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N° 05/04 – Avril 2005 |
| Depuis sa visite à Lourdes, le 15 août 2004, comme malade, la figure du Pape est brusquement revenue au centre de l’actualité. Nous aimerions rappeler combien il s’est engagé, à la suite du Concile Vatican II et de Paul VI, dans le dialogue islamo-chrétien. Nous suivons pour cela notre ami Roger Michel , de l’Institut de Sciences et théologie des Religions de Marseille, dans l’article qu’a publié, en 2002, la revue Chemins de Dialogue (11 impasse Flammarion, 13001 Marseille, N° 20, p.57 – 65) que nous remercions de nous permettre de le reproduire. |
Dans
le sillage du concile Vatican II et à la suite de son prédécesseur le pape
Paul VI[1],
le pape Jean-Paul II n'a cessé de creuser le sillon du dialogue islamo-chrétien
au cours de ses nombreux voyages apostoliques à travers le monde. Dès 1979, en
Turquie, devant la communauté catholique d'Ankara, Jean-Paul II affirme
l'estime de l'Église catholique pour les valeurs religieuses de l'islam :
«
Soyez toujours prêt à répondre à quiconque vous demande raison de l'espérance
qui est en vous. Mais que ce soit avec douceur et respect, en possession d'une
bonne conscience » (1 P 3,15-16).
Ces paroles sont la règle d'or pour
les rapports et les contacts que le chrétien doit avoir avec ses concitoyens
qui ont une foi différente. Aujourd'hui, pour vous, chrétiens résidant ici
en Turquie, votre sort est de vivre dans le cadre d'un État moderne - qui prévoit
pour tous la libre expression de leur foi sans s'identifier avec aucune - et
avec des personnes qui, dans leur grande majorité, tout en ne partageant pas la
foi chrétienne, se déclarent « obéissants envers Dieu », « soumis à Dieu
», et même « serviteurs de Dieu », selon leurs propres paroles, qui
rejoignent celles de saint Pierre déjà citées (2,16); ils ont donc, comme
vous, la foi d'Abraham dans le Dieu unique tout-puissant et miséricordieux.
Vous savez que le Concile Vatican II s'est prononcé ouvertement sur ce sujet[2] ,
et moi-même j'ai rappelé, dans ma première encyclique Redemptor hominis, que
le « Concile... a exprimé son estime pour les croyants de l'Islam, dont la foi
se réfère aussi à Abraham ».
Aux
Philippines, en 1981, le pape s'adresse aux musulmans comme à des frères
et s'entretient avec eux de la miséricorde
de Dieu inscrite dans la Bible
et le Coran :
« C'est
à dessein que je m'adresse à vous avec le titre de « frères » : frères,
vous l'êtes à coup sûr car vous êtes des membres de la même famille
humaine, dont les efforts, qu'ils en aient conscience ou non, tendent vers Dieu
et la vérité qui vient de lui. Mais nous sommes particulièrement frères en
Dieu qui nous a créés en ce que nous nous efforçons d'atteindre, selon nos
propres voies, par la foi, la prière et l'adoration, l'observation de sa loi et
la soumission à ses desseins.
La
société ne peut apporter aux citoyens le bonheur qu'ils attendent que si la
société elle-même est bâtie sur le dialogue. Le dialogue à son tour repose
sur la confiance, et la confiance présuppose non seulement la justice mais la
miséricorde. Sans aucun doute, l'égalité et la liberté, qui sont au
fondement de toute société, requièrent la loi et la justice. Mais, comme je
l'ai dit dans une récente lettre adressée à toute l'Église catholique[3] ,
la justice à elle seule ne suffit pas : « L'égalité introduite par la
justice se limite cependant au domaine des biens objectifs et extérieurs,
tandis que l'amour et la miséricorde permettent aux hommes de se réconcilier
entre eux dans cette valeur qu'est l'homme même, avec la dignité qui lui est
propre » .
Chers
musulmans, mes frères : je voudrais ajouter que, nous chrétiens, tout comme
vous, nous cherchons le fondement et le modèle de la miséricorde en Dieu lui-même,
ce Dieu auquel votre Livre donne le très beau nom de al-Rahmân,
et que la Bible appelle al-Rahûm, le Miséricordieux.
C'est
seulement dans ce cadre de religion et dans des promesses de foi partagées que
l'on peut réellement parler de respect mutuel, d'ouverture et de collaboration
entre chrétiens et musulmans. Alors naît la disponibilité à travailler
ensemble, à bâtir une société plus fraternelle » .
L’année
suivante, au Nigéria, Jean-Paul II insiste sur les points communs entre le
christianisme et l'islam :
« Tous,
chrétiens et musulmans, nous vivons sous le soleil de l'unique Dieu de miséricorde.
Les
uns et les autres, nous croyons au Dieu unique, créateur de l'homme. Nous
proclamons la souveraineté de Dieu et défendons la dignité de l'homme en tant
que serviteur de Dieu. Nous adorons Dieu et professons une totale soumission à
son égard. Nous pouvons donc, au vrai sens du terme, nous appeler frères et
sceurs dans la foi au Dieu unique. Et nous sommes reconnaissants de cette foi
puisque, sans Dieu, la vie de l'homme serait semblable au ciel sans soleil.
À
cause de cette foi que nous avons en Dieu, le christianisme et l'islam possèdent
de nombreux points communs: le privilège de la prière, le souci de la justice
qui s'accompagne de la compassion et de l'aumône et, par-dessus tout, le
respect sacré de la dignité de l'homme, qui est à l'origine des droits
fondamentaux de chaque être humain, y compris le droit à la vie des enfants
qui vont naître.
Nous,
chrétiens, avons reçu de Jésus, notre Seigneur et Maître, la loi
fondamentale de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain (cf. Mt 22,37-39). Je
sais que cette loi d'amour trouve également un profond écho dans vos cœurs,
car dans votre livre sacré vous êtes invités à la foi en même temps
qu'exhortés à exceller dans les bonnes œuvres[4] »
.
1985
est une une année capitale pour le dialogue islamo-chrétien.
En
Belgique, le pape aborde avec les responsables de la communauté musulmane le
thème de l'émulation spirituelle qui s'enracine dans le Coran comme dans la
Bible :
« Il
ne nous est pas donné de former une communauté unique; c'est là une épreuve
qui nous est imposée. Face à cette situation, permettez-moi de reprendre une
consigne de l'apôtre saint Paul : « Que ceux qui ont placé leur foi en Dieu
aient à coeur d'exceller dans la pratique du bien. » (cf. Tt 3,8). C'est ce
type d'émulation qui peut bénéficier à toute la société, surtout à ceux
qui ressentent le plus vivement le besoin de justice, de consolation, d'espérance,
en un mot ceux qui ont besoin de raisons de vivre. Sachons collaborer
fraternellement, cela nous rapprochera de la volonté de Dieu » .
