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N° 99/09 - Novembre 1999

  Prier avec les musulmans?

 
P. Joseph STAMER, M. Afr.

 

Les chrétiens peuvent-ils prier avec les musulmans? Le présent texte, par un consulteur de la Commission pour les Rapports Religieux avec les Musulmans (CRRM) qui dépend du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux (CPDI), essaie de donner quelques orientations pour répondre à la question, sans pour autant prétendre clore la recherche. Le P. Stamer, Père Blanc, professeur à l'Institut Pontifical d'Etudes Arabes et d'Islamologie de Rome (PISAI)  reprend les éléments les plus importants d'une enquête menée par le CPDI sur ce thème et de la réflexion de la CRRM sur le même argument. Cet article qui a paru dans Pro Dialogo, N° 96, 1997/3, p.357-370 est reproduit ici avec l'autorisation de ce Bulletin du Conseil Pontifical pour le dialogue inter-religieux.

INTRODUCTION

Les différentes étapes de la recherche.

Depuis plusieurs années, la Commission pour les Rapports Religieux avec les Musulmans (CRRM) réfléchit sur le thème «Prier avec les Musulmans». Cette recherche s'insère partiellement dans celle plus large, initiée par le Conseil Œcuménique des Eglises (COE) ensemble avec le Conseil Pontifical pour le Dia­logue Interreligieux (CPDI): «Interreligious Prayer and Worship». Un questionnaire envoyé en 1992 par le Secrétaire de la Commission a récolté une trentaine de ré­ponses, personnelles et collectives, venant du monde entier. Plusieurs per­sonnes ont élaboré des textes sur des questions précises en lien avec la re­cherche. A partir d'un «status questionis» du Secrétaire, la Commission a rediscuté les points saillants issus de l'enquête. Le présent document veut rassembler l'essentiel de toute cette recherche pour ensuite formuler quelques orientations pastorales. S'il veut être ainsi la conclusion du travail de la Commission, il ne veut pourtant pas tout dire sur la question, ni clore la recherche.

La diversité des contextes culturels.

Le détail des réponses à l'enquête fait clairement ressortir un aspect qui conditionne tout ce qui va être dit ultérieurement: Il ne peut pas y avoir une ré­ponse univoque à la question: Peut-on prier avec les musulmans ? Les situations et les contextes sociologiques et culturels sont d'une telle diversité que ce qui semble possible, voire aller de soi, dans un endroit, est clairement contre-­indiqué dans un autre. Sans vouloir relativiser l'ensemble des réflexions et orientations, il faut toujours les remettre dans un contexte précis et les y ajuster.

Les niveaux de réflexion.

La question d'une prière commune possible avec les musulmans s'insère dans l'ensemble de l'effort vers un dialogue islamo‑chrétien. Logiquement, la pratique d'un vrai dialogue aboutit un jour ou l'autre au désir de se tourner en­semble vers ce Dieu dont nous découvrons réciproquement les approches. Plus précisément, la prière commune entre chrétiens et musulmans est partie inté­grante d'une rencontre spirituelle plus large. La question ne doit donc pas être posée d'une manière indépendante, mais bien en lien avec tout un contexte de dialogue entre croyants, chrétiens et musulmans.

Mise dans cet environnement d'un effort de se rencontrer, plus large que le seul fait de prier ensemble, la question engage d'abord une réflexion au ni­veau théologique. La vérité de la rencontre de prière exige que nous ayons réfléchi sur ce qui nous unit et ce qui nous sépare, sur la spécificité de la démarche de prière en Christianisme et en Islam qui, elle, est conditionnée par la spécificité de la foi. Notre base commune dans la foi au Dieu Unique est‑elle suffisante pour entreprendre une telle démarche commune?

Ce même environnement plus général de la situation islamo‑chrétienne est encore l'élément déterminant, lorsqu'il s'agit de répondre, sur un plan plus im­médiatement pratique, à la question de l'opportunité d'une démarche commune de prière. Ce n'est qu'ensuite qu'on pourra réfléchir sur les formes et le contenu exacts à donner à cette démarche.

1. L'INÉGALITÉ DES EFFORTS ET INITIATIVES

L'enquête mentionnée plus haut s'est faite l'écho d'initiatives et d'efforts les plus divers pour réunir chrétiens et musulmans dans une prière commune. Elle a fait ressortir aussi de fortes résistances de la part de certaines communautés chrétiennes ou de leurs responsables, mais surtout le peu d'initiatives venant di­rectement du côté musulman.

