Conférence des évêques de France
Assemblée plénière
Lourdes 4 - 10 novembre 1998

CATHOLIQUES ET MUSULMANS:

UN CHEMIN DE RENCONTRE ET DE DIALOGUE

Avec les mouvements de population liés aux migrations économiques et au développement des moyens de communication, la pluralité culturelle et religieuse est devenue une donnée essentielle des sociétés d'Europe occidentale[1]. Ce sont donc toutes les Eglises chrétiennes d’Europe qui sont appelées à se situer par rapport à ce phénomène.
En France, pays dont on a coutume de souligner la forte sécularisation, cette pluralité religieuse s'inscrit dans un contexte de mutation sociale et de remise en cause de repères moraux. La recherche de Dieu s'exprime alors sous les formes les plus diverses et les plus insolites. Mais il existe un besoin de spiritualité authentique et fort en réponse à un matérialisme déshumanisant et à l'emprise d'une technicité dont on ne contrôle pas toujours les effets. Dans notre pays, dont la culture est profondément marquée par la foi chrétienne, voici que sont désormais représentées d'autres traditions religieuses[2]. Parmi elles : l'Islam[3].


UNE SITUATION NOUVELLE

Sur le terrain, existent de nombreuses expériences de rencontres entre catholiques et musulmans. Certaines sont parfois vécues dans un contexte d’incompréhension mutuelle. D’autres au contraire font tomber les barrières et permettent de mieux se connaître. Depuis plus de cinquante ans, en effet, nombreux sont les catholiques, évêques, prêtres, diacres, laïcs, religieux et religieuses qui vivent avec des musulmans une relation de véritable compagnonnage[4].
Mais, aujourd'hui, ce ne sont pas seulement des musulmans que nous rencontrons, c'est l'Islam avec ses organisations et la diversité de ses courants qui prend place dans l'environnement social, culturel et religieux de notre pays.
Désarçonnés par cette émergence de l'Islam dans notre société, un certain nombre de catholiques français sont soucieux devant la perspective de voir surgir chez nous des édifices religieux et des rites étrangers à notre culture : ils voient un abandon de la Vérité et de la Mission dans une attitude ressentie comme trop bienveillante à l'égard d'une religion longtemps considérée comme hostile[5].
L'Eglise catholique comprend les interrogations et les craintes de nombreux fidèles. Elles ne sont pas sans fondement. Raison de plus pour que la rencontre repose sur des critères objectifs afin de ne pas aboutir à un syncrétisme simpliste. Il ne peut être question de remettre en cause ce qui pour nous est essentiel : la Bonne Nouvelle de l'universalité du salut en Jésus-Christ, Fils de Dieu.
D'autres éléments interfèrent dans la relation: l'appartenance à des cultures différentes suscite souvent l'appréhension réciproque et contribue à rendre difficile la communication. Lorsque chrétiens et musulmans sont confrontés aux mêmes difficultés sociales ou connaissent les mêmes conditions de vie, cette appréhension peut s'estomper et la rencontre devenir possible, comme il peut y avoir aussi une attitude de rejet de la part des "ayant-droit" les plus anciens à l’égard des "nouveaux venus".
Par ailleurs des associations musulmanes tentent d'inscrire l'Islam dans le champ d'une laïcité forgée par notre histoire nationale. Ce n'est pas sans provoquer une certaine fracture dans la société française entre ceux qui craignent que la nation, oubliant ses sources historiques, perde son identité, et ceux qui pensent que la pluralité des cultures et des religions peut être un enrichissement pour la communauté nationale. Beaucoup de nos concitoyens, pris dans cette alternative, connaissent un réel désarroi et sont troublés.

