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07/09 – Novembre 2007

Musulmanes de France:
du choix du voile au mariage

Entretien avec Amel Boubekeur

Dans un livre qui vient de paraître, une recherche d'Amel Boubekeur ouvre des perspectives stimulantes et nuancées sur le port du voile parmi les étudiantes musulmanes en France. Il ne s’agit pas seulement de savoir si le port du voile est, en théorie, obligatoire ou non en regard de la Loi musulmane. Il s’agit, ici, de comprendre pourquoi et comment certaines musulmanes se sentent portées à l’adopter. Cet interview a paru sur le site www.religioscope.fr , le  17 Juin 2004. En 2006, Amel Boubekeur a préparé, avec Abderrahim Lamchichi, un dossier sur les musulmans de France, paru dans Confluences Méditerranée n°57 (L’Harmattan). Actuellement, elle termine une thèse en sciences sociales sur l’émergence de « Nouvelles élites islamiques en Occident » à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et à l’Ecole normale supérieure.

Présentation

Il n'est pas fréquent qu'un mémoire universitaire de maîtrise soit publié comme livre. Tel est le cas de l'étude de la jeune sociologue française Amel Boubekeur, qui prépare actuellement une thèse de doctorat à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) sur les “nouvelles élites islamiques en Europe”. Il est vrai que le sujet de l’ouvrage lie l'actualité brûlante et un angle d'approche original: Amel Boubekeur a en effet essayé d'en savoir plus sur les comportements amoureux et stratégies matrimoniales des étudiantes musulmanes voilées en France!

Le résultat est un petit ouvrage, Le voile de la mariée, qui illustre autant des phénomènes de "bricolage religieux" que des mouvements de réislamisation. Parmi cette population d'étudiantes, le voile - et l'affirmation d'islamité qu'il implique - apparaît comme un moyen de rompre avec les structures familiales et claniques traditionnelles. La recherche d'Amel Boubekeur nous révèle ainsi quelques aspects de la complexité des recompositions en cours dans le paysage islamique français.

Amel Boubekeur, qui poursuit intensivement ses enquêtes de terrain sur différents aspects de l'islam en France et en Europe, a accepté de répondre aux questions de Religioscope et de partager avec nous ses observations.

Religioscope - Pourriez-vous tout d'abord nous dire en quelques mots quelle est la signification du voile chez les jeunes femmes que vous avez interrogées?

Amel Boubekeur - La signification du voile, stricto sensu, est très compartimentée en fonction de l’âge de celle qui le porte, de son milieu social, etc. Je parlerai surtout ici des étudiantes d’origine maghrébine.

Pour les parents, son adoption est souvent une grande déception, un grand malentendu et une crise familiale souvent dure entre parents et jeunes filles. Pour les parents, le principal projet dans l’immigration, c’était celui d’une ascension sociale par les études pour leurs enfants, celui d’une vie meilleure. Le voile vient donc le remettre en question symbolisant pour les parents un retour en arrière, un déni de modernité et aussi l’exclusion de toute capacité ou de projet d’ascension sociale par les études. C’est donc véritablement un drame pour les parents qui le refusent et le vivent très mal.

C’est aussi, pour eux, le signe d’un asservissement à l’homme, puisque les parents amènent avec eux la signification du voile telle qu’elle était portée dans les pays d’origine. Dans ces pays, c’était souvent un symbole de préservation de l’honneur par l’homme ou en tout cas par le groupe masculin et la fratrie.

A l'inverse, pour les jeunes filles, le voile a été adopté dans une sorte de stratégie de prise de pouvoir sur le corps. Elles étaient confrontées, pendant l’adolescence, à différents modèles féminins, d’éthique sexuelle et esthétique. Il y a celui de la mère, dont le voile est complètement réfuté. Il est vu comme étant une espèce de faux voile ou de voile folklorique. Par exemple, je la cite dans l’ouvrage, une jeune fille dit: "Ma mère, c’est un tout petit voile, elle le met quand elle va au marché ou quand elle va au Maroc". C’est intéressant de voir qu’elles considèrent le voile de leur mère comme un voile conformiste, mais non légitime, et pas du tout issu d’un choix personnel. Cela est très important pour elles, car c’est la clé de voûte de leur stratégie.