Le
19 août, à Casablanca, au Maroc, Jean-Paul II prononce un discours important.
Sa visite au Maroc représente un événemenl considérable et comme un
commencement absolu, tant par son caractère officiel que par le contenu de son
adresse à la jeunesse marocaine. Le discours de Casablanca est un modèle de
mise un valeur du patrimoine commun au christianisme et à l'islam. C'est une
invitation sereine et forte à associer le témoignage commun sur le sens de
Dieu et sur la dignité de l'homme, dans le respect des différences. En voici
un extrait significatif [5]:
« L'homme
est un être spirituel. Nous, croyants, nous savons que nous ne vivons pas dans
un monde fermé. Nous croyons en Dieu. Nous sommes des adorateurs de Dieu. Nous
sommes des chercheurs de Dieu. L'Église catholique regarde avec respect et
reconnaît la qualité de votre démarche religieuse, la richesse de votre
tradition spirituelle. Nous aussi, chrétiens, nous sommes fiers de notre
tradition religieuse.
Je
crois que nous, chrétiens et musulmans, nous devons reconnaître avec joie
les valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu.
Les uns et les autres nous croyons en un Dieu, le Dieu unique, qui est toute
justice et toute Miséricorde; nous croyons à l'importance de la prière, du jeûne
et de l'aumône, de la pénitence et du pardon; nous croyons que Dieu nous sera
un Juge miséricordieux à la fin des temps et qu'après la résurrection, Il
sera satisfait de nous et nous serons satisfaits de Lui.
La
loyauté exige aussi que nous reconnaissions et respections nos différences. La
plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et
l'oeuvre de Jésus de Nazareth. Vous savez que, pour les chrétiens, ce Jésus
les fait entrer dans une connaissance intime du mystère de Dieu et dans une
communion filiale à ses dons, si bien qu'ils le reconnaissent et le proclament
Seigneur et Sauveur. Ce sont là des différences importantes, que nous pouvons
accepter avec humilité et respect, dans la tolérance mutuelle; il y il là un
mystère sur lequel Dieu nous éclairera un jour, j'en suis certain.
Chrétiens
et Musulmans, nous nous sommes généralement mal compris, et quelquefois, dans
le passé, nous nous sommes opposés et même épuisés en polémiques et en
guerres. Je crois que Dieu nous invite, aujourd'hui, à changer nos vieilles
habitudes. Nous avons à nous respecter, et aussi à nous stimuler les uns les
autres dans les œuvres de bien sur le chemin de Dieu ».
En
1989, après plus de quatorze années de luttes meurtrières, Jean-Paul II lance
un Appel Solennel à tous les musulmans en faveur du Liban, au nom du même
Dieu que nous adorons :
« Voilà
pourquoi j'ai voulu aujourd'hui m'adresser à vous, fidèles de l'islam, fils
d'une religion où la justice et la paix sont éloquemment enseignées. Faites
entendre votre voix et, plus encore, déployez tous vos efforts en union avec
ceux qui réclament pour le Liban le droit de vivre, et de vivre dans la liberté,
la paix et la dignité! Il s'agit d'un devoir de solidarité humaine que votre
conscience d'homme et votre appartenance à la grande famille des croyants
imposent à chacun de vous ».
Au
Mali, en 1990, le pape parle aux jeunes de Bamako de l'image de Dieu chez les
chrétiens et chez les musulmans, conjuguant deux approches fondées sur la
Bible et le Coran :
« Lorsque
la Bible raconte la création du monde et de l'homme, elle nous montre que l'être
humain possède une dignité unique et une valeur souveraine: « Dieu dit:
Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance... Dieu créa l'homme
à son image, à l'image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme » (Gn
1,26-27).
Il
nous faut donc respecter, aimer et aider tout être humain parce qu'il est une
créature de Dieu, et qu'il a une relation privilégiée avec Celui qui lui a
tout donné. Qu'il en soit, dans un certain sens, l'image fidèle ou le représentant
attitré, il est toujours un « signe » qui mène à Dieu. Ses droits sont
l'expression de la volonté de Dieu et l'existence de la nature humaine telle
que Dieu l'a créée.
Créature
de Dieu, l'homme est donc radicalement marqué d'une dépendance. Cette dépendance
mortifie peut-être son orgueil, mais s'il la reconnaît et l'accepte librement,
elle l'enracine dans une existence pleine de sens, elle le tourne vers un
horizon où seront abolies toutes les limites, sans aucune angoisse ici-bas que
celle de ne pas aimer assez.
Musulmans
et chrétiens ont certes des motifs et des moyens différents pour réaliser cet
idéal. Pour les uns, l'homme est appelé à être un parfait représentant de
Dieu sur terre, en y témoignant, pour le service de tous, de ce que signifient
ces très Beaux Noms : miséricorde et compréhension, pardon et réconciliation.
Pour les autres, l'expression « créé à l'image de Dieu » dévoile un mystère
encore plus profond car, pour eux, il existe entre l'homme et Dieu une relation
de communion qu'ils osent appeler une relation filiale. L'homme est ainsi invité
à devenir vraiment fils de Dieu dans un partage de vie et d'amour. Ce mystère
nous est pleinement révélé par Jésus Christ, lui qui sait tout ce qu'il y a
dans l'homme[6] ».
Traditionnellement,
un message de voeux est adressé par le Conseil pontifical pour le dialogue
interreligieux à tous les musulmans, à l'occasion de la fin du Ramadan. En
1991, en raison de la guerre du Golfe, Jean-Paul II leur adresse ce Message
Personnel :
« Aux
musulmans du monde entier, je voudrais exprimer la disponibilité de l'Église
catholique pour travailler avec vous, et avec toutes les personnes de bonne
volonté, afin d'aider les victimes de la guerre et d'élever les structures
d'une paix durable, au Moyen-Orient et partout dans le monde. Cette coopération
solidaire en faveur des plus affligés sera la base concrète d'un dialogue sincère,
profond et constant entre catholiques et croyants musulmans, d'où pourra
jaillir une plus grande connaissance et confiance mutuelles, et l'assurance que
partout chaque croyant pourra professer sa foi librement et d'une façon
authentique...
Je
termine ces voeux en citant les paroles d'un de mes prédécesseurs, le Pape
Grégoire VII qui, en 1076, écrivit à l'Émir musulman Al-Nacir, qui régnait
à Bijâya, dans l'actuelle Algérie: « Dieu toutpuissant, qui veut que tous
les hommes soient sauvés et qu'aucun ne périsse, n'apprécie rien tant chez
chacun de nous que l'amour du prochain après son amour, et que le soin de ne
point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît. Or cette
charité, nous et vous, nous nous la devons mutuellement puisque nous reconnaissons
et confessons - de façon différente, - le Dieu Un, que nous louons et vénérons
chaque jour comme créateur des siècles et maître de ce monde ».