L'EGLISE CATHOLIQUE A L'ÉCOUTE

L'Église catholique en France se veut fidèle à sa mission d'écoute fraternelle et d'échange avec tous, notamment avec les croyants de l'Islam. En effet, le concile Vatican II, en éclairant les situations nouvelles, met en lumière le rôle de l’Eglise :" Celle-ci, pour sa part, est dans le Christ comme un sacrement, ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain ".[6]
Par la "Déclaration sur les relations de l'Église avec les religions non-chrétiennes" Le concile Vatican II affirme également: "Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s'efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu'à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté".[7]
Evêques de France, sensibles au témoignage de nombreux catholiques, en lien avec le "Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux", et dans l'esprit de notre Lettre aux Catholiques de France[8], nous pensons devoir préciser comment l'Eglise catholique est appelée à poursuivre sa rencontre avec les autres religions et singulièrement avec l'Islam[9]. C'est pourquoi, nous engageons vivement les chrétiens à prendre en compte la présence musulmane à leurs côtés, à entrer dans une démarche évangélique de rencontre, et chaque fois que cela est possible, de dialogue avec ces frères et sœurs croyants de l'islam. Nous voulons en préciser maintenant les perspectives et les conditions.

I - Rencontre de croyants

Les musulmans que nous rencontrons en France ne viennent pas tous de pays arabes. Cependant, le contentieux historique entre les peuples entourant la Méditerranée dont sont issus beaucoup de musulmans est encore lourd. on ne peut effacer en quelques années des siècles de conflit ni ignorer les rancoeurs provoquées par les déséquilibres économiques actuels entre le Nord et le Sud. Il faut guérir la mémoire collective. Ce qui suppose d'assainir le regard que chacun porte sur l'autre, de rectifier les images dévalorisantes, d'assumer loyalement les racines historiques du contentieux, et de savoir reconnaître les torts passés de sa communauté, son manque de fidélité aux exigences de son idéal. Il sera alors possible de développer une confiance réciproque et de cicatriser des blessures encore vives. La confiance acquise sera à la hauteur des dispositions spirituelles des croyants des deux communautés.[10]

ACCEPTER LA DIFFERENCE

Le discours de Jean-Paul II en 1985 aux jeunes musulmans marocains et l'accueil qu'il a reçu sont significatifs : "La loyauté exige aussi que nous reconnaissions et respections nos différences. La plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et l’œuvre de Jésus de Nazareth".[11]
Trop de rencontres sont manquées parce que les partenaires refusent d'accepter la différence : soit en l'ignorant, soit en l'occultant par syncrétisme, soit en cherchant à imposer sa pensée comme seule référence. Exiger un plein accord préalable ou l'attendre comme une conséquence nécessaire des échanges, conduit à briser tout effort de rencontre.

LES LIEUX PRIVILEGIES DE RENCONTRES

Celles-ci sont vécues quotidiennement dans le quartier, le bourg, le village, le monde de l’éducation, la vie professionnelle et associative. Leur importance et leur profondeur ne sont pas toujours perçues. Des collaborations se déploient au service des autres[12], en vue du respect de la justice, des valeurs morales et de la paix. Elles constituent des occasions privilégiées de partage entre croyants conscients de leur condition humaine commune. Lorsqu'ensemble des croyants cherchent à faire l’œuvre de Dieu en servant leurs frères, les relations qui naissent de telles actions sont d'une manière ou d'une autre lieux de rencontre de Dieu et de conversion du cœur.[13]

RELIGIONS ET SOCIETE

La rencontre entre croyants peut également avoir des conséquences bénéfiques sur la cohérence harmonieuse et fraternelle de la société. C'est en apprenant à mieux se connaître mutuellement et en s'engageant dans des relations fraternelles que les croyants donnent un témoignage précieux pour notre monde. Ils contribuent ainsi à la paix et à la stabilité dans la société et font reculer les risques de violence, dont on considère parfois que les religions sont la source. Les croyants chrétiens et musulmans ont à prouver dans leur conduite qu'ils sont susceptibles d'apporter des éléments de concorde et d'humanisation dans notre société. C'est là un témoignage rendu à Dieu.
Au moment où s'amorcent d'importantes mutations mal prévisibles, les grandes religions peuvent également contribuer à promouvoir dans la société, à côté du patrimoine moral et civique, une dimension spirituelle essentielle. Pour nous, catholiques, "nous ne pouvons pas nous résigner à une totale privatisation de notre foi, comme si l'expérience chrétienne devait rester enfouie dans le secret des cœurs sans prise sur le réel du monde et de la société".[14]Nous reconnaissons aussi ce droit aux autres confessions religieuses dans la société française laïque : pour que la dimension spirituelle et morale de l'homme et de la société soit honorée dans l'espace public, il est nécessaire que les communautés de croyants aient la possibilité de témoigner de leur foi et de leur attachement à des valeurs morales essentielles, dans la conviction de servir ainsi la nation. Il convient, en même temps de rester conscient que tout homme et tout groupe social doit tenir compte, dans l’exercice de ses droits, des droits d’autrui, de ses devoirs envers les autres et du bien commun de tous.[15]

