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N° 99/08 - Octobre 1999
 

HOMMES & FEMMES, OÙ EN EST-ON ?


Maria do Céu Cunha était, avec A. Jazouli, l'auteur du rapport sur les Jeunes musulmans en France que Se Comprendre a publié sur trois numéros de 1997. Le présent article a paru dans Panoramiques, N° 26 (3ème Trim. 1996),(dirigé par P. Duret et A. Guy, p. 74-80. Nous remercions cette publication de son autorisation de reproduire ici ces quelques pages.
Nous présentons à la suite, p. 9 et ss, un autre document sur le même sujet. L'auteur en est A. Barbara, professeur de sociologie à l'Université de Nantes et auteur de nombreux ouvrages sur les mariages mixtes (voir, par exemple, Se Comprendre, N° 99/04). Sa contribution avait paru dans C. Lacoste-Dujardin & M. Virolle (dir.), Femmes et Hommes au Maghreb et en Immigration - la frontière des genres en question (Etudes sociologiques et anthropologiques, Publisud, Paris, 1998, 236 pp.), p. 183-189. Nous remercions les éditeurs de leur autorisation.

Evolution des rôles dans la famille maghrébine

par Maria do Céu Cunha

Depuis une vingtaine d'années, la famille maghrébine ne cesse de se transformer. Le père, déchu de son rang(1), semble laisser la mère reprendre les rênes. Mais celle-ci, à son tour; ne perd-elle pas pied face à un travail qui n'est plus libérateur mais accaparant ? En fin de compte, les sœurs ne constituent-elles pas le pilier caché mais fondamental de cette famille ? N'est-ce pas elles en effet qui, studieuses et laborieuses, peuvent conquérir le mieux leur autonomie et s'offrir le luxe de s'acheter l'attachement et la gratitude de leurs frères ? Derrière le recentrage de la famille des parents vers les enfants, s'opère un glissement progressif du masculin vers le féminin.

Les connaissances sur les transformations de la famille dans les banlieues populaires sont lacunaires. Nous percevons bien que les rôles et les statuts (masculins et féminins, mais aussi entre générations) s'y sont modifiés peu à peu. Mais, si certains changements se donnent à voir de manière claire, il est bien plus difficile de saisir le sens et les conséquences qui en découlent pour chacun des membres de la famille et pour l'équilibre de celle-ci. Et cela d'autant plus que les parcours sont loin d'être linéaires et gardent souvent une forte dose d'imprévisibilité. Malgré les secousses, souvent brutales, qui ébranlent nombre de familles, elles réussissent parfois à garder un dynamisme intrinsèque qui leur permet de surmonter les crises, de se créer en se recréant...

Dans ce domaine, la discrétion est le maître mot(2). L'intimité familiale ne se dévoile pas facilement dans les entretiens, surtout si la relation avec le chercheur est de courte durée. Et les portes de la maison ne s'ouvrent pas avec facilité aux regards. Même les adolescents, si souvent prêts à se vanter devant un magnétophone de tous les forfaits qu'ils commettent dans le quartier, se font discrets et fuyants lorsqu'on les interroge sur leur famille.

Pour les jeunes, l'espace familial marque une frontière, fût-elle poreuse, avec le monde du quartier. Cette frontière protège des turbulences. Le repli vers la famille ressemble de plus en plus à une sorte de refuge de la dureté agressive de la vie dans la cité(3). Le cocon familial, avec ses conflits et ses tourmentes, reste encore pour la plupart d'entre eux, le lieu d'une intimité relativement protégée, qu'ils entendent dérober aux regards de l'extérieur. Ils usent de mille ruses pour éviter les liens entre leur famille et les professionnels (notamment les enseignants) ; c'est que leurs manières de la rue ne doivent pas être rapportées dans l'univers familial, où parfois ils " changent de peau ". En se protégeant, ils tentent aussi de " protéger " leurs parents.

Car aujourd'hui comme hier, les comportements des enfants sont au centre du " procès(4) " que se font, les unes aux autres, les familles populaires. C'est pourquoi, pour les professionnels eux-mêmes, les relations familiales restent souvent opaques " Les parents restent pudiques quand il s'agit de raconter les problèmes qu'ils rencontrent avec leurs enfants. Parfois, ils s'étonnent auprès d'un animateur: "Comment obtenez-vous le respect ? Moi je n'y arrive pas, avec mon enfant..." Mais il y a une pudeur à parler de ça. Car avouer les difficultés, ce serait aussi se mettre en cause... " Ce qui ne les empêche pas, dans leur contact régulier avec les enfants et les jeunes, d'observer des comportements et de constituer, sur les familles et leur évolution, des discours. C'est surtout de ces matériaux que nous partons pour écrire les pages qui suivent.