1.1. La diversité des initiatives, leur contexte, leurs formes.

Les occasions où chrétiens et musulmans peuvent se trouver ensemble pour prier, ne manquent pas. Encore faudrait‑il faire référence ici aux différents contextes culturels plus ou moins favorables. Là où chrétiens et musulmans par­tagent la même origine ethnique et culturelle, font partie à titre égal de la communauté humaine, ces occasions sont certainement plus nombreuses que lorsqu'un groupe est simplement «toléré» ou étranger. Parmi ces occasions nous pouvons distinguer des rencontres de prière officiellement organisées et d'autres plus informelles.

Dans bon nombre de pays, la vie nationale comporte une dimension reli­gieuse. Les fêtes nationales, les grands événements du pays sont célébrés par une prière commune de tous les croyants, prière d'action de grâce et d'inter­cession pour la paix et la prospérité nationales autour des responsables des dif­férentes communautés religieuses. Depuis quelques années, on constate que la vie internationale et surtout les situations de conflit violent qui influent sur le climat des relations entre communautés religieuses, sont de plus en plus l'objet de ren­contres de prière pour la paix. La grande prière des Religions pour la Paix, en 1986 à Assise, a été une source d'inspiration dans ce sens un peu partout dans le monde. Enfin, on peut ranger parmi les initiatives plus formelles, l'ensemble des rencontres islamo‑chrétiennes organisées à travers le monde, qui comportent généralement un temps de recueillement et de prière.

La vie de tous les jours, la convivialité entre croyants, offrent certaine­ment bien plus d'occasions pour se retrouver en tant que croyants priants: les visites de voisinage lors des événements heureux ou moins heureux de la vie: naissance, mariage, maladie ou deuil..., les fêtes religieuses respectives, le partage d'une même situation d'épreuve à l'hôpital, en prison, lors d'une séche­resse... L'enquête a révélé qu'il y a là un champ quasi‑illimité d'occasions et de possibilités, du moment que chrétiens et musulmans se fréquentent, se connaissent et se reconnaissent, un champ qui pourtant est loin d'être «cultivé» comme il pourrait l'être. Il y a de fortes réticences de part et d'autre (cf. 1.2).

A la diversité des occasions correspond une grande variété de formes. Il faut mentionner ici d'abord les différentes occasions d'«hospitalité spirituelle», où des membres d'une communauté, soit par obligation de fonction, soit par amitié, assistent au culte de l'autre communauté. Des démarches particulières sont parfois faites pour valoriser cette présence respectueuse, mais il ne s'agit pas d'une rencontre de prière commune au sens strict et à part égale.

Le «modèle d'Assise» est parfois suivi: chrétiens et musulmans se retrou­vent dans un même lieu pour prier, à tour de rôle, chacun selon sa tradition re­ligieuse propre.

Là où il s'agit vraiment d'une démarche commune jusque dans le partage des formes, des paroles et attitudes extérieures, on signale tout un éventail de possibilités: lecture, méditation et commentaires partagés des textes sacrés ou encore d'auteurs spirituels, le silence comme expression de notre commune im­possibilité de nous dire en vérité dans «l'espace de Dieu», prières de louange, d'action de grâces ou d'intercession s'exprimant à travers des formules tradi­tionnelles de bénédiction, des litanies ou des interventions spontanées, récita­tion de poésie, d'hymnes (les psaumes) et aussi, dans certains contextes cultu­rels, des chants ou de la musique sacrée.

1.2. Des réticences de part et d'autre.

Le fait le plus remarquable peut‑être, puisque général dans tous les contextes, tel que l'enquête l'a révélé, semble être que les musulmans ne prennent que rarement l'initiative pour inviter à un prière commune. Un peu partout ils répondent pourtant positivement aux invitations et initiatives chré­tiennes. Ils y envoient au moins des représentants lorsqu'il leur semble difficile de s'engager, en tant que communauté, dans la démarche de prière en elle-­même. Dans les régions ou les milieux profondément marqués par l'expérience spirituelle sûfî les initiatives musulmanes sont plus fréquentes. C'est surtout dans des circonstances d'exception, guerres, catastrophes naturelles ou d'autres plus particulières que des musulmans se tournent vers les chrétiens pour de­mander leur prière ou pour les inviter à une prière commune.