II - De la rencontre au dialogue

Passer de la rencontre au dialogue ne va pas de soi, d'autant plus que le terme de "dialogue" n'a pas toujours la même signification pour tous.
Pourtant le principe du dialogue est vraiment inscrit dans l'histoire du peuple de Dieu. Depuis les origines, cette conscience a été présente dans l'Eglise bien que les conditions socio-politiques n'aient pas toujours favorisé cet état d'esprit. Même lorsque de très nombreux chrétiens ont eu tendance à oublier ce chemin vers Dieu et vers l'autre, il s’est trouvé des hommes et des femmes pour témoigner d’une véritable attitude évangélique dans la rencontre.
L'Eglise catholique tient pourtant à conserver ce terme de dialogue pour exprimer la relation qu'elle se doit de nouer avec les autres religions. Le dialogue, nous en avons conscience, est toujours une épreuve. Il est exigeant. Il ne saurait être un reniement de ses propres convictions et pourtant il est source d'échange, d'enrichissement réciproque et de paix[16]. l'Eglise catholique considère que le dialogue avec les croyants des autres religions fait partie des tâches qui lui sont confiées par le Christ et, à ce titre, même s'il n'est pas toujours réalisable concrètement, qu’il demeure un idéal à poursuivre et un objectif à atteindre.[17]
Ce dialogue présente en effet des enjeux considérables pour la compréhension du dessein de Dieu sur le monde, pour la fidélité de l'Eglise à sa mission aujourd'hui, et pour la vitalité évangélique de ses membres[18]. Si le dialogue ne nie pas les différences doctrinales, il suppose l'accueil de l'esprit agissant dans le coeur de tout homme sincère[19], selon les propos du Pape Paul VI lors de sa rencontre avec les non-chrétiens à Bombay : "Nous ne devons pas nous rencontrer comme de simples touristes, mais comme des pèlerins qui vont chercher Dieu non dans des édifices de pierre mais dans le cœur des hommes".[20] Pour un chrétien, cette relation à Dieu sur le lieu même de la rencontre des hommes est la base d'un dialogue de salut. Cela nécessite une disponibilité évangélique, et une réelle profondeur spirituelle.

UN DIALOGUE ENRACINÉ EN DIEU TRINITE

Tout au long de l'Histoire des hommes, Dieu n'a cessé de proposer son Alliance. Dès la Création, Dieu manifeste son amour et son dessein d'instaurer l'alliance avec l'humanité, comme en témoignent déjà les écrits de l'Ancien Testament. "L'Eglise du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les Patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Eglise est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude"[21]. Cette alliance trouve sa plénitude dans l'Incarnation du Fils de Dieu, et le mystère de sa Pâque où l'amour triomphe de la haine. Par sa mort et sa Résurrection, le Christ nous envoie l’Esprit du Père qui fait de nous des fils et des filles de Dieu.
Sur ce chemin, l'Eglise a conscience qu'elle est fidèle à sa nature en sa source la plus haute, le mystère ineffable de Dieu. Par les relations trinitaires, le Dieu Unique, Père, Fils et Saint-Esprit, vit la communion d’amour parfaite et inégalable dans un dialogue qui dépasse tout entendement humain. "Ainsi, l'Eglise universelle apparaît comme un peuple qui tire son unité de l'unité du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint"[22].
Le dialogue est au cœur même de toute vie chrétienne, là où un chrétien, avec le Christ, entend Dieu lui dire: "Tu es mon fils", là où porté par l’Esprit, il répond: "Notre Père". En s’ouvrant au dialogue, comme chaque chrétien est appelé à le faire avec Dieu, l’Eglise répond à la mission qu’elle a reçue de son Seigneur.
A la suite du Christ, fidèle à l'expérience spirituelle de l'alliance, l'Eglise doit donc prendre l'initiative de ce dialogue en vérité : "Le dialogue du salut fut inauguré spontanément par l'initiative divine. C'est Lui, Dieu, qui nous a aimés le premier (I Jean 4/19) ; Il nous appartient de prendre à notre tour l'initiative pour étendre ce dialogue sans attendre d'y être appelés[23].