De l'émancipation des femmes...

Dans les années 70, la grande majorité des intervenants sociaux, qui étaient alors très souvent français, imprégnés d'une idéologie progressiste et souvent féministe, opposaient aux valeurs " archaïques " des familles, parfois récemment arrivées de leur pays d'origine, des modèles où étaient prônées l'émancipation de la femme et l'éducation égalitaire des enfants, garçons et filles. Certains décrivent encore aujourd'hui ces années comme des moments très stimulants dans leur travail : de nombreuses femmes semblent avoir alors répondu positivement à la main tendue des professionnels ensemble ils ont développé des stratégies, en vue de les libérer, en partie, du carcan de la maison et de la famille.

Pour certaines des femmes immigrées de cette génération, l'entrée dans le monde du travail (souvent précédée d'une formation) est presque toujours un acte volontaire. Pour devenir salariées, elles ont dû se mobiliser et persuader un mari réticent. Ce parcours est alors lu comme la conquête réussie d'un " droit ", même s'il provoque quelques frictions au sein de la famille. Parfois, lorsque le travail est interrompu à la suite de maternités, les femmes l'évoquent avec une certaine nostalgie.

A cette époque, les femmes qui inscrivent tôt les enfants à l'école maternelle et dans les équipements collectifs sont considérées comme des femmes " modernes ", qui sortent de leur rôle traditionnel, tout en garantissant auprès des leurs, les transmissions culturelles. Il ne faut pas oublier que cette période " émancipatrice " pour les femmes est aussi marquée par la positivité de l'idée " interculturelle " pour nombre de professionnels de l'action sociale et socio-éducative(5). Dans cette configuration, les maris, dont on déplore la réticence à lâcher la bride à leurs femmes et le désir de préserver une éducation très stricte pour leurs enfants, font figure de conservateurs qu'il faut combattre, contourner ou éduquer. La femme immigrée est alors, à coup sûr, l'avenir de l'homme...

...à la " démission " des mères

En une quinzaine d'années, les représentations ont bien évolué, au fur et à mesure du changement de la situation sociale et économique au sein des familles.

Dans les années 90, les mères qui souhaitent entrer dans le monde du travail sont de plus en plus nombreuses. Pour certaines, notamment les plus jeunes, déjà scolarisées (totalement ou partiellement) en France, il s'agit d'un choix. Mais pour les plus âgées, il s'agit le plus souvent d'une contrainte imposée par le chômage du mari et parfois par son départ, car les séparations se font de plus en plus fréquentes. Dans le premier cas, lorsque l'un et l'autre des membres du couple travaillent, les rôles sont (partiellement) interchangeables ; les statuts très différenciés perdent de l'ancienne prégnance, sans pour autant que le couple se sente en danger. Mais lorsque le bouleversement est subi, qu'il ne résulte pas d'un choix délibéré, les remaniements sont plus difficiles, les négociations internes plus compliquées. Même si une partie des rôles paternels sont déplacés vers la mère, celle-ci ne se sent pas autorisée à les prendre en charge, car ils ne lui sont pas autorisés par son statut.

Les familles ont accédé en France à l'indépendance du couple et à la famille nucléaire, avec son intimité, l'installation dans un appartement, mais pour les femmes, sont aussi survenues des charges complémentaires. Elles ne peuvent plus compter sur la coopération de la famille élargie de l'espace villageois et se retrouvent donc désormais seules éducatrices d'enfants. Même lorsqu'elles laissent évoluer leurs enfants dans le quartier, les surveillant des fenêtres, elles ne peuvent être tranquilles, car elles ne sont pas sans connaître les dangers de la rue.

Hier, on parlait des femmes qui avaient du mal à se dessaisir de leur rôle d'éducatrices. Aujourd'hui, le discours a changé on parle des mères qui " se déchargent ", " abandonnent " leurs enfants aux structures, comme si celles-ci héritaient d'une partie des anciennes charges dévolues à la famille élargie. Or dans ces structures qui ont souvent des objectifs de " co-éducation ", on a beau prôner des formes de coopération et de collaboration avec les parents, on considère comme irresponsables, ces mères qui se dessaisissent trop rapidement de leur progéniture.

