            On peut noter que les musulmans ne refusent pas toute expression anthropomorphique de Dieu. Ainsi le Coran dit que “ Les mains de Dieu sont largement ouvertes ” (5,64). Ils professent aussi que Dieu est très proche de l’homme, “ plus proche de lui que la veine de son cou ” (50,16). D’autre part, les chrétiens ne pensent pas la paternité de Dieu comme une sorte de projection d’une paternité humaine sur Dieu, mais voient en la paternité humaine l’image d’une réalité divine ineffable. St Paul fléchit les genoux “ en présence du Père de qui toute paternité, au ciel et sur terre, tire son nom ? ” (Eph. 3,14). Selon les chrétiens, l'homme n'est pas fils de Dieu par nature, mais par adoption divine et par fraternité avec le Christ. Pourtant un risque de pharisaïsme  les guette :  celui de croire que l’usage du nom de Père quand nous parlons de Dieu, nous donnerait une quelconque supériorité. En lui demandant d’accorder le don de la foi aux musulmans que nous aimons, n’est-on pas à la limite de la bonne conscience ou de la suffisance décriée justement par Jésus (Lc 18,15) ?

Les noms musulmans de Dieu pourraient en réalité facilement être déclinés comme autant de qualités d’un Père idéal. Ce peut être un objet du dialogue inter-religieux d’explorer ensemble ce qui fait pour les chrétiens que Dieu est un Père, et ce qui fait obstacle chez les musulmans dans ce titre. Nul doute qu’il y ait à ce sujet beaucoup de questions de sémantique, mais tous auraient profit à clarifier ce qu’ils disent en utilisant ou en refusant ce nom de Père... Comment imaginer que des croyants, qui parlent chacun volontiers de leurs liens de fraternité, ne puissent s’entendre sur la paternité de Dieu. Car quand nous nous accordons à dire que les hommes sont frères, comment ne pas s’interroger sur leur père commun ? S’agit-il seulement de consanguinité et ce père commun n’est-il qu’Adam ?

 5.  La Trinité

Comment ne pas parler ici de la Foi trinitaire des chrétiens ? Selon beaucoup, c’est là que résiderait l’incompatibilité ultime entre foi musulmane et foi chrétienne ; entre le Dieu des uns et celui des autres. Pour beaucoup de musulmans en effet, la sourate 4 est claire qui affirme : “ Ne dites pas trois (…) Dieu est unique ! (…) Comment aurait-il un fils ? ”(4,171). Et les chrétiens en concluent à l’irréductibilité des différences entre les deux religions. Or, il y a là un durcissement manifeste et comme exemplaire des affirmations des deux religions. La tradition commune l’emporte dans un sens de schématisation outrancier, sur ce que disent en réalité les textes.

            Car quel chrétien dirait : “ Il y a trois Dieu, Dieu n’est pas unique ” ? Bien au contraire, le Credo universel commence par l’affirmation “ Je crois en un seul Dieu". Si donc on dégage le verset coranique de toute excommunication, les chrétiens peuvent parfaitement souscrire au moins aux deux premiers termes du verset cité[31]. Le troisième semble s’opposer nettement à l’affirmation de l’Evangile, selon laquelle Jésus est vraiment le Fils de Dieu… Un lecteur musulman de la Croix écrivait un jour “ si Dieu est le créateur universel, il ne peut pas être un “ père ” pour les musulmans car ce serait le reconnaître comme un être humain de chair et de sang ”. Oui, musulmans et chrétiens ne disent pas la même chose quand ils utilisent le mot fils. Dans le même esprit, on peut lire la sourate 112 qui précise “ Dieu n’engendre pas, Il n’est pas engendré ”[32]. Denise Masson la commente en indiquant : “les chrétiens n’hésitent pas à souscrire à cette formule ”. Le concile du Latran (1215) affirme, lui : “ la souveraine Réalité est Père, Fils et Saint-Esprit ; cette Réalité n’engendre pas, elle n’est pas engendrée et ne procède pas. ” Les théologiens sont sur le fil du rasoir chaque fois qu’ils cherchent à parler de cette réalité, en quelque sorte interne à Dieu, qu’est son caractère trinitaire. Il y a en revanche dans l’expression musulmane des formules qui comportent pour le chrétien des ouvertures trinitaires. Citons en quelques-unes, qui ne manqueront pas d’étonner le lecteur musulman :       

Voilà donc des possibilités de pont, des amorces de parole commune, pour autant que l’on veuille réfléchir ensemble et ne pas camper chacun sur sa rive, tout en conservant à l’esprit, pour éviter toute réflexion purement formelle, que selon le Coran, Dieu « ne montre à personne le secret de son mystère. (77, 26)[37]

 IV. Chemins de dialogue

 1. Chemins ou torrents ?

            L’idée est assez profondément enracinée en nous que, si nous sommes membres d’une religion, c’est que forcément elle est supérieure aux autres. Si, par absurde, elle ne l’était pas, il nous faudrait bien sûr changer de religion. Derrière cela se trouve un axiome qui voudrait que les religions puissent être classées dans un certain ordre, en fonction de leur degré de vérité. Auquel s’ajoute notre sentiment inné de la compétition : mon village, mon clan, mon pays, et …ma religion sont les meilleurs !