APPROFONDISSEMENT DE NOTRE FOI

Les données fondamentales de la religion musulmane, telles que le sens de Dieu, la nature et l'interprétation du Coran, le sens de l’Histoire, la place de la prière et du jeûne, la conception de l'homme et de son agir, appellent les chrétiens à préciser leur manière de vivre et de dire leur foi révélée dans l’histoire du salut.
Il est donc nécessaire que la catéchèse et la formation permanente tiennent compte de ce nouveau contexte. Car si la prise de conscience des convergences et des divergences peut être déstabilisante chez des chrétiens peu formés, elle peut aussi favoriser une meilleure compréhension de leur propre foi. Ainsi, en situant mieux la spécificité de la Révélation qu'ils ont reçue, les chrétiens sont conduits à approfondir le mystère de la Trinité et la participation de l'homme au mystère pascal du Christ.[24]

III - Des chemins à ouvrir

Dieu ne cesse de nous inviter à nouer et développer, avec l'assistance de l'Esprit-Saint, un dialogue interreligieux par lequel l'Eglise continue aujourd'hui la mission du Christ. C'est pourquoi nous attirons l'attention des catholiques de nos diocèses sur les points qui suivent.

UNE SITUATION EN EVOLUTION

Les établissements scolaires catholiques accueillent de plus en plus de jeunes musulmans. Certains mouvements éducatifs et apostoliques ainsi que certaines aumôneries sont en contact suivi avec eux. La pastorale de la santé, les aumôneries de prisons sont aussi concernées et de façon plus large, la catéchèse. La présence de musulmans aux préparations et célébrations d'obsèques, de baptêmes, de mariages, comme aussi le catéchuménat et l'accueil au sein des communautés chrétiennes de nouveaux baptisés issus de l'islam, supposent de la part des pasteurs et des communautés une adaptation à cette situation nouvelle. Notre pastorale doit tenir compte de cet environnement. A cet effet, les acteurs pastorauxsont vivement invités à mieux connaître et utiliser les documents proposés. Mais surtout il nous faut acquérir le nouveau regard que le concile Vatican II et les autres documents du Magistère ont voulu porter sur les religions et notamment sur l'Islam : "L'Eglise regarde aussi avec estime les musulmans qui adorent le Dieu Un, Vivant et Subsistant, Miséricordieux et Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes.. "[25]

UN AUTRE REGARD

Sans nier le comportement extrémiste de quelques groupes minoritaires, qui s’efforcent de légitimer leur action par le recours à certains documents traditionnels justifiant la violence, il importe d'aider l'opinion à ne pas attribuer à tous les musulmans cette dérive intégriste. Dans notre pays, les communautés musulmanes dans leur ensemble, ne demandent qu’à s’insérer dans notre société. Ceux et celles qui sont animés par le souci de l'intériorité souhaitent habituellement que cette insertion se fasse en fidélité aux valeurs de leur culture et de leur religion telles qu'ils les ont reçues de leurs parents. Dans cette recherche, les catholiques sont invités à être présents aux côtés de leurs concitoyens musulmans, sans se substituer à leur propre responsabilité ni fournir des modèles ou des directives. Il convient de respecter le cheminement spirituel, intellectuel et communautaire spécifique à chaque tradition et à chaque personne.