Pourtant cette réticence constatée n'est pas le fait des seuls musulmans. Jusqu'à un passé récent, la possibilité d'une rencontre avec les musulmans dans la prière a été rarement envisagée et explorée du côté chrétien, même parmi ceux profondément engagés dans le dialogue islamo‑chrétien. Aujourd'hui encore, beaucoup de chrétiens ont du mal à l'accepter et à y entrer.

Tout cela donne à réfléchir. La rencontre entre chrétiens et musulmans dans une prière commune ne peut pas faire l'économie d'une interrogation à propos de choses qui, pour certains, semblent aller de soi. Les réticences des uns et des autres ainsi que l'inégalité des efforts et initiatives entre le côté chré­tien et le côté musulman révèlent la complexité de la question et renvoient à une recherche plus profonde. Pour qu'une telle démarche de prière soit vraie, nous devons être conscients de la nature spécifique de la prière en Islam et en Christianisme. Sommes‑nous conscients, nous chrétiens, de ce que représente et signifie exactement le geste de la prière musulmane? Et de même pour les musulmans en ce qui regarde la prière chrétienne.

Ce n'est qu'en connaissance de cause que nous pouvons peser le «pour» et le «contre» d'une démarche commune et vérifier si nos motivations communes sont suffisamment fortes pour en accepter le principe, pour comprendre et assumer l'autre jusque dans la fine pointe de son originalité de priant. C'est alors seule­ment que nous pouvons chercher à préciser quelques orientations et directives pour en assurer le succès, pour en éviter des contrefaçons hâtives.

2. LA SPÉCIFICITÉ DE lA PRIÈRE MuSuLMANE ET DE lA PRIÈRE CHRÉTIENNE, COMME EXPRESSIONS DES FOIS RESPECTivES

«Les musulmans adorent avec nous (chrétiens), le Dieu unique, Créateur, Miséricordieux qui jugera les hommes au dernier jour» (LG 16). On pourrait citer toute une liste des «Plus Beaux Noms de Dieu» qui sont l'héritage commun des musul­mans et des chrétiens et qui semblent prouver à l'évidence la possibilité, voire la nécessité d'une démarche commune de prière.

Pourtant musulmans et chrétiens ne s'accordent pas pleinement sur la compréhension même du Mystère de Dieu et sur sa relation avec l'humanité. Le Christianisme et l'Islam sont deux approches différentes d'un même Dieu et ceci se reflète, d'abord et avant tout, dans la démarche respective de la prière. De part et d'autre, c'est notamment la prière liturgique ou rituelle qui exprime la nature spécifique de cette approche dans la foi. Elle est, en outre, le signe le plus marquant de l'appartenance communautaire.

2.1. La prière du musulman.

La prière du musulman est d'abord la prière rituelle que le croyant accomplit cinq fois par jour selon des gestes et avec des formules bien déterminés qu'il n'est pas nécessaire de détailler ici. Un musulman entendant le mot «prière», pense spontanément à la salât = prière rituelle. Toute autre forme de prière se situe pour lui sur un plan inférieur et secondaire.

Le musulman témoigne de sa foi au Dieu Transcendant à travers la prière rituelle. Il veut se soumettre à un précepte clair de Dieu: «Acquittez‑vous de la prière, faites l'aumône, inclinez‑vous avec ceux qui s'inclinent» (Coran 2,43 et beaucoup d'autres). Il se sait avant tout &abd dans la double acceptation de la racine: «es­clave» et «adorateur»; il se sait également shahîd = témoin. Sa prière est donc es­sentiellement un acte d'adoration et de louange qui revient de droit à Dieu. «Dieu est celui qui mérite la louange à cause de l'abondance de ses secours et des différentes sortes de bienfaits accordés aux serviteurs. Donc quand nous disons "Louange à Dieu!", cela veut dire que pour Dieu la louange est son droit qu'il mérite de par son Essence».[1]

A partir de ce droit absolu de Dieu à l'adoration et à la louange, la tradi­tion musulmane a toujours montré une préférence pour le «non‑engagement» personnel dans la prière. En accomplissant toujours les mêmes gestes de prière, le croyant musulman reconnaît à Dieu ce droit absolu; il s'associe, il n'y ajoute rien. La prière est accomplie dans sa formalité rituelle, dans sa sobriété et sa simplicité répétitive pour laisser toute la place à Dieu. Ce que nous, chrétiens, aurions tendance à taxer de «formalisme rituel», devient un idéal pour exprimer la théocentricité de l'adoration et de la louange. En définitive, c'est Dieu qui se loue Lui‑même à travers les gestes du croyant qui s'efface au maximum.