            L’image du chemin qui conduit au sommet de la montagne peut nous aider. Tous nous cheminons vers le même but, par des voies différentes. Nul chemin n’est supérieur à l’autre, s’ils conduisent tous deux en haut, bien qu’à tel endroit l’un puisse surplomber l’autre, et que plus loin ce soit l’inverse. Ou bien que l’un soit plus direct et l’autre plus escarpé. Une autre image est celle des rivières : “ Nous sommes comme des torrents, nous sommes comme des rivières, tous vers Toi nous coulons, car le terme de chaque torrent, c’est l’Océan, Ô mon Dieu. ”chante Djalaluddin Rûmi.

            Cette deuxième image est belle car, en même temps qu’elle est poétique, elle manifeste moins l’effort volontaire de l’homme que l’impétuosité de son désir et en quelque sorte le caractère inéluctable de l’assouvissement de celui-ci en Dieu… Les deux hypothèses d’une confluence avant de parvenir à l’Océan ou bien seulement dans l’Océan restent ouvertes ! L’image du chemin fait davantage penser que les divers sentiers qui conduisent au sommet tendent à se rejoindre et à se confondre.

            Cependant qu’en est-il de la Vérité ? Si je crois que ma religion dit vrai, il ne m’est pas possible de penser la même chose de celle qui entre en contradiction avec la mienne, et en des points fondamentaux de ma foi…En réalité il n’en est pas ainsi, car Dieu seul est Vérité. Ce que j’affirme de lui, ce qu’Il m’a révélé, n’est qu’une partie, finie, de la Vérité infinie. Et une partie de la Vérité n’est déjà plus LA vérité. C’est dire que ma vérité, celle d’un frère de ma propre religion, celle d’un frère d’une autre religion, ne sont pas incompatibles. Elles le paraissent seulement. C’est la base de tout dialogue : de ta vérité et de la mienne peut naître une vérité plus complète, éclairante pour nous deux…Cette attitude demande un effort permanent de fidélité au don reçu et d’accueil de la pensée de l’autre.

De toute façon, je suis sur ma voie et il n’est pas nécessaire (sauf cas particulier) d’en changer. Mais je suis attentif à tout ce qui, dans la voie de l’autre, peut m’aider à progresser sur ma propre voie. Nous pouvons sur des chemins différents progresser simultanément dans notre recherche de Dieu. Le terme est lointain, mais la recherche commune, l’" émulation ”, le temps de la rencontre et de l’échange sur les difficultés et les beautés du chemin, portent déjà en eux-mêmes leur récompense.

Cette rencontre se fait en de nombreux lieux : l’exercice de la charité et l’exigence de justice, l’intercession et l’oraison, sans oublier la recherche théologique.

2.Une prière commune ?

On sait les réticences qui s’expriment dans chacune des deux religions et on connaît les précautions prises lors de la rencontre d’Assise : il ne s’agissait pas d’une prière commune, mais plutôt de l’écoute respectueuse de l’expression religieuse de chaque groupe représenté. Mais entre chrétiens et musulmans, adorant le Dieu d’Abraham, les obstacles à une prière commune sont-ils insurmontables ?

            Du côté musulman, nul besoin d’une prière commune de croyants lors de rencontres inter-religieuses. A leurs yeux, le Coran et la tradition indiquent de manière parfaitement claire ce qu’il faut faire (ou, en creux, ce qu’il ne faut pas faire !) Toute innovation est suspecte et en tout cas inutile. Pourtant, les formules de politesse, qui sont des prières, sont adressées naturellement aux personnes rencontrées, à la fin des lettres ou au début d’un repas[38]. A la fin de telle séance de travail, où les musulmans se mettent en cercle pour remercier Dieu, comment le chrétien ne lèverait-il pas les mains en même temps qu’eux pour joindre sa prière à celle du groupe ?

            Souvent les musulmans entendent par le mot français “ prière ”, la seule prière rituelle (salât) à laquelle un chrétien ne peut se joindre. Par contre ce refus ne s’étend pas en général à une “ invocation ” (du’â) commune…En ce qui concerne les chrétiens, les réticences existent aussi. Si certains n’ont aucune hésitation à “ lever les mains ” vers le ciel en même temps que les musulmans, des théologiens vont se retrancher derrière l’idée que la prière chrétienne “ passe ” nécessairement par le Christ. Or le Christ pourrait-il refuser d’accueillir la prière sincère que des chrétiens et des musulmans adresseraient en commun au Dieu Très-Haut et Très-Miséricordieux ?

            Tout à l’opposé, le P. de Chergé évoque la réaction d’un converti auquel il demandait comment il ressentait l’appel à la prière : “ j’essaie de m’unir au Christ qui va offrir à son Père cette prière-là ”.[39]

Et il demande : “ Qui dira les frontières de ce nous  que Jésus nous a enseigné à dire dans le Notre Père ? ”. Et d’ajouter : “  la fâtiha du musulman s’exprime aussi en  nous  ”.          