DES JEUNES EN DIALOGUE

Des groupes de jeunes musulmans de plus en plus fréquemment réunis en associations redécouvrent la foi islamique sans qu'elle soit reçue par héritage. Ils en élaborent une expression renouvelée, adaptée aux conditions dans lesquelles ils baignent depuis leur naissance sur notre sol, dans la mouvance culturelle de l'enseignement scolaire reçu en France. Cette expression à frais nouveaux est aussi très marquée par leur propre expérience spirituelle. Sans réduire l'ensemble des musulmans que nous rencontrons à ce modèle encore naissant, il nous faut être très attentifs à celui-là. Il est porteur de virtualités pour le dialogue. En particulier, on aura le souci de favoriser entre jeunes musulmans et jeunes chrétiens des rencontres qui répondent à leur attente spirituelle, intellectuelle et sociale.

UNE DIMENSION OECUMENIQUE

La rencontre avec des croyants musulmans met les diverses confessions chrétiennes en situation de réflexion commune, et les invite à une action concertée déjà amorcée entre leurs instances spécialisées. Il est souhaitable que se développe un travail commun sur le terrain entre disciples du Christ, pour " rendre compte de l'espérance " qui nous habite. La rencontre avec l'Islam fait davantage prendre conscience de l'urgence de l'Unité chrétienne.

DES CHRETIENS SUR LE TERRAIN

Des chrétiens et des musulmans vivent ensemble dans des quartiers difficiles. Nous n'ignorons pas les problèmes qui se posent à eux dans la vie quotidienne, notamment pour l'éducation des enfants.
Dans ce contexte économique et social qui exacerbe souvent les différences culturelles et les transforme parfois en occasion de conflit, chrétiens et musulmans œuvrent avec d'autres, notamment dans les associations, à transformer un voisinage imposé en une véritable rencontre. Il naît ainsi un compagnonnage en vue de rejeter la fatalité de l'exclusion et du mépris. Il nous faut soutenir le travail de ces chrétiens engagés en leur permettant d'acquérir la formation nécessaire et en les accompagnant pour éclairer leur action à la lumière de l'Evangile.

DES GROUPES ISLAMO-CHRETIENS

Les groupes islamo-chrétiens existent en France, divers par leur importance, leur profil et les objectifs qu'ils poursuivent. Certains sont bien équipés pour mener avec pertinence une démarche sérieuse et documentée sur les plans historique, philosophique[26] et théologique, avec les apports fournis par les sciences humaines. l'évidente générosité et l'implication motivée ne suffisent pas. la demande fréquente d'une information, puis d'une formation permet de ne pas en rester aux "bons sentiments" et d'éviter le piège de la superficialité et des généralités. Cela suppose l'effort des diocèses et des congrégations pour consacrer à cette spécialisation des clercs et des laïcs susceptibles d'acquérir la compétence théologique,philosophique, pastorale, culturelle et linguistique nécessaires à ce service urgent et dont l'importance va croissant.

DES COUPLES ISLAMO-CHRETIENS

Le mariage entre catholiques et musulmans, notamment en raison des différences de conception du statut du couple, des relations homme-femme et de la famille, peut engendrer des situations difficiles. Certains peuvent être tentés par l’indifférence religieuse, un syncrétisme stérile, ou encore par la négation de l’une des deux religions. Les mêmes attitudes peuvent se retrouver dans le rapport du couple aux familles des conjoints.
Cependant, des couples islamo-chrétiens manifestent une réelle qualité humaine et spirituelle. En assumant leurs différences, ils deviennent capables de vivre une expérience religieuse riche de leur tradition respective.
Des amis chrétiens pourront les aider dans un cheminement parfois difficile, tout en respectant leur liberté intérieure et leur recherche spirituelle.
Les questions posées par l'éducation, notamment religieuse, de leurs enfants doivent aussi faire l'objet d'une réflexion, d'un dialogue avec eux et d'un accompagnement personnalisé, adapté à leur situation spirituelle et culturelle.