Nous comprenons dès lors pourquoi les musulmans font si peu de cas des paroles dans la prière rituelle et du fait que la majorité d'entre eux, ne connaissant pas la langue arabe, ne comprennent pas complètement ce qu'ils disent dans la prière.

Un autre aspect, certainement secondaire par rapport au premier, est que le musulman, en accomplissant la prière rituelle, se sait Shahîd = témoin. La prière rituelle est l'affirmation sans équivoque de l'appartenance à l'umma, la communauté de ceux qui sont soumis et qui en témoignent. La prière rituelle, même accomplie au fond d'une chambre obscure, garde une dimension communautaire, ne serait‑ce que par la qibla, l'orientation vers La Mecque, centre de l'umma.

Certainement touchons‑nous ici à l'une des différences les plus profondes dans nos approches respectives du même mystère: Dieu. La préférence musul­mane pour garder à la prière sa formalité rituelle et sa sobriété immuable, pour­rait être au mieux rapprochée de la permanence dans l'adoration et la louange vécue dans le monachisme chrétien ou encore, sous certains aspects, de la so­lennité intemporelle de certaines liturgies chrétiennes orientales.

A côté de cet «acte fondateur» du musulman qu'est la prière rituelle, l'Islam connaît d'autres formes de prières. Sans vouloir être exhaustif, en voici les principales:

En premier lieu, il faut mettre la récitation du Coran et sa méditation dans le silence du cœur pour rendre la Parole de Dieu présente dans la vie. A partir d'elle, la piété musulmane a développé une des formes de prière les plus belles et des plus accessibles au non‑musulman: la méditation des plus Beaux Noms de Dieu, accomplie en privé à l'aide du chapelet de 99 grains ou en commun no­tamment dans les cercles confrériques.

Précisément sous l'inspiration des confréries, la piété populaire musulmane a développée une grande richesse de formes et d'expressions, parfois proches de celles de certaines régions chrétiennes. Il y a là un «terrain commun» qui n'a guère été exploré jusqu'à présent. Il est vrai que toutes ces «dévotions parti­culières» sont, pour le moins, suspectes aux yeux de l'orthodoxie musulmane.

Les diverses étapes du pèlerinage à La Mecque, sont, elles aussi, jalonnées de prières de louange et de demande de pardon d'une grande profondeur spiri­tuelle.

La vie quotidienne du musulman est également parsemée de formules de louange, de bénédiction, d'appel au secours ou de demande de pardon. Rien ne devrait échapper au regard bienveillant et miséricordieux du Créateur et Maître de toute chose.

Pourtant le musulman est réticent pour aller au‑delà des formules éprou­vées et sûres vers une expression plus libre et plus spontanée de la prière. Est‑ce la crainte que sa langue ne le trahisse et qu'une trop grande personnalisa­tion dans l'expression de la prière ne soit déjà une forme de shirk = association de quelque chose d'humain à Dieu?

Enfin, la piété musulmane, pour être vraie, doit s'exprimer ailleurs que par les paroles: dans la charité envers les pauvres, la justice, la fidélité aux engage­ments: «La piété ne consiste pas à tourner votre face vers l'orient ou vers l'occident. L'homme bon est celui qui croit en Dieu...; celui qui, pour l'amour de Dieu, donne de son bien...; ceux qui remplissent leurs engagements... Voilà ceux qui craignent Dieu» (Coran 2,177).

2.2. La prière du chrétien.

Prier pour le chrétien est d'abord prier comme Jésus, avec Jésus et en Jésus. Selon la foi chrétienne, Dieu s'est rendu présent au monde d'une manière unique et inouïe en Jésus. Ainsi, pour le chrétien, Dieu est à la fois le Transcen­dant, le Tout‑Autre, et, en même temps, immanent, profondément impliqué dans et solidaire de l'humanité entière en Jésus. Toute prière chrétienne cherche à refléter cette double dimension et, en cela, elle est fondamentalement dif­férente de la prière rituelle musulmane.

L'enseignement de Jésus sur la prière et, plus encore, sa vie d'union per­manente à Dieu, son Père, durant son existence terrestre sont le modèle pour la prière du chrétien. De fait, c'est l'Esprit de Jésus qui prie en chaque chrétien, qui se substitue à son incapacité de bien prier (cf. Rom 8,26).