3. Le Coran peut-il être parole de Dieu pour un chrétien ?

Il n’est pas dans mon propos de m’engager ici dans une réflexion théologique sur cette question délicate. Mais comment ne pas l’évoquer ? Car si mon Dieu se révèle aussi être celui des musulmans et que ceux-ci le connaissent à travers le Coran, je ne peux pas manquer de m’intéresser à la manière dont Dieu parle dans le Coran. Une fois encore, lisons ce qu’écrivait Christian de Chergé :

“ Ne pourrait-on laisser retentir, dans la paix d’une écoute intérieure, le Livre de l’Islam, avec le désir et le respect de ces frères qui y puisent leur goût de Dieu ? Et, en effet, il m’est arrivé bien souvent de voir surgir du Coran, au cours d’une lecture d’abord ardue et déconcertante, comme un raccourci d’Evangile qui devient alors chemin vrai de communion avec l’autre et avec Dieu…Il me semble que le Christ de Pâques aurait quelque chose à nous dire de Lui, à travers ces versets, si nous Le laissions nous rejoindre là, comme sur un nouveau chemin d’Emmaüs[40]. Et si son Esprit peut faire vibrer de lumière et de joie la lettre qui le cachait, n’est-ce pas parce que Celui qui accomplit toutes les écritures pourrait aussi donner sens plénier à celle-ci, sans rien altérer de son visage ? Impossible de s’en convaincre si l’on n’aborde pas le texte coranique avec un cœur pauvre et désarmé, prêt à se mettre à l’écoute de toute Parole qui sortirait de la bouche du Très-Haut[41] . (…)

Il ne s’agit pas de forcer le texte de l’autre, pour lui faire dire ce qu’on aimerait bien lui voir dire ; mais d’effectuer une réelle lecture d’approfondissement, guidée par l’intuition (et la foi ?) que ces textes nous parlent du même Dieu, et qu’au fond de leur méditation, se trouve la vérité commune. Ceci n’est possible que si l’on est convaincu que la Vérité est en avant de chacune de nos vérités partielles. Peut-être ceci demande-t-il plus d’effort au musulman, peu enclin à lire des Ecritures dont il pense posséder la substantifique moelle, qu’au chrétien moderne ?

            Evoquant “ ces lectures qui passent constamment du Coran à la Bible et font émerger de ce chassé-croisé mille connivences où les mots, les signes et les symboles semblent se correspondre à souhait ”, le P. Maurice Borrmans ajoute

 “ Est-il permis aux musulmans de faire une lecture islamique de la Bible et aux chrétiens de tenter une approche chrétienne du Coran ? Ne pourrait-on y déceler des formes complémentaires d’une recherche commune de cette seule Vérité qui illumine tout homme venant en ce monde[42] et se réfracte en des formes diverses à travers de multiples traditions religieuses ? Le  disciple de Jésus, dans son respect pour la religion de ses amis musulmans, se doit d’interroger le Livre qui les nourrit, pour entrevoir les énergies qu’ils y puisent et le “ sens ” de leur vie et de leur mort. ”[43]

            Cette méditation des Ecritures de l’autre religion peut nourrir utilement aussi la foi de chacun.  Ces textes sont là, à notre disposition, comme des éléments essentiels à la construction d’une maison commune... Ce devrait être un des objectifs du dialogue inter-religieux.

4. Un dialogue théologique est-il possible ?

            La simple affirmation que nous adorons le même Dieu ne peut pas ne pas nous conduire au désir de partager nos mots sur Dieu. Nous avons la foi et l’espérance qu’un tel dialogue est possible, et que sa fécondité est directement proportionnelle à notre sincérité et à notre humilité devant le mystère et l’Amour de Dieu. La méditation par les chrétiens, sous l’aiguillon de l’islam, du mystère de l’unité divine ; l’approfondissement par les musulmans du mystère de la relation de Jésus à celui qu’il appelle son Père sont sans doute deux voies sur lesquelles Dieu nous attend…

 Il est réconfortant dans cet esprit de lire qu’un docteur musulman qui avait des entretiens spirituels avec Grégoire Palamas, au XIVe s., a déclaré : “ Le temps viendra où nous nous entendrons. ” Et Grégoire l’approuvait, exprimant le vœu que ce temps vienne vite[44].

            Mais que faut-il entendre par dialogue théologique ? Il y a certainement en chaque amoureux de Dieu, en chaque croyant rencontrant un autre croyant, un désir profond de parvenir à une confession commune. Mieux vaut reconnaître ce désir plutôt que de le refouler. Il ne signifie pas que l’on soit prosélyte, mais seulement qu’on adhère véritablement à ce que l’on professe. Dès lors deux attitudes de dialogue peuvent être schématisées :

Celle de la réserve. Par précaution pour éviter les malentendus, par pudeur, ou par modestie, on préfèrera “ vivre ensemble ”, partager les valeurs communes sans forcément chercher à les expliciter. Faire ensemble la volonté de “ celui qui voit dans le secret ”. Ne pourrait-on alors parler d’une sorte de théologie implicite ? On cherchera à vivre sa foi et à constater que, derrière les mots, il y a une communauté de valeurs profondes qui transcendent les différences de formulation. Le “ dialogue de vie ” sera alors pour nous comme la révélation, le dévoilement de l’unique vrai Dieu.