LA REFLEXION PHILOSOPHIQUE ET THEOLOGIQUE

Les Instituts de Science et Théologie des Religions (ISTR) diversement reliés aux universités catholiques stimulent la réflexion interreligieuse et précisent les conditions d'un dialogue en vérité. Le sujet commence à être pris en considération dans la formation des futurs prêtres, des futur(es) religieux(ses) et des agents pastoraux. Des ouvrages, souvent de grande qualité, spécialisés ou d'excellente vulgarisation, mettent à la portée de tous une information de plus en plus indispensable. Ces efforts de connaissance et de recherche philosophique et théologique doivent être encouragés et soutenus sur le plan du personnel et des finances, car ils répondent aux attentes de beaucoup de chrétiens mal équipés devant la présence de l'Islam.

UN RESPONSABLE DIOCESAIN

Afin de mieux baliser les chemins que nous proposons d'ouvrir, il est souhaitable, là où la communauté musulmane est importante, que soit nommé un délégué épiscopal pour les relations avec l'Islam avec, si possible, une équipe compétente.
Ce délégué de l'Evêque a une mission de représentation, de formation, d'accompagnement et de conseil. Il sera en lien avec le Secrétariat pour les relations avec l’Islam (S.R.I.), service national de l’Episcopat qui a la charge de promouvoir le dialogue islamo-chrétien en France.

DANS L'ESPACE SOCIAL

Dans notre contexte social sensible, même s'il y a hésitation sur la coloration religieuse ou politique d'une communauté musulmane, il importe, avec la prudence requise, de favoriser, chaque fois qu'il est possible, l'établissement de relations régulières entre communautés musulmanes et communautés chrétiennes à l'échelon local.
Par ailleurs, des demandes à divers niveaux de la société se font jour en direction de l'Eglise. Au titre de son expérience de relations entre religion et Etat, tout comme en raison de sa pratique du fait religieux dans un contexte de laïcité, elle est sollicitée pour contribuer à résoudre des questions diverses soulevées par la présence des musulmans et par leurs attentes envers les pouvoirs publics : lieux de culte, cimetières, lieux d'abattages rituels, questions juridiques. C'est là un service important que l'Eglise catholique est invitée à rendre au nom de l'Evangile et qui peut favoriser une plus grande ouverture de la pratique française de la laïcité, et susciter aussi de la part des musulmans, une réflexion sur leur propre situation. L'enjeu d'une reconnaissance de la dimension publique et sociale de la foi, rappelée par notre "Lettre aux catholiques de France", et son rôle dans l'inspiration des valeurs civiques qui cimentent la nation, sont ici des éléments fondamentaux pour le présent et l'avenir.
Une collaboration entre chrétiens et musulmans pour la promotion de la dignité de la personne et de la justice sociale, permet de s’ouvrir ensemble à une société plus humaine. L’effort pour le développement des pays en difficulté requiert d’unir nos forces. Ce travail en commun efface les traces de la méfiance et inaugure de nouvelles relations pour la défense de la liberté et des droits de l’Homme.

POUR LA LIBERTE RELIGIEUSE

Nous sommes très sensibles aux souffrances de nos frères chrétiens et de ceux qui voudraient le devenir, en certains pays où ils se trouvent marginalisés comme citoyens ou comme croyants. Avec les responsables des communautés musulmanes nous devons progresser dans la compréhension et le respect des droits de l'homme, et particulièrement du droit à la liberté religieuse[27] qui est un principe fondamental du droit international. Sans doute une liberté ne se monnaye pas, mais ce qui garantit la dignité des musulmans quand ils sont minoritaires doit assurer aussi celle des chrétiens là où ils le sont également. Nous souhaitons que les musulmans qui vivent chez nous se fassent avec nous, et avec tous les citoyens attachés à l’Etat de droit, les ardents défenseurs de la liberté religieuse dans les pays où elle n'est pas respectée.

UNE VOLONTE TENACE

Le dialogue n'est pas facile. Le contexte culturel, le langage employé, la situation de minoritaires, toujours difficile à assumer, le choix et l'identification d'interlocuteurs représentatifs, constituent autant d'obstacles à une rencontre qui puisse devenir dialogue. Parfois même, celui-ci s’avère impossible. C'est le temps de la patience et de la prière.
Souvent aussi, le découragement survient devant ce qui peut apparaître comme une absence de réciprocité, des malentendus, voire même l'impression d'être "utilisés" pour obtenir des résultats qui ne concernent que de loin le domaine spirituel.
Mais quand il s'établit en vérité, le dialogue peut porter sur l'expérience religieuse elle-même, telle que la vivent, chacun à sa manière, des catholiques et des musulmans. Il peut même devenir un chemin d'émulation spirituelle. Chacun pressent alors que Dieu est l'hôte de chaque croyant authentique et qu'Il est en train de nous préparer une place à sa Table. Cette dimension contemplative suppose évidemment la prière et l'accueil de l'Esprit dans la conviction de sa présence et de son action au cœur de tous les hommes.