Certains animateurs et travailleurs sociaux évoquent d'autres difficultés hier, les femmes se sentaient très concernées par l'éducation des enfants, nouaient le dialogue avec les structures qui les accueillaient, parfois demandaient de l'aide. Une interaction était possible. Aujourd'hui, elles se sont retirées, il faut aller à leur rencontre.

Lorsque, dans les années 80, la drogue fait irruption dans les familles, y apportant des problèmes insolubles, le père cède, là encore, un peu de son pouvoir à la mère. Tout en étant aussi peu armée que lui pour assumer les difficultés créées par la toxicomanie des enfants, elle a été préparée par son ancestral rôle sacrificiel à endurer les difficultés.

Le retrait de l'homme, pilier de l'ordre familial, introduit le désordre. Des déséquilibres qui surviennent, les enfants (qui en sont partiellement l'origine) paient le prix fort. Mais les femmes sont, elles aussi, profondément touchées. C'est pourquoi aujourd'hui, nombre de ces "mères Courage" encaissent dans la maladie, l'anxiété, la déprime, cette rupture de l'ordre ancien.

Cet ordre se basait sur la constitution et le fonctionnement de deux univers, inégalement valorisés mais complémentaires(6). Le "sens commun familial " s'organisait autour de ce partage. Or si l'homme ne rapporte plus la paye, n'anime plus les repas du soir, et ne veut plus parler à son fils qui "déconne " à longueur de journée, le pouvoir qu'il cède à sa femme est une charge qu'elle supporte dans la solitude.

Les mères doivent, dès les années 80, apprendre à assumer, au sein d'une famille nucléaire (mais souvent encore nombreuse) des rôles nouveaux, affronter des problèmes graves, vivre des situations douloureuses. Mission impossible ? En tout cas, c'est du fait de leurs difficultés que se crée, peu à peu, une nouvelle image de " parents démissionnaires ". Certes, lorsqu'on parle de la démission des parents, on englobe dans l'accusation l'un et l'autre membres du couple. Cependant, dès que le débat s'approfondit, les représentations s'affinent pour aboutir àdes portraits contrastés : l'homme est présenté comme une " victime débordée ", la femme comme " éducatrice irresponsable ", donc " coupable ". Décidément, c'est la mère qui incarne, plus que le père, le rôle de la " fautive ". C'est en exerçant le rôle traditionnel d'éducation des enfants que, paradoxalement, nombre de femmes prennent pied dans la société française : c'est qu'il oblige à un contact plus ou moins régulier avec les institutions, notamment l'école. Aussi lorsqu'il y a " ratage " dans ce rôle, la femme est rendue responsable.

Au contraire, on peut compatir au sort des pères sans travail. Contrairement aux images qu'on a des jeunes (dont la situation de chômage est toujours suspecte), on veut bien comprendre leur peine à retrouver un emploi. Leur violence, lorsqu'ils interviennent dans l'éducation des enfants (d'autant plus grande que leur autorité ne s'exerce pas au quotidien), ne fait plus systématiquement d'eux, aux yeux des intervenants sociaux, des " brutes " archaïques. C'est que tous, enseignants, travailleurs sociaux, responsables associatifs, éprouvent eux-mêmes des difficultés réelles à exercer un contrôle et une autorité sur des adolescents ou des enfants rétifs.

Des filles travailleuses et studieuses

Au sein de la famille, les positions du frère et de la sœur ont, elles aussi, été bouleversées. Nombreuses sont les sœurs qui ont été revalorisées (aux yeux de la famille et de la société). C'est le cas lorsque, entrant dans le monde du travail, elles deviennent le support économique de la maisonnée. Mais leur affirmation se fait, de manière quasi automatique, au détriment des frères.

Sur le plan professionnel, les filles semblent plus nombreuses à s'intégrer dans le monde du travail que les garçons. C'est lorsque les filles ne transgressent pas les limites qui leur sont imposées par l'éducation traditionnelle qu'elles semblent au mieux réussir leur intégration sociale et économique. L'obligation de rester à la maison leur évite la fréquentation de la rue, tentatrice et corruptrice. S'ils veulent ne pas se laisser happer par la spirale délinquante que l'espace public du quartier présente, les garçons se doivent, eux, d'adopter une attitude volontaire et même volontariste, et développer des stratégies d'évitement. On peut en effet toujours les soupçonner de se " dégonfler", de ne pas assumer leur rôle viril, lié à la rue comme celui des filles l'est à l'espace familial. Ainsi, cantonnées à la maison pour des raisons de contrôle de leur moralité, les filles se trouvent, paradoxalement, en meilleure position : non seulement elles échappent aux dérives de la rue, mais il devient plus facile pour elles d'étudier.