Celle de la “ confrontation ”. Dans le sens d’une mise face à face d’idées, de concepts différents, chacun, un jour ou l’autre, peut-être amené à ce dialogue de confrontation., en  réaction à une affirmation trop péremptoire, ou en  réponse à une question sur un prénom, une fête, une croyance, ou lors d’une discussion plus structurée sur un sujet déterminé à l’avance. Cette réflexion peut être menée entre théologiens confirmés, ou être aussi le fait de croyants ordinaires. Mais ceux-ci sont hélas souvent inhibés par leur manque de connaissances.

            Le dialogue théologique, sous une forme ou sous une autre, apparaît ainsi comme nécessaire à la paix. Pour autant qu’il soit bien conçu dans une perspective de paix, dans un souci de rapprochement et non d’affrontement. Mais pour cela, et c’est le terrain premier du dialogue, un travail de déminage du vocabulaire, des mots, est indispensable. Ils sont piégés et sources, pour des gens de cultures différentes, de toutes sortes de malentendus.

Conclusion :

Au terme de cette réflexion, plusieurs idées semblent s’imposer à nous. La première est que quel que soit l’énoncé de leur foi, c’est le même Dieu qui est adoré. Chrétiens, musulmans, juifs, mais aussi philosophes à la recherche de Dieu, tous sont à la recherche d’une vérité qui ne peut être qu’Une, et qui donc est la même pour tous. Même si nous ne voyons pas Dieu sous les mêmes traits…

            L’approche semble beaucoup plus humaine, et plus féconde, qui consiste à rechercher tout ce qui rapproche, tous ces traits communs rapportés par nos traditions, enracinées dans le même fonds commun de méditations et d’expériences qui ont fait se lever les prophètes, et qui fait que nous pouvons confesser que nous avons le même Dieu. Sans occulter non plus les différences et les difficultés, mais avec le souci de ne pas les tenir pour inconciliables, et de s’en remettre à Dieu pour qu’Il nous éclaire sur nos divergences : « Ô mon Dieu, convertis mon regard pour que j’admire Tes merveilles en tout homme. Fais que je me laisse interpeller par la parole de tous ceux qui t’adorent en vérité. Et mets-moi en route sur le chemin que Tu as mis devant moi. Amen. »

E. Gille

 Compléments

 1. Quand deux prières se rejoignent, par Christian de Chergé [45]

Dimanche 21 septembre 1975,en plein ramadan…Un quart d'heure après Complies, retour à la chapelle… Silence du soir, cette plage au rivage de la parole où viennent se briser comme vagues tous les mots et les bruits du jour. Pénombre de la nuit, à l'ombre d'une Présence confiée à la vigilance de la lampe vacillant au sanctuaire. Prière d'abandon, prosternée, entre l'autel et le tabernacle :"Cherchez le Seigneur tant qu'il se laisse trouver; invoquez-le tant qu'il est proche", disait ce matin, le prophète Isaïe.

Et puis cette autre présence qui s'approche doucement, insolite. "Tu étais donc là toi aussi, tout contre le même autel, frère à genoux, prosterné".

Le silence continue, un long moment. Un murmure s'élève, venu des profondeurs, puis s'amplifie, s'arrachant à quelque abîme, telle une source paisible, et tout à la fois irrésistible : "Allah! Dieu !Allah akbar ! Le Tout-Grand !" Soupir. "Dieu !" A nouveau et encore ce soupir, comme de l'enfant qui se nourrit et qui ne s'arrête un instant que pour reprendre souffle avant d'en redemander ; soupir de celui-là qui sait la prière insatiable, et qui ne se rassasie pas d'être là, tourné, si petit, vers le Tout-Autre.

Silence. Alors tu t'es tourné vers moi : "Priez pour moi." Un autre silence, ton attente. Nous avions à peine échangé quelques mots depuis ton arrivée, avec lui, notre ami commun. Tu restes là. Il me faut risquer des mots que j'entendrai à peine : "Seigneur Unique et Tout-Puissant, Seigneur qui nous vois, Toi qui unis sous ton regard, Seigneur de tendresse et de miséricorde, Dieu qui es nôtre, pleinement. Apprends-nous à prier ensemble, Toi, le seul Maître de la prière, Toi qui attires le Premier ceux qui se tournent vers Toi, Toi, Toi, Toi…

Dès lors, notre prière à deux voix. L'arabe et le français se mélangent, se rejoignent mystérieusement, se répondent, se fondent et se confondent, se complètent et se conjuguent. Le musulman invoque le Christ. Le chrétien se soumet au plan de Dieu sur tous les croyants, et sur l'un d'entre eux qui fut le prophète Muhammad. Puis l'un et l'autre cherchent à pénétrer ensemble dans l'Amour qui dit Dieu. Les voilà tous deux dans la tempête…"Les vagues m'assaillent, ordonne la paix !" dis-tu ."Seigneur, sauve-nous, nous périssons !" "Mets ta lumière en mon cœur, illumine ma route", dis-tu. "Mets une lumière dans mes yeux, une lumière sur mes lèvres, une lumière dans mes oreilles, une lumière dans mon cœur… Je suis la lumière du monde. La lumière du monde, qu'il ne faut pas cacher car elle doit briller pour moi…"

Le chemin se fait plus étroit, tandis que le silence plus dense encore se fraie la route commune vers l'amour de ce Dieu partagé.