Dialogue et témoignage

Dans la proposition de la foi à laquelle invite la "lettre aux Catholiques de France" (1997), le dialogue interreligieux en général et islamo-chrétien en particulier a un rôle de tout premier plan. Il se situe dans la lumière de l'invitation adressée à toute l'Eglise, par le concile Vatican II, dans la "Déclaration sur les relations de l'Eglise avec les religions" : "L'Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières de vivre et d'agir et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse le Christ qui est "la Voie, La Vérité et la Vie" (Jean 14/6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes choses."[28]
Le dialogue est un lieu privilégié pour offrir à "toute créature sous le ciel" mais aussi recevoir de l'autre, le témoignage rendu à la Vérité de Dieu, Vérité que tout croyant accueille et propose dans l'authenticité de sa recherche spirituelle et de sa vie. Le chrétien quant à lui, ne saurait oublier qu'il est le disciple de Celui qui a dit : "Je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la Vérité" (Jean 18/37).


[1]Intervention de Mgr Fitzgerald. "Un rendez vous pour la foi", 1997
[2] . Cf. Dialogue et Annonce N° 4a, Conseil Pontifical, 1991
[3] . Document S.R.I. Lourdes 1997
[4] . Cf. Comité épiscopal pour les migrations, « A la rencontre de l'autre », Editions de l'Atelier, 1997.
[5] . Cf. Dialogue et Annonce N° 4c, Conseil Pontifical, 1991
[6] . Lumen Gentium N° 1
[7] . Nostra Aetate N° 2
[8] . Lettre aux Catholiques de France "Proposer la foi dans la société actuelle", Le Cerf , 1997
[9] . Monseigneur J. Doré , " Un rendez-vous pour la foi 1997
[10] . Cf. Dialogue et annonce N° 36, Conseil Pontifical, 1991
[11] . Discours de Jean-Paul II aux jeunes musulmans N°10, Casablanca - 1985, Doc. Cath. 06/10/85
[12] . Cf. " Dialogue et Annonce " N° 42, Conseil Pontifical, 1991
Cf. " Attitude de l'Eglise catholique vis à vis des croyants..." N° 32, Conseil Pontifical, 1984
[13] . Cf. " Dialogue et Annonce " N° 11, Conseil Pontifical, 1991
[14] . Lettre aux Catholiques de France. Ed. du Cerf, p. 34
[15] . Dignitatis Humanae N° 7.
[16] . Cf. " Attitude de l'Eglise catholique vis à vis des croyants..." N°21 & 40, Conseil Pontifical ? 1984
[17] . Cf. " Dialogue et Annonce " N° 9, Conseil Pontifical, 1991
Cf. " Attitude de l'Eglise catholique vis à vis des croyants..." N° 32, Conseil Pontifical, 1984
[18] . Cf. "Attitude de l'Eglise catholique vis à vis des croyants..." N° 20, Conseil Pontifical, 1984
[19] . Cf." Dialogue et Annonce " N° 17,  Conseil Pontifical, 1991
[20] . Paul VI, Discours de Bombay, 1964, Doc . Cath. 03/01/65 col. 6
[21] . Nostra aetate N° 4
[22] . Lumen Gentium N° 4
[23] . Ecclesiam suam N° 74
[24] . Attitude de l'Eglise catholique vis à vis des croyants..." N° 34 & 37, Conseil Pontifical, 1984
[25] . Nostra Aetate N° 3
[26] . Cf. Fides et Ratio, N° 104.
[27] . Cf. Dignitatis Humanae N° 2 & 3.
[28] . Nostra Aetate N° 2.