Ces
mots, écrits voici presque mille ans, sont aptes à exprimer aujourd'hui mes
sentiments à votre égard, alors que vous célébrez l'Aïd al-Fitr, la fête
de la Rupture du jeûne. Que le Dieu Très-Haut nous remplisse tous de son amour
miséricordieux et de sa paix ! »
De
nouveau en pèlerinage sur le sol africain, au Sénégal et en Guinée (1992),
au Bénin (1993), puis au Nigéria (1998), le pape poursuit sa catéchèse
islamo-chrétienne en invitant chrétiens et musulmans à vivre comme des
partenaires pour le bien commun de tous, illustrant ses propos par un proverbe
africain suggestif : « une seule main ne peut ficeler un paquet. »
En
1996, la Tunisie offre à Jean-Paul II l'occasion de rappeler les conditions nécessaires
pour un dialogue fructueux:
« Permettez-moi
de réfléchir un instant avec vous sur les conditions nécessaires pour que
ce dialogue soit fructueux. Il est indispensable tout d'abord qu'il soit animé
par un vrai désir de connaître l'autre. Il ne s'agit pas d'une simple curiosité
humaine. L'ouverture à l'autre est, en quelque sorte, une réponse à Dieu qui
permet nos différences et qui veut que nous nous connaissions plus profondément.
Et pour cela, se situer en vérité les uns par rapport aux autres est une
exigence essentielle.
Les
partenaires du dialogue seront assurés et sereins dans la mesure où ils seront
vraiment enracinés dans leurs religions respectives. Et cet enracinement
permettra l'acceptation des différences et fera éviter deux écueils opposés
: le syncrétisme et l'indifférentisme. Il permettra également de tirer
profit du regard critique de l'autre sur la façon de formuler et de vivre sa
foi ».
En
1997, à Sarajevo, Jean-Paul II s'adresse aux représentants de la communauté
musulmane. Il appelle au pardon et à la réconciliation toutes les communautés
ethniques et religieuses de Bosnie-Herzégovine.
2000
est l’Année du grand jubilé. Le pape entreprend un pèlerinage jubilaire sur
« les lieux liés à l'histoire du salut ». En février, il rencontre
au Caire le Cheikh Sayed Tantawi d'Al-Azhar. En mars, il est reçu par le grand
Mufti de Jérusalem où il prononce également une allocution devant les
responsables religieux juifs, chrétiens et musulmans :
« Chacune
de nos religions connaît, sous une forme ou une autre, la Règle d'Or: « Fais
pour ton prochain ce que tu souhaiterais qu'il fasse pour toi-même ». Aussi précieuse
que soit cette règle pour nous guider, l'amour authentique du prochain va bien
au-delà. Il se fonde sur la conviction que lorsque nous aimons notre prochain,
nous montrons de l'amour pour Dieu, et que lorsque nous blessons notre prochain,
c'est Dieu que nous offensons. Cela signifie que la religion est l'ennemie de
l'exclusion et de la discrimination, de la haine et de la rivalité, de la
violence et du conflit. La religion n'est pas et ne doit pas devenir un prétexte
à la violence, en particulier quand l'identité religieuse coïncide avec
l'identité ethnique et culturelle. Religion et paix vont ensemble! La croyance
et la pratique religieuses ne peuvent être séparées de la défense de l'image
de Dieu dans chaque être humain.
À
l'aube du troisième millénaire, en mai 2001, le pape est reçu pour la première
fois dans une mosquée. Il rencontre des représentants de la communauté
musulmane à la mosquée des Omeyyades de Damas[7]
et y prononce un important discours confirmant toutes ses démarches antérieures
et traçant la voie pour le siècle à venir :
« C'est
dans les mosquées ou les églises que les communautés musulmanes et chrétiennes
ont façonné leur identité religieuse et c'est en leur sein que les
jeunes reçoivent une part importante de leur éducation religieuse. Quel sens
de l'identité insuffle-t-on chez les jeunes chrétiens et chez les jeunes
musulmans dans nos églises ut nos mosquées? Je souhaite ardemment que les
responsables religieux et les professeurs de religion, musulmans et chrétiens,
présentent nos deux importantes communautés religieuses comme des communautés
engagées dans un dialogue respectueux, et plus jamais comme des communautés en
conflit. Il est capital d'enseigner aux jeunes les chemins du respect et de la
compréhension, afin qu'ils ne soient pas conduits à faire un mauvais usage
de la religion elle-même pour promouvoir ou pour justifier la haine ou la
violence. La violence détruit l'image du Créateur dans ses créatures, et elle
ne devrait jamais être considérée comme le fruit de convictions religieuses.
J'espère
vraiment que notre rencontre d'aujourd'hui dans la Mosquée des Omeyyades sera
le signe de notre détermination à faire progresser le dialogue interreligieux
de l'Église catholique et de l'islam. Ce dialogue s'est accru lors des récentes
décennies; et nous pouvons aujourd'hui manifester notre reconnaissance pour la
route qu'aussi loin nous avons parcourue ensemble. Au plus haut niveau, le
Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux représente l'Église
catholique dans cet effort. Depuis plus de trente ans, le Conseil envoie un
message aux musulmans à l'occasion de l'Aïd al-Fitr à la clôture du Ramadan,
et je suis très heureux que ce geste ait été bien accueilli par de nombreux
musulmans comme un signe d'amitié croissante entre nous. Ces dernières années,
le Conseil a mis en place un comité de liaison avec des Organisations
islamiques internationales, et aussi avec l'Université al-Azhar en Egypte, que
j'ai eu le plaisir de visiter l'an dernier.
Il
est important que musulmans et chrétiens continuent à explorer ensemble les
questions philosophiques et théologiques, afin de parvenir à une connaissance
plus objective et plus approfondie de leurs convictions religieuses
respectives. Une meilleure compréhension mutuelle conduira sûrement, sur le
plan pratique, à une nouvelle manière de présenter nos deux religions non pas
en opposition, comme cela est advenu trop souvent par le passé, mais en
partenariat pour le bien de la famille humaine[8] ».
Elle exhorte donc ses fils pour que, avec
prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec ceux qui
suivent d'autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes,
ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles,
morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux.
3.
L'Église
regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu un, vivant et
subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la
terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme
aux décrets de Dieu, même s'ils sont cachés, comme s'est soumis à Dieu
Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu'ils ne reconnaissent
pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète; ils honorent sa Mère
virginale, Marie, et parfois même l'invoquent avec piété. De plus, ils
attendent le jour du jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités.
Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout
par la prière, l'aumône et le jeûne.
Si, au cours
des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre
les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte à oublier le passé et
à s'efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu'à protéger
et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs
morales, la paix et la liberté(…)
La
Déclaration Nostra Aetate traite d'abord de l'homme religieux et des
questions fondamentales qu'il se pose (NA 1). Passant alors en revue les réponses
que proposent les religions traditionnelles (NA 2), puis la religion musulmane
(NA 3) et la religion juive (NA 4), la Déclaration concluait par un appel à
"la fraternité université excluant toute discrimination" (NA 5).