C'est alors qu'il arrive, lui aussi. Il t'attendait, te cherchait, s'étonnait de ne pas te voir arriver au rendez-vous du soir, pour la prière avant la deuxième collation du ramadan qu'il prendrait avec toi. Dans l'obscurité de la chapelle, il n'a d'abord perçu que le murmure. Intrigué, n'osant trop y croire, il s'est avancé, et nous a trouvés à l'œuvre, ici, ensemble.

Sans plus, il s'est joint à nous. d'ailleurs la Parole nous vient aussitôt : "Là où deux ou trois se rassemblent en mon Nom, JE SUIS au milieu d'eux !" Que demander de plus ?

La prière se fait plus ample, moins haletante. Une complicité à trois, plus exigeante pour l'oreille intérieure qui se veut disponible au cheminement de chacun, étrange, déconcertant parfois ; l'impression de zigzaguer dans les sables ! Laisser la prière de l'un vous reprendre au vol, puis rebondir vers l'autre chargé d'un écho nouveau. Note après note, la symphonie se construit dans la fusion de ces trois expressions différentes d'une seule et même fidélité, celle de l'Esprit qui est en Dieu, qui dit Dieu ! Prière contre les tentations de Satan, "; puis ensemble, la "fatiha", le "Magnificat" (tu le répètes, mot après mot), le Pater (tu le sais par cœur), et, toujours et encore, la louange, l'action de grâces…

Joie exubérante, chacun de son côté, chacun à sa façon. ..Et si Dieu lui-même riait du bon tour qu'il vient de jouer à des siècles d'imprécations entre frères appelés à Le prier ?           

2. Paternité de Dieu dans l’Islam, par Michel Lagarde[46]

DIEU N'EST PAS NOTRE PÈRE

Le Coran et l'Islam en général nient la paternité de Dieu. L'affirmer, c’est admettre que Dieu ait eu un rapport avec une femme ou une déesse quel­conque pour avoir un ou plusieurs enfants, ce qui est absolument inadmissible. ­«Dis: Lui, Dieu est un. Dieu, l’impénétrable! II n'engendre pas et n'est pas engendré; nul n'est égal à lui» (Coran 112, 1-4).

Cette affirmation écarte ainsi de façon défi­nitive toute paternité divine même métaphorique. Nous sommes les créatures et les serviteurs de Dieu, mais non point ses fils. Le Jésus coranique, dénommé `Îsâ, n'est absolument pas fils de Dieu, comme disent les chrétiens : il n'est que son serviteur, son envoyé, son messie, son prophète, même s'il est aussi une parole et un souffle issus de sa bouche[47].

QUELQUES TRACES DE LA PATERNITÉ DE DIEU

Il y a  dans la tradition musulmane, quelques résidus des tradi­tions juive et chrétienne au sujet de la paternité divine [48], et cela malgré sa néga­tion répétée tout au long de l'histoire de l'exégèse et de la théologie musul­manes qui tendent à montrer que l'affirmation contraire serait blasphématoire. Né dans la péninsule arabique où le po­lythéisme ambiant présentait les divinités masculines et féminines occupées à de continuelles relations sexuelles, afin d'assurer la procréation de l'espèce divine, L'Islam la réaction sévère et catégorique de l'Islam. D'autre part, l'Islam, étant un monothéisme rigoureux et conséquent, ne peut pas accepter que Dieu puisse chercher en dehors de lui quelque chose ou quelqu'un qu'il n'aurait pas déjà en lui et qui le compléterait. Ce serait avouer que ce Dieu là n'est pas parfait et donc qu'il n'est pas Dieu. Un attribut essentiel que le Coran applique à Dieu est celui de riche et d'autosuffisant[49] (al-Ghanz) signifiant par là, qu'il n'a besoin de rien ni de personne dans son unicité absolue.

DES ATTRIBUTS PRESQUE PATERNELS

Pour nous, chrétiens, une des images les plus parfaites du Dieu-Père se trouve dans la parabole de l'enfant prodigue (Lc 15,11). Or nous retrouvons, dans la tradition musulmane, cette même attitude di­vine à l'égard de l'homme qui entreprend la démarche de la conversion[50]. Le Coran énumère une série d'attributs divins qui, sans être spécifiquement paternels, n'en donnent pas moins l'image d'un Dieu pourvu de sentiments de tendresse, même si, à chacun de ces attributs lénifiants, il faut toujours adjoindre l'attribut violent contraire, ce que d'ailleurs nous re­trouvons aussi dans l'Ancien Testament.