Le chrétien s'unit à la prière de Jésus dans l'Eglise. Ceci se vérifie éminem­ment dans la célébration eucharistique, la Messe, qui est la prière chrétienne par ex­cellence. «Faites ceci en mémoire de moi  (Lc 22,19). La Messe est d'abord écoute communautaire de la Parole de Dieu, puis participation sacramentelle au geste sacrificiel du Christ qui a donné sa vie par fidélité et amour pour Dieu, son Père, et les hommes, ses frères et sœurs. Elle est, enfin, repas de communion, source mystérieuse de toute vie chrétienne.

La tradition chrétienne et notamment la tradition monastique ont institué un rythme journalier de prière pour la sanctification de la journée. La prière des heures est devenue une pratique officielle dans l'Eglise à laquelle beaucoup de chrétiens s'associent. Etendues sur toute une année, le chrétien revit les étapes du mystère de salut, de l'intervention prodigieuse de Dieu dans l'histoire des hommes.

Cette prière permanente est à la fois adoration et louange, prière d'action de grâce, mais aussi intercession et demande de pardon. Elle s'exprime sous des formes multiples, certaines fixées dans des rites séculaires, d'autres laissant place à des formulations nouvelles et circonstancielles, d'où une place prépondérante de la parole dans la prière chrétienne. Pourtant cette richesse de rites et de for­mulations doit constamment être nourrie par un contact vivant avec la Parole de Dieu à travers la «lectio divina» et la méditation silencieuse.

La prière chrétienne, du moins chez les Catholiques et les Orthodoxes, se fait souvent intercession, une intercession qui s'appuie sur la communion des Saints et notamment sur la Vierge Marie.

La richesse et la diversité de la prière liturgique chrétienne, accomplie surtout par les prêtres et les religieux, donnent facilement l'impression qu'en Christianisme, le chrétien ordinaire n'est pas concerné. C'est le contraire! De la même manière que la prière officielle veut sanctifier et ra­mener à Dieu en Jésus‑Christ, toute la vie de l'Eglise, la vie du chrétien doit être portée par des moments forts de rencontre avec Dieu, son Père sans que ceux‑ci soient prévus en détail: prière du matin et du soir, prière avant les repas ou à d'autres moments importants de la journée. Ici encore la piété accorde un rôle particulier d'intercession à Marie à travers la récita­tion fréquente du chapelet, la prière de l'angelus trois fois par jour, les pèle­rinages...

L'originalité de la prière chrétienne réside avant tout dans son caractère de «prière incarnée», s'exprimant à travers paroles, signes, symboles et gestes d'une grande variété. Mais au‑delà de «cet habit multiple», elle rejoint bien des aspects fondamentaux de la prière musulmane: l'adoration, la louange, la conscience profonde que notre démarche «n'ajoute rien à ce que Tu (Dieu) es, mais (qu'elle) nous rapproche de Toi».[2]

Au terme de cette présentation succincte de deux démarches de croyants si différentes, mais aussi si proches, il reste une grave interrogation:

Sommes‑nous capables, de part et d'autre, de voir et d'accepter l'autre dans sa différence, d'accepter sa démarche de prière comme cohérente? En d'autres mots, pour nous chrétiens: le «formalisme rituel», considéré par le musulman comme une valeur, comme une exigence de sa foi, reste‑t-il pour nous une pure non‑valeur ou plutôt une interpellation à laisser plus d'espace au mystère de Dieu? Sommes‑nous prêts à accueillir la prière de l'autre avec le plus grand respect et à porter consciemment la «souffrance de la dif­férence» ?

Au‑delà des différences profondes, le croyant en prière, qu'il soit chrétien ou musulman, reste «shahîd» = témoin de Dieu dans un monde qui semble s'en éloigner de plus en plus. La prière du croyant devient ainsi un témoignage sans offense.

3. UNE PRIÈRE COMMUNE POSSIBlE ?

Le caractère spécifique de la prière rituelle en Islam comme celui de la cé­lébration eucharistique en Christianisme, y rend impossible toute participation active de la part du croyant de l'autre communauté. Pour le chrétien s'aligner dans les rangs des priants musulmans aurait aussi peu de sens que pour le mu­sulman de participer à la table eucharistique chrétienne. Dans les deux cas, la foi et l'appartenance à la communauté seraient mises à disposition.

Pourtant, à côté de ces «actes fondateurs» des deux communautés que sont la prière rituelle en islam et la célébration eucharistique en Christianisme, il y a tout le champ de la recherche de Dieu sous d'autres formes. Serait‑il pos­sible que Chrétiens et Musulmans se rencontrent et se stimulent réciproque­ment dans la «recherche de la Face de Dieu»? Quels en sont le «pour» et le «contre» de part et d'autre? Quel poids donner aux arguments avancés?