Paul
VI et Jean Paul II, à Rome même où ils ont reçu tant de représentants des
religions non chrétiennes et au cours de leurs voyages apostoliques aux quatre
coins du monde, n'ont pas manqué d'utiliser et de développer le contenu de
cette Déclaration, non sans être aidés en cela par les membres du Secrétariat
pour les Non Chrétiens . La présente étude voudrait simplement approfondir
l'interprétation qu'ils en ont faite dans leur dialogue avec les musulmans,
tout en tenant compte des autres textes fondamentaux du Concile Vatican II[12].
En
particulier la Constitution sur l’Eglise, Lumen
Gentium, dont le n°16 traite de
"la relation" de tous les non chrétiens au "peuple de Dieu" :
"Quant à ceux qui n'ont pas encore reçu l'Evangile, sous des formes
diverses, eux aussi sont ordonnés au peuple de Dieu (...). En effet, ceux qui,
sans qu'il y ait de leur faute, ignorent l'Evangile du Christ et son Eglise,
mais cherchent pourtant Dieu d'un cœur sincère et s'efforcent, sous
l'influence de sa grâce, d'agir de façon à accomplir sa volonté telle que
leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au
salut éternel".
Le
magistère solennel de Paul VI et de Jean Paul II
Paul
VI, dans son Encyclique Ecclesiam Suam
(1964), après avoir évoqué un premier cercle dont "l'aire couvre
l'humanité", en envisage un deuxième, celui des "hommes qui adorent
le Dieu unique et souverain": "Nous faisons allusion aux fils, dignes
de notre affectueux respect, du peuple juif, fidèles à la religion appelée
par nous celle de l'Ancien Testament, puis aux adorateurs de Dieu - selon la
conception de la religion monothéiste musulmane - qui méritent admiration pour
ce qu'il y a de vrai et de bon dans leur culte de Dieu; et puis encore les fidèles
des grandes religions afro-asiatiques…Au sujet de ces idéaux communs, un
dialogue de notre part est possible (ES 112).
Dans
Populorum Progressio (l967), il précise alors: Entre les civilisations
comme entre les personnes, un dialogue sincère est en effet créateur de
fraternité (...). Un dialogue centré sur l'homme, et non sur les denrées ou
les techniques, s'ouvrira alors. Il sera fécond s'il apporte aux peuples qui en
bénéficient les moyens de s'élever et de se spiritualiser" (PP 82).
Et
enfin, dans son Exhortation Evangelii Nutiandi (1975), il affirme que
"la première (annonce) s'adresse aussi à d'immenses portions d'humanité
qui pratiquent des religions non chrétiennes que l'Eglise respecte et estime,
car elles sont l'expression vivante de l'âme de vastes groupes humains. Elles
portent en elles l'écho de millénaires de recherche de Dieu, recherche incomplète
mais réalisée souvent avec sincérité et droiture de cœur.
Elles possèdent un patrimoine impressionnant de textes profondément religieux.
Elles ont appris à des générations de personnes à prier. Elles sont toutes
parsemées d'innombrables 'semences du Verbe' et peuvent constituer une
authentique 'préparation évangélique', pour reprendre un mot heureux du
Concile Vatican II emprunté à Eusèbe de Césarée".
Jean
Paul II n'a fait que continuer cette même approche des religions non chrétiennes.
Dans son Encyclique Redemptor Hominis (1979), il invite "à
appliquer les réflexions précédentes (relatives à l'oecuménisme) à
l'activité qui tend au rapprochement avec les représentants des religions non
chrétiennes et qui s'exprime par le dialogue, les contacts, la prière en
commun, la recherche des trésors de la spiritualité humaine, car ceux-ci, nous
le savons bien, ne font pas défaut aux membres de ces religions" (RH 6).
Le pape ne craint pas de s'inspirer encore de la Déclaration Nostra Actate
avant de confirmer, dans son Exhortation apostolique Christifideles Laici
(1988), que "le dialogue entre les religions est de toute première
importance parce qu'il conduit à l'amour et au respect réciproques; il efface
ou tout au moins atténue les préjugés entre les adeptes des diverses
religions et promeut l'unité et l'amitié entre les peuples" (CL 35).
Mais
c'est avec son Encyclique Redemporis Missio (1990) qu'il devait donner
toute sa pensée, sur le dialogue inter-religieux, prenant acte que, souvent,
c'est là une première forme d'évangélisation [13]:
"Entendu comme méthode et comme moyen en vue d'une connaissance et d'un
enrichissement réciproques, il ne s'oppose pas à la mission ad gentes,
au contraire il lui est spécialement lié et en est une expression (...). Dieu
ne manque pas non plus de manifester sa présence de beaucoup de manières, non
seulement aux individus mais encore aux peuples, par leurs richesses
spirituelles dont les religions sont une expression principale et essentielle,
bien qu'elles comportent `des lacunes, des insuffisances et des erreurs'. Le
Concile et les enseignements ultérieurs du magistère ont amplement souligné
tout cela".
Toujours
aussi convaincu que Jésus Christ est la "bonne nouvelle" du salut
offerte à tous les humains, Jean Paul II précise encore: "Le dialogue
n'est pas la conséquence d'une stratégie ou d'un intérêt, mais c'est une
activité qui a ses motivations, ses exigences et sa dignité propres: il est
demandé par le profond respect qu'on doit envers tout ce que l'Esprit, qui
'souffle où il veut', a opéré en l'homme. Grâce au dialogue, l'Eglise entend
découvrir les 'semences du Verbe', les 'rayons de la vérité qui illumine tous
les hommes', semences et rayons qui se trouvent dans les personnes et les
traditions religieuses de l'humanité. Le dialogue est fondé sur l'espérance
et la charité, et il portera des fruits dans l'Esprit. Les autres religions
constituent un défi positif pour l'Eglise d'aujourd'hui: en effet, elles
l'incitent à découvrir et à reconnaître les signes de la présence du Christ
et de l'action de l'Esprit, et aussi à approfondir son identité et à témoigner
de l'intégrité de la Révélation dont elle est dépositaire pour le bien de
tous. On voit par là quel esprit doit animer ce dialogue (...) II ne doit y
avoir ni capitulation, ni irénisme, mais témoignage réciproque en vue d'un
progrès des uns et des autres sur le chemin de la recherche et de l'expérience
religieuses et aussi en vue de surmonter les préjugés, l'intolérance et les
malentendus. Le dialogue tend à la purification et à la conversion intérieure
qui, si elles se font dans la docilité à l'Esprit, seront spirituellement
fructueuses" (RM 57).
Et
l'Encyclique Veritatis Splendor (1993) rappelle que, "dans ce témoignage
rendu au caractère absolu du bien moral, les chrétiens ne sont pas seuls: ils
se trouvent confirmés par le sens moral des peuples et par les grandes
traditions religieuses et sapientiales de l'Occident et de l'Orient, non sans
une action intérieure et mystérieuse de l'Esprit de Dieu" (VS 94).