«Dis: Si vous aimez Dieu, suivez-moi; Dieu vous aimera et vous pardonnera vos péchés. Dieu est celui qui pardonne, il est le miséricordieux» (Coran 3, 31).

Ces trois attributs essentiels pourraient résumer assez bien le sentiment paternel: l'amour, le pardon et la miséricorde. Certes, on insistera sur le fait que l'amour divin à notre égard n'est ni un amour de désir ni un amour d' agapè, mais seulement une générosité qui attribue gracieusement tous les bienfaits possibles au serviteur; bien que le titre de wadûd (11, 90) connote l'idée d'amitié profonde et d'intimité que nous retrouvons dans la proximité divine (11, 61) [51]. Quand le Coran parle du pardon de Dieu, cela ne signifie pas tant annuler la faute pour recréer le pécheur, que ne plus la regarder. Ajoutons que Dieu est longanime et d'une pa­tience infinie (33, 51) à l'égard de ses serviteurs.

LE CÔTÉ «MATERNEL» DE DIEU

Un dernier attribut divin à citer est celui de miséricordieux, al-rahîm. Il est mentionné dans le premier verset du Coran, répété ensuite au début de chaque sourate ; il ouvre tout discours et  tout écrit musulman,  à savoir «  Bi-smi Allâhi ar-rahmân ar-rahîm! », que nous traduisons ha­bituellement par «Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux», ce qui ne rend absolument pas compte de la teneur des paroles arabes[52]. Ce mot arham est formé sur une racine qui est bien celle du sein maternel (rihm); les textes de la tradition"; nous montrent que Dieu est doué de ce sentiment qui provient du sein et des entrailles de la femme, surtout quand elle est mère.

NOS DIFFÉRENCES COMPLÉMENTAIRES

Chaque communauté religieuse ne serait-elle pas le té­moin, de par sa foi et de par sa façon de vivre, d'un attribut particulier de Dieu[53] ? Nous, chrétiens, ne serions-nous pas appelés à-manifester celui de la paternité qui se réalise de façon pleine en Jésus-Christ, le Fils par excellence, et ensuite en nous, les fils adoptifs? Les musulmans ne seraient-ils pas appelés à manifester avant tout l'attribut de la transcendance divine dans une proclamation exigeante et conséquente de l'unité et de l'unicité de Dieu? Une telle vision complémen­taire de la vie religieuse a été exprimée, de façon quelque peu excessive, par le mystique algérien 'Abd al-Qâdir, alors qu'il était établi à Damas, à la fin du siècle dernier, près du tombeau de son maître Ibn 'Arabî [54]. Faisant parler Dieu, il dit:

« Je suis l'adorant et l’Adoré en toutes formes. C'est Moi qui suis Seigneur, c'est Moi qui suis esclave. Tantôt tu Me vois sous les traits du musulman, parfaitement sobre et pieux, humble et toujours suppliant! Tantôt tu Me vois courir dans les églises, en serrant fort une ceinture sur Mes reins. Je dis: ' Au nom du Fils' après avoir dit ' Au nom du Père' et enfin ' par l'Esprit, l'Esprit Saint'. C'est là l'effet de la quête de Dieu ! »

3. Concilier unité et multiplicité en Dieu, par Jon Hoover[55]

 La doctrine sur Dieu est peut-être l'un des sujets les plus difficiles du dialogue islamo­chrétien. La foi chrétienne dans le Dieu un et trine apparaît habituellement comme irrationnelle et inutile aux musulmans, tandis que la doctrine musulmane de l'unicité de Dieu (tawhîd) semble incomplète à beaucoup de chrétiens parce qu'elle exclut le Christ. Les différences entre les visions chrétienne et musulmane de Dieu ont souvent mené à une impasse où, des deux côtés, on se retrouve incompris et dérouté(…)

 J'ai tenté de montrer que les différences qui existent entre chrétiens et musulmans à ce propos sont à renvoyer à une approche différente du rôle que joue la divine révélation dans leurs doctrines respectives sur Dieu. Les musulmans déduisent l'existence de Dieu, Son unicité et Ses attributs, de vérités évidentes concernant le monde et l'humanité, si bien qu'une révélation concernant ces sujets vient alors plutôt comme une confirmation ; les chrétiens, eux, font largement dériver leur doctrine sur Dieu d'une induction qui procède d'une révélation historiquement particulière.

La tradition chrétienne a trouvé dans la Bible, surtout en dans le Nouveau Testament, un témoignage en faveur du Père, du Fils et du Saint Esprit, également impliqués dans une mission de salut et de réconciliation dans le monde. En outre cette tradition a interprété les activités du Père, du Fils et du Saint Esprit comme celle d’un seul et même Dieu unique et a fait concorder cette unicité "narrative" de Dieu avec le dogme de la Trinité.