3.1. Une indication des sources musulmanes dans le sens de l'ouverture?

Il semble que la compréhension très ritualisée de la démarche de prière ne soit pas la seule raison qui retienne le croyant musulman à s'associer au chrétien pour entrer «ensemble dans l'espace de Dieu».

L'ensemble du regard traditionnel musulman sur le non‑musulman en gé­néral et sur le chrétien en particulier, explique, pour une bonne part, les ré­ticences musulmanes ou le manque d'initiatives dans ce sens de leur part. Ce re­gard est basé sur certains textes coraniques lus à travers des siècles d'interpréta­tion restrictive: Le chrétien est certes un croyant puisque détenteur d'une Ecriture divine. Mais celle‑ci a été corrompue entre ses mains. Sa foi mono­théiste est toujours entachée d'un soupçon de shirk = association. Pour le moins, il est partiellement dans l'erreur puisqu'il ne reconnaît pas l'unicité de Dieu dans sa rigueur absolue. Comment peut‑on alors partager avec lui «l'es­pace sacrée de Dieu» sans se souiller, sans souiller cet espace?

Pourtant, dans les sources islamiques, le Coran, la Tradition et les Com­mentaires coraniques, nous trouvons, parcimonieusement il est vrai, une autre manière de voir, plus positive:

Il est largement attesté que les premiers musulmans n'avaient aucun scrupule pour accomplir la prière rituelle musulmane dans des lieux de culte chrétiens. Ceux‑ci étaient pour eux «espace sacré» malgré les statues, icônes et tant d'autres choses qui pouvaient bien s'y trouver. Un verset coranique indique bien «qu'ermitages, synagogues, et autres oratoires sont, comme les mosquées, des lieux on le Nom de Dieu est souvent invoqué» (Coran 22,40b). Les divers commentaires coraniques s'efforceront, par la suite, de limiter la portée de cette reconnaissance des lieux de culte chrétiens et juifs.

En sens inverse, la tradition musulmane témoigne de la prière des chrétiens de Najrân dans la mosquée du Prophète de l'Islam à Médine.

Deux passages coraniques célèbres, le verset de la lumière (24,35‑36) et «la table bien garnie» (5,112‑115) suggèrent encore que les premiers musulmans ont été des témoins, pour le moins passifs, de célébrations liturgiques chrétiennes.

Au‑delà de cette «fréquentation réciproque» des lieux de cultes et des temps de prière, certaines sources musulmanes montrent que le musulman peut avoir un rapport très étroit avec le non‑musulman, dans et par la prière: Toute une série de textes coraniques nous montrent Abraham, le musulman par excel­lence, intercéder auprès de Dieu pour des «idolâtres». Son intercession pour le peuple de Loth (cf. Coran 11,74) prend même la forme d'une âpre discussion avec Dieu. Ce qui est affirmé pour Abraham, le Coran le dit, de manière plus indirecte, de Muhammad lui‑même, le dernier des envoyés. Tout ceci montre bien que le musulman, dans sa prière d'adoration, peut et même doit avoir le non‑musulman présent à l'esprit.

Les sources musulmanes ne parlent pas de prière commune, mais il n'a pas semblé inutile de faire ce détour dans la tradition musulmane, pour rappeler qu'une telle rencontre dans la prière a des appuis, peu nombreux certes, mais réels dans l'héritage musulman le plus authentique.

3.2. Le «contre» et le «pour» du côté chrétien.

Les réponses au questionnaire, rapportées plus haut (cf. sous 1), ont déjà fait apparaître que, du côté chrétien aussi, la démarche d'une prière commune avec les musulmans reçoit des appréciations controversées qui ne s'expliquent pas uniquement par la diversité des situations.

L'objection fondamentale réside toujours dans le lien étroit à établir entre foi et culte: nous ne pouvons pas prier ensemble officiellement et liturgiquement. Ce serait vouloir faire fi des différences irréductibles dans la foi (cf. sous 2). Pour certains chrétiens, voire certaines communautés chrétiennes, éduqués dans une attitude défensive par rapport aux musulmans, cette impossibilité va plus loin que la seule prière liturgique. Ce serait faire violence à leur identité chrétienne que d'envisager une démarche commune de prière même en dehors de tout cadre liturgique. Serait‑elle d'ailleurs une «prière en vérité», si, de par ail­leurs, le climat général est à l'antagonisme et à l'affirmation des différences ?