Tout
ceci explique pourquoi le Saint-Père exprima le désir que tous soient invités
à s'associer à l'année jubilaire de l'an 2000: "La vigile de l'an 2000
sera une circonstance favorable pour le dialogue inter-religieux (...). Pour
cela, on étudiera la possibilité de prévoir des rendez-vous historiques à
Bethléem, à Jérusalem et sur le Mont Sinaï, lieux de haute valeur
symbolique, afin d'intensifier le dialogue avec les juifs et les fidèles de
l'Islam", et c'est bien ce qui s'est produit tant en Egypte qu'en Terre
Sainte et à Damas, au cours des deux dernières années.
Dans
quelle mesure, Paul VI a-t-il précisé certains aspects des textes conciliaires
lors de ses diverses interventions pastorales?
"L'Eglise,
avait-il dit aux Pères du Concile, le 29 septembre 1963, porte son regard
au-delà de sa sphère propre vers les autres religions qui gardent le sens et
la notion du Dieu unique, suprême et transcendant, Créateur et Providence. Ces
religions rendent à Dieu un culte par des actes de piété sincère qui, ainsi
que leurs convictions, sont à la base de leur vie morale et sociale", et
plus tard, à Bombay, en Inde, il devait affirmer que "nous ne devons pas
nous rencontrer comme de simples touristes, mais comme des pèlerins qui vont
chercher Dieu, non dans les édifices de pierre, mais dans le cœur des
hommes" (3 décembre 1964). Plus précisément, à Bethléem, le 6 janvier
1964, il avait spécifié: "Ce salut déférent, Nous l'adressons d'une
manière particulière à quiconque professe le monothéisme et avec nous rend
un culte religieux à l'unique et vrai Dieu, le Dieu vivant et suprême, le Dieu
d'Abraham, le Très-Haut", signifiant par là que les musulmans,
objectivement, adorent "avec nous" le même Dieu.
Qui
plus est, commentant à Rome, à l'audience générale du 9 décembre 1964, ses
impressions de voyage en Inde, il n'hésite pas à dire, après avoir souligné
la Catholicité de l'Eglise, que celle-ci considère les Gentils avec respect,
puisque "Saint Augustin, qui était pourtant sévère lorsqu'il affirmait
le rapport nécessaire entre l'Eglise et le salut, écrivait: 'On ne doit pas
douter de ce que les Gentils eux aussi aient leurs prophètes' (ce qui impose)
au dialogue apostolique beaucoup de mesure, de sagesse et de patience". Et
il ajoute encore, un peu plus tard, qu'il y a différentes manières
d'appartenir à l'Eglise "en réalité, par le désir (in voto,
comme les catéchumènes) ou aussi par une orientation honnête de la vie,
manquant peut-être de toute connaissance explicite du Christianisme, mais
ouverte par sa rectitude morale à l'action mystérieuse de la miséricorde de
Dieu, laquelle peut associer également à l'humanité sauvée par le Christ, et
donc à l'Eglise, les immenses multitudes d'hommes (...)qui ont aussi été créés,
aimés par la bonté de Dieu".
Telles
sont les perspectives ainsi ouvertes à la réflexion théologique par Paul VI,
tandis qu'il insiste parallèlement sur le témoignage et la collaboration.
Ses
voyages en Terre Sainte (janvier 1964), en Inde (décembre 1964), à Istanbul
(juillet 1967), en Ouganda (juillet-août 1969) et aux Philippines, Australie et
Indonésie (novembre 1970), sont autant d'occasions de rencontrer également les
musulmans et de leur transmettre ce message, tout comme à Rome même,
accueillant les ambassadeurs des pays islamiques accrédités près le Saint-Siège,
il peut les confirmer dans l'esprit nouveau que la Déclaration Nostra Aetate
a suscité à tous les niveaux dans l'Eglise…Les croyants sont invités à être
des témoins, et il le reconnaît en Ouganda puisqu'il y évoque "ces
confesseurs de la foi musulmane[14]
qui furent les premiers à subir la mort parce qu'ils refusaient de transgresser
les préceptes de leur religion".
Loyauté
dans le respect réciproque, émulation dans le témoignage spirituel, recherche
des convergences possibles, appel même au pardon et à la réconciliation: tels
furent les prolongements que Paul VI proposa peu à peu à la Déclaration Nostra
Aetate, après en avoir précisé les grandes lignes avec le Secrétariat
pour les Non Chrétiens qu'il avait créé en 1964. Celui-ci avait alors,
sous la direction du Cardinal Pignedoli et grâce à la réflexion de Mgr Piero
Rossano, multiplié ses publications pastorales et entrepris ses rencontres
dialogiques: à l'occasion des difficultés suscitées par le Séminaire du
dialogue islamo-chrétien de Tripoli [15],
par exemple.
Invité
au Maroc par le roi Hassan II, Jean-Paul II fit à Casablanca, le 19 août 1985,
un discours mémorable dans lequel il expliqua longuement ce que peut et doit être
aujourd'hui l'attitude des Catholiques envers les Musulmans…devant des
dizaines de milliers de jeunes musulmans, auxquels il s'adressa en ces termes[17]
:
«
Chrétiens et Musulmans, nous avons beaucoup de choses en commun, comme croyants
et comme hommes. Nous vivons dans le même monde, marqué par de nombreux signes
d'espérance, mais aussi par de multiples signes d'angoisse. Abraham est pour
nous un même modèle de foi en Dieu, de soumission à sa volonté et de
confiance en sa bonté. Nous croyons au même Dieu, le Dieu unique, le Dieu
vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à leur perfection.
C'est
donc vers Dieu que va ma pensée et que s'élève mon coeur : c'est de Dieu que
je désire avant tout vous parler; de Lui, parce que c'est en Lui que nous
croyons, vous Musulmans et nous Catholiques, et aussi des valeurs humaines qui
ont en Dieu leur fondement, ces valeurs qui concernent l'épanouissement de
nos personnes, comme aussi celui de nos familles et de nos sociétés, ainsi que
celui de la communauté internationale. Le mystère de Dieu n'est-il pas la réalité
la plus élevée dont dépend le sens même que l'homme donne à sa vie ? Et
n'est-ce pas le premier problème qui se présente à un jeune quand il réfléchit
sur le mystère de sa propre existence et sur les valeurs qu'il entend choisir
pour construire sa personnalité grandissante ?
…(C’est)
en croyant que je viens à vous aujourd'hui. C'est tout simplement que je
voudrais donner ici le témoignage de ce que je crois, de ce que je souhaite
pour le bonheur de mes frères les hommes et de ce que, par expérience,
j'estime être utile pour tous.