Face à la doctrine du Dieu Un et Trine des chrétiens,  il y a quatre aspects du tawhid musulman qui offrent des voies parallèles : celui des actes (proche de la création, de la rédemption et de la sanctification qui sont l’œuvre unitaire de la Trinité) ; ceux de l’essence et des attributs (proches de la transcendance, de l’incarnation et de l’immanence du Dieu de la Bible) et celui du culte musulman (qui rejoint la liturgie et la prière chrétiennes)[56]

Quoique relevant de sources différentes, ces analogies entre les doctrines chrétienne et musulmane sur Dieu nous permettent d’arriver à une plus profonde compréhension de chacune. Entre autres choses, j’ai noté que les chrétiens et les musulmans font également face au même problème ontologique, celui de concilier unicité et multiplicité en Dieu ;  j’ai  signalé aussi qu'ils partagent une même croyance en l'unicité de toute l'histoire humaine sous la direction d'un unique Dieu Créateur. Plus fondamentalement, encore, si des analogies de structure apparaissent ainsi, c'est parce que chrétiens et musulmans sont profondément impliqués dans la confession et l'adoration du seul Dieu unique.

Je souhaite que cet exercice de théologie comparée nous rappelle cette commune visée et nous soutienne dans nos efforts pour vaincre les préjugés et les malentendus de tout ordre qui séparent encore les deux communautés de foi quant à leurs approches respectives du mystère de Dieu.

SE COMPRENDRE

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[1] Cf. Jacques Keryell, dans  Dieu de l’islam, Trinité des chrétiens “ en hommage au père Jacques Jomier, o.p. ” Le Cerf. Massignon lui-même a écrit : “ L’Islam est la religion de la foi et non pas d’une foi naturelle dans “ le Dieu des philosophes ”, mais foi dans le Dieu d’Abraham, d’Isaac et d’Ismaël, foi en notre Dieu. ” (dans Jeunesse de l’Eglise, 1947, p. 140, cité par  Keryell,.) Cependant il estimait aussi que “ Musulmans et chrétiens croient profondément en un seul Dieu, Lui rendent un culte et cherchent à Le connaître en esprit et en vérité. Mais leur conception de ce Dieu unique est si différente qu’il est difficile de dire que c’est vraiment du même Dieu qu’ils parlent. ” in: Est-ce bien le même Dieu ? (id).

[2] Traduction de D. Masson, NRF 1967

[3] M. Talbi, Un respect têtu, Nouvelle Cité,  p. 85.

[4] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard, p. 112.

[5] Relevé par Yann Richard (dans La Croix, puis dans un article de Se Comprendre, n°98/07, août 1998)

[6] Cité par Islamochristiana,11 (1985) p.193 et le Père M. Lelong dans: Si Dieu l’avait voulu, éd. Tougui,1986

[7] Par exemple Coran 5, 48.

[8] Olivier Clément, op. cit..

[9]  Massignon, cité par J. Keryell, estimait que l’islam est “ par son monothéisme calciné, un frein à la divulgation de la tendresse miséricordieuse d’un Dieu qui nous appelle à participer dès aujourd’hui à sa vie divine, en le laissant vivre et agir en nous. ”

[10] De Chergé, op. cit., p. 50

[11] Au début du christianisme certains ont été tentés de distinguer le Dieu du Nouveau Testament de celui de l'Ancien : ce fut l’hérésie de Marcion (85-160 env.) Cf la revue Trajet, n°3, avril 2003, p. 47.

[12] alors que “ tout est accompli ”,  et que nous sommes entrés dans “les derniers temps…

[13] tout en ignorant des “ grands ” prophètes comme Isaïe ou Jérémie… 

[14] L’Au-delà de tout (Saint Grégoire de Nazianze). L’Impénétrable (el Samad), selon le Coran

[15] M. Lelong, op. cit.

[16] La sourate liminaire qui sert de prologue au Coran

[17] M. Lelong,  op. cit., p. 184. cité par Mohamed Talbi, Un respect têtu, Nouvelle cité, p. 50.

[18] C. de Chergé, op. cit., p.50

[19] Témoignage rapporté dans Se comprendre n°03/06

[20] “ Il a formé l’homme harmonieusement et il a insufflé en lui de son esprit ” (Coran 32, 9)

[21] Act 17, 29. St Paul utilise cette citation grecque pour étayer son argumentation.

[22] Dans un accès de sectarisme, plusieurs états de Malaisie ont interdit les traductions de la Bible qui utilisaient les mêmes mots que les musulmans pour Dieu et pour d’autres termes religieux , selon Islamochristiania 21 (1995), p. 154

[23]Quand ils ne sont pas arabes, les musulmans ont à leur disposition deux mots pour parler de Dieu ou s’adresser à Lui. Ainsi les persans vont utiliser plutôt le mot Khodâ dans la vie courante  et dans la poésie, le mot Allah restant le terme convenable pour la prière liturgique ou mystique ( dhikr).

[24] Dans les langues germaniques, c’est une autre racine qui a prévalu (god) et en russe, c’est la racine bog.

[25] Martin Buber, Dieu, ce nom le plus trahi,  traduit de l’allemand par R. Dumont, Paris, Stock, 1985, pp.96-98

[26] Cette partie s’inspire du beau numéro de Se comprendre (96/05, 1996): Prière sur les noms divins

[27] On sait que la racine rhm renvoie à une idée d’entrailles maternelles. C’est la même racine sémitique, rahamim en hébreu, qui est traduite souvent par “ tendresse ” dans la formule de l’Exode (Ex. 34, 6-7). Denise Masson note que le nom Rahmanan désigne Dieu le Père dans la formule trinitaire chrétienne (note, p CVIII).