Il y a, d'autre part, l'argument du danger de confusionnisme, de syncrétisme. Il est vrai que, pour des enfants ou encore pour des chrétiens peu instruits, ce risque ne doit pas être sous‑estimé. La prière, à défaut d'une catéchèse appro­priée, est pour beaucoup d'entre eux l'élément central autour duquel leur identité chrétienne s'enracine et se construit. Vouloir la partager avec des non‑chrétiens ne peut qu'engendrer confusion et trouble.

Ces objections, si sérieuses soient elles, n'ont pourtant qu'une portée li­mitée et transitoire. En effet, la prière, toute prière authentique, est une dé­marche dont l'initiative nous échappe. Elle ne vient ni du chrétien ni du mu­sulman, mais de l'Esprit de Dieu[3]. C'est sur la base de cette conviction que chrétiens et musulmans peuvent transcender leur différences, surmonter des ré­ticences légitimes pour mettre en commun leur expérience du Dieu vivant dans la prière.

Parvenus à un niveau suffisant de connaissance mutuelle et de reconnais­sance de l'autre, ‑ mais le chemin pour y parvenir peut être long et plein d'embûches ‑, il est clair qu'une prière commune donne à toutes leurs initiatives de rencontre et de dialogue une orientation plus spirituelle, une profondeur toute nouvelle. Elle aide à purifier davantage les cœurs, à dépasser les positions trop figées et rigides, à centrer le dialogue sur l'essentiel: Dieu et la recherche commune de sa volonté pour les hommes.

En définitive, une démarche de prière commune entre chrétiens et musul­mans ne s'impose pas, mais elle peut émerger tout naturellement, dès que des croyants sont prêts à marcher ensemble, pleinement conscients de leurs richesses et de leur faiblesses; à se rencontrer pour adorer et rendre grâces, pour supplier en­semble dans des situations de détresse extrême, pour scruter en commun le mystère de la Justice qui est Miséricorde.

4. ORIENTATIONS PASTORAlES PRATIqUES

Dans un domaine aussi délicat, peut‑on donner des orientations pastorales qui seraient valables partout et à tout moment? On ne peut qu'insister sur ce qui a déjà été dit dans l'introduction: il faut un discernement à plusieurs niveaux, celui à pratiquer au niveau des principes théologiques étant plus important que le choix des formes concrètes d'une prière commune.

D'autre part, une attention constante doit être portée à la diversité des si­tuations et contextes. On ne peut pas copier aveuglement ce qui s'est déjà fait ailleurs. La prudence pastorale est donc de mise. Mais il ne faudrait pas qu'elle étouffe tout esprit d'ouverture qui, en définitive, est signe de la présence de l'Esprit, cet Esprit qui souffle où il veut (Jn 3,8).

4.1. Les «occasions»: temps et lieux.

L'enquête en a déjà fait ressortir tout l'éventail (cf. sous 1.1):

Les rencontres de prière organisées officiellement lors de la célébration d'é­vénements nationaux ou internationaux. Il faut souligner encore que toute ren­contre islamo‑chrétienne de quelque niveau que ce soit, devrait comporter un moment où les participants se tournent ensemble vers Celui qui les a fait se rencontrer.

‑ Les médias nous apportent chaque jour les échos et images de situa­tions de conflit violent, de catastrophes et de détresses humaines de toutes sortes. Chrétiens et Musulmans sont souvent profondément impliqués dans ces situations. Comment ne pas se retrouver pour remettre ces préoccupations et soucis communs, et jusqu'à nos différences dans l'appréciation de ces situa­tions, entre les mains de Celui qui est la Paix. La prière commune pour la Paix est devenue, ces dernières années, un élément permanent dans le «calendrier» des rencontres islamo‑chrétiennes. Souvent d'ailleurs elle a lieu dans un cadre plus vaste que le seul dialogue islamo‑chrétien.

‑ Il y a, enfin, toute «l'épaisseur de la vie quotidienne», un champ quasi illimité de lieux et de moments pour se retrouver, Chrétiens et Musul­mans ensemble, dans l'«espace de Dieu».

Les occasions ne manquent certes pas. Il reste pourtant vrai: avant d'ap­prendre à prier les uns avec les autres, apprenons d'abord à prier les uns pour les autres!

4.2. Les formes possibles.

Les initiatives rapportées sous 1.1 donnent aussi déjà une idée de la diver­sité des formes possibles.