Donc, pour ces jeunes filles, le voile est avant tout un voile non conformiste, qui n’est pas folklorique, mais qui est issu d’un islam intellectualisé, découvert (souvent de façon autonome) à travers des livres, des cassettes, une lecture du Coran, etc. Ce voile est donc issu de ce qu’elles appellent le vrai islam - d'autres chercheurs en ont d'ailleurs parlé. Souvent, pour reprendre leur propre témoignage, elles expliquent qu’elles mettent le voile après avoir cherché dans les différentes sources. C’est donc un voile intellectualisé, issu d’une recherche, de la maturation d’un projet intellectuel. Elles arrivent ainsi à la conclusion que le voile est nécessaire.

Ce qui est plus nouveau c’est la réflexivité dont elles font preuve, en se justifiant sans cesse par rapport aux stéréotypes ou en tout cas aux interprétations dont elles peuvent souffrir dans la société française et même par rapport à leurs parents, stéréotypes selon lequel leur voile serait symbole d’une domination masculine. La principale justification apologétique mise en avant, dès les premiers instants, est que le voile ne représente pas du tout le symbole d’une soumission à l’homme mais d’une soumission à Dieu. L’élément fondateur de toutes leurs stratégies, particulièrement corporelles et amoureuses - c’est la relation intrapersonnelle, privatisée, individualisée avec Dieu pour s’assurer une marge de négotiation plus large. Et cela passe par le voile.

Avec le voile, elles arrivent à avoir des attitudes, à faire des choses qui ne leur était pas possible avant le voile. Il faut bien comprendre que même si, au début, c’est effectivement considéré très négativement par les parents, cela devient légitime, grâce à la justification par le savoir religieux. Elles ne se contentent pas, en tout cas pour les étudiantes, de porter le voile. Elles l’argumentent, citations coraniques à l’appui. Comme elles sont face à des parents qui, eux, se trouvent assez démunis par rapport à ce type de ressource scripturaire, intellectualisée, elles se taillent une image de musulmanes savantes. Il y a donc le savoir religieux qui est très important, et il y a le savoir universitaire aussi spécialement face à la société française. Souvent, les filles voilées ont l’impression qu’elles doivent faire la démonstration de leur réussite scolaire de façon beaucoup plus intense que les autres filles, non voilées, et cela pour combattre les accusations d’obscurantisme et de soumission à l’homme. Elles présentent le voile comme quelque chose de personnel, d’intellectualisé et, enfin, d’émancipateur.

Religioscope - Il apparaît très clairement, à la fois dans ce que vous venez de dire et dans votre ouvrage, que le voile n’est pas, pour ces étudiantes, le résultat d’une attente familiale, mais d’un choix personnel. Cela nous révèle sans doute aussi quelque chose sur une réaffirmation de l’identité musulmane dans une génération montante de l’islam en France? Ou avez-vous l’impression, qu’il y a vingt ans, on rencontrait déjà les mêmes affirmations? Il semble plutôt que ce phénomène soit récent.

Amel Boubekeur - Effectivement, c’est la réaffirmation d’une identité musulmane. Mais, pour les jeunes filles, c’est avant tout la réaffirmation d’une identité féminine. C’est ce que j’entendais par la prise de pouvoir sur le corps. Tout d’un coup, vous n’êtes plus le corps de votre mère, vous n’êtes plus assignée à être le corps de votre voisine, “beurette de banlieue”. Vous êtes un produit original, vous êtes une personnalité très moderne, parce que vous choisissez votre trajectoire. Elles sont en effet très sensibles à l’image véhiculée et cela devient une sorte de contestation sociale de celle dégagée par le groupe “banlieue-immigrés-exclusion sociale”.

Elles sont finalement un produit très moderne car elles ont intériorisé la question du choix personnel comme élément majeur de modernité, de valeur et de légitimité, aujourd’hui, en Occident. C’est donc d’abord le choix de savoir “comment je veux être femme”. Je choisis ce que je veux montrer de mon corps. C’est aussi pour cela que le voile, en France, est, même si elles s’en défendent en le présentant comme purement, un choix culturel.

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