J'invoque
tout d'abord le Très-Haut, le Dieu toutpuissant, qui est notre créateur. Il
est à l'origine de toute vie, comme il est à la source de tout ce qui est bon,
de tout ce qui est beau, de tout ce qui est saint. Il a séparé la lumière des
ténèbres. Il a fait croître tout l'univers selon un ordre merveilleux. Il a
voulu que les plantes croissent et portent leur fruit, comme il a voulu que se
multiplient les oiseaux du ciel, les animaux de la terre et les poissons de la
mer.
Il
nous a faits, nous les hommes, et nous sommes à Lui. Sa loi sainte guide notre
vie. C'est la lumière de Dieu qui oriente notre destinée et illumine notre
conscience... Il demande à tout homme de respecter chaque créature humaine
et de l'aimer comme un ami, un compagnon, un frère. Il invite à lui venir en
aide quand il est blessé, quand il est abandonné, quand il a faim et soif,
bref quand il ne sait plus où trouver sa route sur les chemins de la vie.
Oui,
Dieu demande que nous écoutions sa voix. Il attend de nous l'obéissance à sa
volonté sainte dans une libre adhésion de l'intelligence et du cœur. C'est
pourquoi, devant Lui, nous sommes responsables. C'est Lui, Dieu, qui est notre
juge, Lui qui seul est véritablement juste. Nous savons pourtant que sa miséricorde
est inséparable de sa justice. Quand l'homme revient vers lui, repentant et
contrit, après s'être éloigné dans l'égarement du péché et les oeuvres de
mort, Dieu se révèle alors comme Celui qui pardonne et fait miséricorde. A
Lui donc notre amour et notre adoration. Pour ses bienfaits et pour sa miséricorde,
nous lui rendons grâce, en tous temps et en tous lieux.
Dans
un monde qui désire l'unité et la paix et qui connaît pourtant mille tensions
et conflits, les croyants ne devraient-ils pas favoriser l'amitié et l'union
entre les hommes et les peuples qui forment sur terre une seule communauté ?
Nous savons qu'ils ont une même origine et une même fin dernière: le Dieu qui
les a faits et qui les attend, parce qu'Il les rassemblera.
L'Église
catholique pour sa part, il y a vingt ans, a publié un document sur le dialogue
entre les religions[18].
Elle affirme que tous les hommes, spécialement les hommes de foi vivante,
doivent se respecter, dépasser toute discrimination, vivre ensemble et servir
la fraternité universelle. L'Église manifeste une attention particulière pour
les croyants musulmans, étant donné leur foi au Dieu unique, leur sens de la
prière et leur estime de la vie morale. Elle souhaite « promouvoir avec eux
pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix, la
liberté ».
Le
dialogue entre Chrétiens et Musulmans est aujourd'hui plus nécessaire que
jamais. Il découle de notre fidélité envers Dieu et suppose que nous sachions
reconnaître Dieu par la foi et témoigner de Lui par la parole et l'action dans
un monde toujours plus sécularisé et parfois même athée. Les jeunes peuvent
construire un avenir meilleur s'ils mettent d'abord leur foi en Dieu et s'ils
s'engagent à édifier ce monde nouveau selon le plan de Dieu, avec sagesse et
confiance.
Nous
devons aujourd'hui témoigner des valeurs spirituelles dont le monde a besoin.
D'abord de notre foi en Dieu. Dieu est source de toute joie. Aussi devons-nous témoigner
de notre culte envers Dieu, de notre adoration, de notre prière de louange et
de supplication. L'homme ne peut vivre sans prier, pas plus qu'il ne peut vivre
sans respirer. Nous devons témoigner de notre humble recherche de Sa volonté ;
c'est Lui qui doit inspirer notre engagement pour un monde plus juste et plus
uni. Les voies de Dieu ne sont pas toujours nos voies. Elles transcendent nos
actions, toujours incomplètes, et les intentions de notre cœur, toujours
imparfaites. Dieu ne peut jamais être utilisé à nos fins, car il est au-delà
de tout.
Ce
témoignage de la foi, qui est vital pour nous et qui ne saurait souffrir ni
infidélité à Dieu ni indifférence à la vérité, se fait dans le respect
des autres traditions religieuses, car tout homme attend d'être respecté pour
ce qu'il est, de fait, et pour ce qu'il croit en conscience. Nous désirons que
tous accèdent à la plénitude de la Vérité divine, mais tous ne peuvent le
faire que par l'adhésion libre de leur conscience, à l'abri des contraintes
extérieures qui ne seraient pas dignes de l'hommage libre de la raison et du cœur
qui caractérise la dignité de l'homme. C'est là le véritable sens de la
liberté religieuse, qui respecte à la fois Dieu et l'homme. C'est de tels
adorateurs que Dieu attend le culte sincère, des adorateurs en esprit et en vérité.
Notre
conviction est que nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si
nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains de ces hommes créés
à l'image de Dieu. Il nous faut donc aussi respecter, aimer et aider tout être
humain parce qu'il est une créature de Dieu et, dans un certain sens, son image
et son représentant, parce qu'il est la route menant à Dieu, et parce qu'il ne
se réalise pleinement que s'il connaît Dieu, s'il accepte de tout son cœur et
s'il lui obéit jusque sur les voies de la perfection (...)
Dans
ce monde, il y a des frontières et des divisions entre les hommes, ainsi que
des incompréhensions entre les générations; il y a également du racisme,
des guerres et des injustices, comme il y a aussi la faim, le gaspillage et le
chômage. Ce sont là des maux dramatiques qui nous touchent tous, et plus
particulièrement les jeunes du monde entier. Certains risquent de se décourager,
d'autres risquent de se résigner, d'autres risquent de vouloir tout changer
par la violence ou par des solutions extrêmes. La sagesse nous enseigne que
l'autodiscipline et l'amour sont alors les seuls leviers du renouveau désiré.
Dieu ne veut pas que les hommes restent passifs. Il leur a confié la terre pour
qu'ils la maîtrisent, la cultivent, et la fassent fructifier ensemble.
Vous
êtes responsables du monde de demain. C'est en assumant pleinement vos
responsabilités, et avec courage, que vous pourrez vaincre les difficultés
actuelles. Il vous revient donc de prendre des initiatives et de ne pas tout
attendre des aînés et des gens en place. Il vous faut construire le monde, et
non pas seulement le rêver (…)
Dans
ce travail d'ensemble, la personne humaine, homme ou femme, ne doit jamais être
sacrifiée. Chaque personne est unique aux yeux de Dieu, et irremplaçable dans
cette oeuvre de développement. Chacun doit être reconnu pour ce qu'il est, et,
par suite, respecté comme tel. Nul ne doit utiliser son semblable; nul ne doit
exploiter son égal; nul ne doit mépriser son frère. C'est à ces conditions
que pourra naître un monde plus humain, plus juste et plus fraternel, où
chacun pourra trouver sa place dans la dignité et la liberté. C'est ce monde
du XXIe siècle qui est entre vos mains ; il sera ce que vous le ferez.