Une question semble pourtant importante à être clarifiée au préalable: Qu'est‑ce que l'on recherche dans cette démarche commune? Etre ensemble pour prier (chacun à sa manière) ou se retrouver au sens fort dans la prière, c'est à dire partager, à titre égal, les gestes et les paroles de la prière?

Les différents cas «d'hospitalité spirituelle» ne peuvent pas être pris en compte ici comme «démarche commune». Il s'agit de tous les cas où, pour une raison ou une autre, le musulman assiste en spectateur respectueux à une cérémonie chrétienne ou encore le chrétien se sent obligé d'honorer de sa présence silencieuse la prière rituelle musulmane. Pourtant, il ne serait pas inu­tile de réfléchir aussi sur ces situations pour en fixer quelques règles de pru­dence pastorale.

Pour certains, le silence est la meilleure forme de prière commune entre Chrétiens et Musulmans. Elle est certainement celle qui est possible dans tous les contextes et même dans des situations conflictuelles où toute parole est piégée et risque d'être mal reçue. Pourtant, normalement, une prière commune devrait se vivre, s'exprimer dans des paroles qui puissent être entendues, comprises, répétées et partagées par tous.

Lorsque Musulmans et Chrétiens prient successivement, la lecture des Livres Saints respectifs y tient une grande place. La question est bien plus délicate quand il s'agit d'une prière entièrement commune et partagée. Nos traditions spirituelles respectives ne renferment‑elles pas suffisamment d'autres textes ins­pirants pour ne pas avoir à recourir constamment aux seules Ecritures, trop «polarisées» ? Une exception peut être faite pour l'Ancien Testament et notam­ment les Psaumes qui constituent pour ainsi dire un patrimoine commun.

Lectures, prières puisées dans les deux traditions spirituelles, méditation des Plus Beaux Noms de Dieu, prières sous forme responsoriale ou litanique... voilà tout un en­semble de possibilités. La réticence du musulman pour une prière spontanée en public a déjà été évoquée. De même préfère‑t‑il donner à sa du&â'(= invoca­tion) plutôt une formulation indirecte. Il lui est difficile de s'adresser à Dieu dans un discours direct et d'être pour ainsi dire «à tu et à toi» avec Dieu. Il est bon de tenir compte de ces réticences dans la préparation d'une prière commune.

Le domaine le plus délicat semble être l'utilisation du chant et de la musique. Toute la différence des sensibilités s'y révèle, différence de sensibilités entre Chrétiens et Musulmans d'une part, mais aussi différence de sensibilités entre musulmans de différentes régions du monde.

L'expérience de la prière commune, quelque qu'en soit la forme précise et malgré une bonne préparation, garde toujours un aspect «réducteur», le risque de ramener au plus petit dénominateur commun. Il ne faudrait surtout pas que la prière commune entre Chrétiens et Musulmans, pratiquée régulièrement, se substitue à toute autre pratique de la prière, comme cela arrive parfois dans cer­tains milieux scolaires ou de jeunes. Au contraire, pour qu'elle reste vraie, il faut que chacun retourne constamment vers sa communauté, vers «son espace sacré» pour y plonger des racines profondes.

CONCLUSION

Si la question d'une prière commune avec les Musulmans ne peut recevoir une réponse univoque et si elle soulève tant de questions fondamentales du dia­logue islamo‑chrétien, il devient clair que nous sommes sur un terrain délicat. Mais cela ne devrait pas empêcher les croyants au Dieu Unique de se retrouver pour une adoration et une louange communes. Il s'agit, en effet, de faire le pre­mier pas en direction de cette «émulation spirituelle» si souvent évoquée par Jean‑Paul II et suggérée déjà par le Coran (cf. 5,48).

Paul VI dans Ecclesiam Suam[4] avait donné quatre caractères, quelque peu antinomiques, du dialogue en général. Ils pourraient bien s'appliquer à la pratique d'une prière commune entre Chrétiens et Musulmans: Il y faut la clarté et la douceur, il y faut la confiance et la prudence.

Rome, 12 mai 1997



[1] . Fakreddîn RAZI, Al-Tafsîr al-kabîr, le Caire, 1933, t. 1, p. 219; traduction de Michel Lagarde.

[2] . Missel romain, Préface n° 4 des jours ordinaires.

[3] . Cf. Jean‑Paul II, Redemptoris Missio, n° 29.

[4] . In: Documentation Catholique, n° 1431 (06/09/64), col. 1083.