[28] André Chouraqui traduit par  “ matriciel ”.

[29] “ Je suis la Lumière du monde ”, dit Jésus, et encore : “ Je suis le chemin, la Vérité et la Vie ”.

[30] Le judaïsme n'ignore pas la Paternité de Dieu. Citons l' étonnant texte de Jérémie: "Comme je voudrais te mettre au rang de fils! J'avais pensé : tu m'appelleras "Mon père" et tu ne te sépareras pas de moi." (3,19)

[31]  il est possible qu’il ne visait pas la conception trinitaire des chrétiens, mais des déviations qui faisaient de Dieu, Jésus et Marie une triade de divinités, ou bien les trois divinités mecquoises assimilées à des “ filles de Dieu ”.

[32] cf Louis Massignon, Les trois prières d’Abraham, p. 101, cité par J. Keryell

[33] Irénée de Lyon, Contre les hérésies.

[34] Quatrain  cité par Olivier Clément, dans Un respect têtu, p. 281.

[35] J. Keryell propose aussi la formule selon laquelle Dieu est à la fois l’Hôte, l’Hospitalier, le Foyer. N’est-il pas étonnant qu’en français le mot hôte désigne à la fois celui qui accueille et celui qui est accueilli ?

[36] Voir Le Livre du dedans, V, cité par E. de Vitray dans “ Jésus dans la tradition soufie", Sainte Baume, 1985, p. 101.

[37] Pour Louis Massignon, “ demeuré sur le seuil, ébloui, [Mohammed] ne tente pas de s’avancer dans l’incendie divin. Par cela même il s’exclut de connaître ad intra la vie personnelle de Dieu qui l’avait sanctifié (…). Ce faisant, l’islam interdisait à quiconque de passer au delà du seuil où Mohammed s’était arrêté. ” (op. cit., p. 68,70,71, cité par J. Keryell)

[38] Des musulmans ont aussi l’occasion de trouver dans des églises un cadre propice à leur méditation. Certains aiment assister à des offices chrétiens.

[39] L’échelle mystique du dialogue, in Islamochristiana, 23 (1997), p. 23.

[40] “ Commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, [Jésus] interpréta pour eux dans toutes les écritures ce qui le concernait (Luc 24, 27)

[41] cf  Islamochristiana 23 (1997), p.11

[42] St Jean 1, 11

[43] M. Borrmans, Foi chrétienne et versets coraniques, paru dans Etudes (août 2003) et  dans “ Se comprendre ”(oct. 2003)

[44] Cité par Ch. de Chergé, L’invincible espérance p. 187

 [45] Prieurde Tibhérine, in L'invincible espérance , Bayard

 [46] Père Blanc, professeur au PISAI à Rome. Auteur d’une traduction du Livre des Haltes de Abd al-Qadîr al-Djazâ’irî.  Cf Pro Dialogo, n. 102 (1999/3), p.326

[47] Coran 2 ; 87 ; 4, 157. 171 ; 19, 30

[48] L’Envoyé de Dieu  répondit: `Les prophètes sont frères, parce qu'ils sont fils du même père, mais de mères différentes. Leur religion et unique. Or, entre Jésus et moi, il n’y a pas d'autre prophète»' cité par Muslim, in Kitâb fadâ’il al-anbiyâ

[49] Coran 2, 263

[50] «Si mon serviteur s'approche de moi d’une coudée, je m’approcherai de lui d’une brasse ; s’il vient à moi en marchant, j’irai à lui en courant» , cité par Bukharî in Kitâb al-tawhîd, 9

[51] «Dès que mon serviteur s'approche de moi…, aus­sitôt je l'aime. Et si je l'aime, je deviens son ouïe avec laquelle il entend, son regard avec lequel il voit, sa main avec laquelle il saisit, son pied avec lequel il marche» (Bukharî)

[52] « L'Envoyé de Dieu dé­clara: `Dieu a davantage d'amour maternel (arham) pour ses serviteurs que cette femme n'en a pour son enfant»". (Muslim, cité par al-Qurtubî.) Cf Isaïe 49, 15

[53] «Vos différences sont une miséricorde provenant du sein de votre Seigneur» dit un hadith d’ Ibn ‘Arabî

[54] «Celui dont Jésus est la maladie, ne guérira jamais » disait Ibn ‘Arabî

[55] Pasteur de l’Eglise mennonite des USA, professeur assistant d’islamologie à la Faculté de théologie du Proche-Orient à Beyrouth, Jon Hoover a enseigné à Dar Comboni au Caire de 2002 à 2004. Nous citons la conclusion de sa communication faite en anglais à un colloque qui s’est tenu à l’Institut Komeini de Qum (Iran) les 15-16 février 2004 (trad. M. Borrmans) Voir Islamochristiana 30 (2004) p. 13-14

[56] Selon le théologien chi’ite Murtada Mutahhari, mort en 1979 : Understanding Islamic Sciences, Londres 2002