Ce
monde à venir dépend des jeunes de tous les pays du monde. Notre monde est
divisé, et même éclaté ; il connaît de multiples conflits et des injustices
graves. Il n'y a pas de véritable solidarité Nord-Sud; il n'y a pas assez
d'entraide entre les nations du Sud. Il y a, dans le monde, des cultures et des
races qui ne sont pas respectées.
Pourquoi
tout cela ? C'est que les hommes n'acceptent pas leurs différences : ils ne
se connaissent pas assez. Ils rejettent ceux qui n'ont pas la même civilisation.
Ils refusent de s'entraider. Ils ne savent pas se libérer de l'égoïsme et de
la suffisance. Or, Dieu a créé tous les hommes égaux en dignité, mais différents
quant aux dons et aux talents. L'humanité est un tout où chaque groupe a son rôle
à jouer; il faut reconnaître les valeurs des divers peuples et des diverses
cultures. Le monde est comme un organisme vivant; chacun a quelque chose à recevoir
des autres et à leur donner.
Je
suis heureux de vous rencontrer ici, au Maroc. Le Maroc a une tradition
d'ouverture ; vos savants ont voyagé et vous avez accueilli des savants
d'autres pays. Le Maroc a été un lieu de rencontre des civilisations : il a
permis des échanges avec l'Orient, l'Espagne et l'Afrique. Le Maroc a une
tradition de tolérance: dans ce pays musulman, il y a toujours eu des Juifs
et presque toujours eu des Chrétiens ; cela a été vécu dans le respect,
d'une manière positive. Vous avez été et vous demeurez un pays hospitalier.
Vous êtes donc, jeunes Marocains, préparés à devenir des citoyens du monde
de demain, de ce monde fraternel auquel vous aspirez avec les jeunes du monde
entier.
Vous
tous, jeunes, je suis sûr que vous êtes capables de ce dialogue…Vous
voulez aimer les autres sans aucune frontière de nation, de race ou de
religion. Pour cela, vous voulez la justice et la paix. « La paix et les jeunes
marchent ensemble », comme je l'ai dit dans mon message pour la Journée
mondiale de la Paix, cette année. Vous ne voulez ni la guerre ni la violence.
Vous savez le prix qu'elles font payer aux innocents. Vous ne voulez pas non
plus l'escalade des armements. Cela ne veut pas dire que vous voulez la paix à
n'importe quel prix. La paix va de pair avec la justice. Vous ne voulez
l'oppression pour personne. Vous voulez la paix dans la justice.
Vous
voulez d'abord que les hommes aient de quoi vivre…Dieu a donné la terre à
l'ensemble du genre humain pour que les hommes en tirent leur subsistance dans
la solidarité et pour que chaque peuple ait les moyens de se nourrir, de se
soigner et de vivre en paix. Mais, aussi importants que soient les problèmes économiques,
l'homme ne vit pas seulement de pain, il a besoin d'une vie intellectuelle et
spirituelle ; c'est là que se trouve l'âme de ce monde nouveau auquel vous
aspirez. L'homme a besoin de développer son esprit et sa conscience. C'est
souvent ce qui manque à l'homme d'aujourd'hui. L'oubli des valeurs et la crise
d'identité que traverse notre monde nous obligent à un dépassement et à un
effort renouvelé de recherche et d'interrogation. La lumière intérieure qui
naîtra ainsi dans notre conscience permettra de donner sens au développement,
de l'orienter vers le bien de l'homme, de tout homme et de tous les hommes,
selon le plan de Dieu.
Les
Arabes du Machreq et du Maghreb, et plus généralement les Musulmans, ont une
longue tradition d'étude et de savoir: littéraire, scientifique, philosophique.
Vous êtes les héritiers de cette tradition, vous devez étudier pour apprendre
à connaître ce monde que Dieu nous a donné, le comprendre, en découvrir le
sens, avec le goût et le respect de la vérité, et pour apprendre à connaître
les peuples et les hommes créés et aimés par Dieu, pour vous préparer à
mieux les servir. Bien plus, la recherche de la vérité vous conduira, au-delà
des valeurs intellectuelles, jusqu'à la dimension spirituelle de la vie intérieure.
L'homme
est un être spirituel. Nous, croyants, nous savons que nous ne vivons pas dans
un monde fermé. Nous croyons en Dieu. Nous sommes des adorateurs de Dieu. Nous
sommes des chercheurs de Dieu. L'Église catholique regarde avec respect et
reconnaît la qualité de votre démarche religieuse, la richesse de votre
tradition spirituelle. Nous aussi, Chrétiens, nous sommes fiers de notre
tradition religieuse.
Je
crois que nous, Chrétiens et Musulmans, nous devons reconnaître avec joie les
valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu. Les
uns et les autres, nous croyons en Dieu, le Dieu unique, qui est toute Justice
et toute Miséricorde ; nous croyons à l'importance de la prière, du jeûne et
de l'aumône, de la pénitence et du pardon ; nous croyons que Dieu nous sera un
Juge miséricordieux à la fin des temps et nous espérons qu'après la résurrection,
Il sera satisfait de nous et que nous serons satisfaits de Lui.
La
loyauté exige aussi que nous reconnaissions et respections nos différences. La
plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et
l' œuvre de Jésus de Nazareth. Vous savez que, pour les Chrétiens, ce Jésus
les fait entrer dans une connaissance intime du mystère de Dieu et dans une
communion filiale à ses dons, si bien qu'ils le reconnaissent et le proclament
Seigneur et Sauveur. Ce sont là des différences importantes, que nous pouvons
accepter avec humilité et respect, dans la tolérance mutuelle ; il y a là un
mystère sur lequel Dieu nous éclairera un jour, j'en suis certain.
Chrétiens
et Musulmans, nous nous sommes généralement mal compris, et quelquefois,
dans le passé, nous nous sommes opposés et même épuisés en polémiques et
en guerres. Je crois que Dieu nous invite, aujourd'hui, à changer nos vieilles
habitudes. Nous avons à nous respecter, et aussi à nous stimuler les uns et
les autres dans les œuvres de bien sur le chemin de Dieu.
Vous
savez, avec moi, quel est le prix des valeurs spirituelles. Les idéologies et
les slogans ne peuvent vous satisfaire ni résoudre les problèmes de votre vie.
Seules les valeurs spirituelles et morales peuvent le faire, et elles ont Dieu
pour fondement. Je souhaite, chers jeunes, que vous puissiez contribuer à
construire ainsi un monde où Dieu ait la première place pour aider et sauver
l'homme. Sur ce chemin, vous êtes assurés de l'estime et de la collaboration
de vos frères et sœurs catholiques que je représente parmi vous ce soir.
Je
voudrais maintenant remercier Sa Majesté le Roi de m'avoir invité, vous
remercier vous aussi, chers jeunes du Maroc, d'être venus ici et d'avoir écouté
avec confiance mon témoignage.
Mais
plus encore, je voudrais remercier Dieu qui a permis cette rencontre. Nous
sommes tous sous son regard. Il est aujourd'hui le premier témoin de notre
rencontre. C'est lui qui met dans nos cœurs les sentiments de miséricorde et
de compréhension, de pardon et de réconciliation, de service et de coopération.
Les croyants que nous sommes n'ont-ils pas à reproduire, dans leur vie et leur
cité, les Très Beaux Noms que nos traditions religieuses Lui reconnaissent ?
Puissions-nous donc Lui être disponibles, et être soumis à sa volonté, aux
appels qu'il nous adresse ! Ainsi nos vies retrouveront un dynamisme nouveau.
Alors pourra naître, j'en suis convaincu, un monde où les hommes et les femmes
de foi vivante et efficiente chanteront la gloire de Dieu et chercheront à construire
une société humaine selon la volonté de Dieu.
Je
voudrais terminer en L'invoquant personnellement devant vous:
Ô
Dieu, Tu es notre Créateur. Tu es bon et ta miséricorde est sans limites.
A
Toi la louange de toute créature.
Ô
Dieu, Tu as donné aux hommes que nous sommes une loi intérieure dont nous
devons vivre. Faire Ta volonté, c'est accomplir notre tâche. Suivre Tes voies,
c'est connaître la paix de l'âme.
A
Toi, nous offrons notre obéissance. Guide-nous en toutes les démarches que
nous entreprenons sur terre.
Affranchis-nous
des penchants mauvais qui détournent notre cœur de Ta volonté. Ne permets pas
qu'en invoquant Ton Nom, nous en venions à justifier les désordres humains.
Ô
Dieu, Tu es l'Unique. A Toi va notre adoration. Ne permets pas que nous nous éloignions
de Toi. Ô Dieu, juge de tous les hommes, aide-nous à faire partie de tes élus
au dernier jour.
Ô
Dieu, auteur de la justice et de la paix, accorde-nous la joie véritable, et
l'amour authentique, ainsi qu'une fraternité durable entre les peuples.
Comble-nous
de Tes dons à tout jamais. Amen.
Est-il
besoin de souligner l'importance de ce long discours et de cette belle prière ?
Quand on les a lus et médités, comment ne pas s'étonner des propos de
certains théologiens - voire de certains évêques - qui continuent à
affirmer: « le Dieu du Coran n'est pas le Dieu de Jésus-Christ ». Que pensent
ceux qui tiennent un tel langage de cette phrase prononcée par le Saint-Père
à Casablanca: « Nous croyons au même Dieu [19],
le Dieu Unique, le Dieu Vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures
à leur perfection. »
La
foi chrétienne est certes, sur des points essentiels, profondément différente
de la foi musulmane : nous, Catholiques, nous croyons en Dieu, nous sommes en
relation avec Lui, nous le prions autrement que les Musulmans. Eux et nous ne
concevons pas de la même façon le Mystère du Christ et le message du Coran.
Mais, les uns et les autres, nous savons qu'il existe un seul Dieu créateur,
d'où nous venons et auquel, un jour, nous retournerons. C'est vers Lui que
montent la louange et la supplication des croyants, dans les églises, les mosquées
et les synagogues.
[1] Cf. M. Borrmans, Paul VI et les musulmans, in Islamochristiana n°4, 1978, p. 1 – 10 ; M. Lelong, Jean-Paul II et l’Islam, éd. F-X. de Gibert, Paris, 2003; J. Vandrisse, Ce jour-là, Jean-Paul II, Perrin-Mame, Paris, 2003
[2] Voir plus loin les extraits de la déclaration Nostra aetate, p.6
[3]
voir Dives in Misericordia, 14
[4]
cf. Coran 5,48
[5] Voir l’essentiel de ce discours p.9
[6]
cf. Jn 2,25
[7] Le temple de Jupiter fut transformé par Théodose en cathédrale dédiée à St Jean-Baptiste (Yahyâ b. Zakariyyâ). Son crâne est conservé dans une crypte située dans la grande mosquée bâtie par al-Walîd 1er en 705 et vénéré par les Chrétiens et les Musulmans (Encyclopédie de l’Islam, T. II,1 p.
[8]
Les tragiques événements qui se succèdent depuis le 11 septembre
2001 ont suscité de la part du pape Jean-Paul II toute une série
d'initiatives inter-religieuses aboutissant à la grande rencontre
d'Assise du 24 février 2002 (cf. Christian Salenson, « Assise, de 1986
à 2002 », dans Chemins de Dialogue 19, 2002, p. 7-12).
[9]Il s’agit des religions non-chrétiennes, dont l’hindouisme et le bouddhisme
[10] Cf 2 Cor 5, 18-19
[11]
Père Blanc, professeur émérite au PISAI (Institut Pontifical d’Etudes
Arabes et Islamiques) Cf. Le Pape Paul VI et les Musulmans, in Islamochristiana,
n° 4, Rome, 1978, p.1 et
Paul VI et Jean-Paul II en dialogue avec les musulmans ,
article écrit pour des Mélanges au
cardinal Francis Arinze, président du Conseil pontifical pour le dialogue
inter-religieux, Rome-Lagos 2002, p. 47.
[12]
Surtout le Décret Ad Gentes sur l'activité missionnaire de l'Eglise
, la Constitution Gaudium et Spes sur l'Eglise dans le monde de ce
temps et la Constitution Lumen Gentium sur l'Eglise.
[13]
"Sachant que pour beaucoup de missionnaires et de
communautés chrétiennes la
voie difficile et souvent incomprise du dialogue constitue l'unique manière
de rendre un témoignage sincère au Christ et un service généreux à
l'homme, je désire ]es encourager à persévérer avec loi et amour, là même
où leurs efforts ne rencontrent ni attention ni réponse. Le dialogue est
un chemin vers le Royaume et il donnera sûrement ses fruits, même si les
temps et les moments sont réservés au Père" (RM 57).
[14] Plusieurs dizaines de jeunes musulmans auraient été mis à mort par le roi Mutesa, en 1875, parce qu’ils refusaient de manger de la viande qui n’avait pas été égorgée selon les rites…cf Islamochristiana, n°4, p.8
[15] Cf dans Islamochristiana n°2, Rome, 1976, p. 135, le compte-rendu de M. Boormans
[16] Père Blanc, docteur ès-lettres, licencié en langue et littérature arabes, un des fondateurs du G.A.I.C. (Groupe d’ amitié islamo-chrétienne) dans Jean-Paul II et l’Islam, FX de Guibert, Paris, 2003, p.65
[17] Cf Chemins de Dialogue, n°20, p.130 ; Islamochristiana, n°11, Rome, 1985, p.191 ; Se Comprendre, n°85/10
[18] Voir p. 6 le texte de la Déclaration Nostra Aetate
[19] Voir le n° 05/02 de Se Comprendre, de février 2005