Des sœurs qui " achètent " les frères

Le fait d'apporter un revenu à la maison transforme la situation des filles au sein de la famille. Elles gagnent par leurs efforts la sympathie des parents. Plus présentes à la maison que les garçons, elles sont souvent plus attentives aux difficultés familiales. Elles se trouvent donc en situation de se rebiffer et d'affronter les frères qui entendent bien garder leurs prérogatives. Les frères aînés n'ont-ils pas toujours été les gardiens de l'honneur familial ? Le retrait du père les conforte dans ce rôle. Simplement, certaines filles ne peuvent reconnaître à des frères délinquants, le droit de décider de leur vie. Leurs réticences renforcent par contrecoup les velléités tyranniques de ces garçons et crispent encore davantage leurs comportements... Les filles parlent de " méchanceté ", avec rancœur ou amertume. Mais chez certaines, on sent un désir de revanche lorsqu'elles parlent de " ces garçons qui vivent aux crochets de leurs parents et se permettent de jouer les rois, alors qu'ils ne rapportent pas un sou à la maison ".

Les conflits avec les garçons, notamment les frères aînés, se construisent à partir d'une nouvelle donne : le statut de ces derniers ne repose plus sur l'autorité incontournable que le rôle de soutien financier leur attribuait. Il ne leur reste qu'un pouvoir légué par une tradition contestée. Certains frères deviennent eux-mêmes directement dépendants de leurs sœurs, qui leur donnent de l'argent de poche pour leurs sorties du samedi soir, monnayant ainsi leur liberté et élargissant leur marge de manœuvre.

Des garçons qui ne sont plus " mariables "

L'amoindrissement considérable de la réputation des garçons du quartier se lit dans les réticences qu'éprouvent les jeunes filles à les envisager un jour comme époux. Certes, des mariages se concluent toujours au sein des cités. Mais les filles sont de plus en plus nombreuses à refuser de lier leur vie à celles des jeunes " galériens ". De l'intérieur, avec leurs frères, elles ont pris la mesure des difficultés. La situation qui en résulte est douloureuse pour tout le monde et condamne à une grande aridité affective la vie de nombre de garçons.

Une adhésion proclamée aux valeurs traditionnelles

Que ce soit entre père et mère, ou entre frère et soeur, les principes jusqu'alors relativement stables de la division des sexes sont brusquement et massivement bouleversés dans les années 80 mais surtout 90 (comme l'avaient été les rapports intergénérationnels vers la fin des années 70). Un certaine indifférenciation (voire un renversement) des rôles se produit. Tout cela, qui aurait pu consacrer l'entrée en modernité des immigrés et de leurs familles, signer leur intégration dans la société française, survenant en période de crise, ne s'est pas accompagné d'une ascension sociale progressive pour toute la famille, et pour la majorité du groupe. Les modifications peuvent alors être lues comme des menaces. C'est pourquoi aujourd'hui les bouleversements dans la famille, l'évolution des rôles des femmes, leur émancipation toute relative suscitent de profondes contestations.

En assignant aux filles et aux femmes un rôle moteur de l'intégration, on a désigné, dans le même mouvement, les garçons comme inintégrables. De même que l'on avait dissocié auparavant les générations, séparant les fils des pères, affirmant trop vite leur modernité irréductible et " américaine", leur appartenance à la culture planétaire, en se souciant peu de la mémoire, de la culture familiale transmise.

Contrecoup ? Un mouvement profond tend aujourd'hui à restituer aux hommes leur statut et leur autorité perdus : le rappel incantatoire de la tradition vient légitimer des aspirations qui ne trouvent plus de répondant réel dans des pratiques et des rôles réellement exercés. Cependant, en même temps que se développent ces comportements et discours " d'acculturation antagoniste "(7), de profondes évolutions sont à l'œuvre. C'est ce que souligne ce responsable d'association : " Beaucoup de choses ont changé dans les relations entre garçons et filles, surtout chez les enfants. En 1975, quand je suis arrivé, lors des sorties, les filles portaient volontiers les affaires de leurs frères aînés. Et lorsque les animateurs les sollicitaient pour le faire eux-mêmes, ils répliquaient : "C'est à ma sœur de le faire..." Alors que ça s'est perdu. Il y a des petites résurgences, mais ce n'est pas constant... Avant il fallait lutter contre ça... le rappeler. L'enfant disait: "Oui, mais mon père le fait avec ma mère" et on répondait "Oui, mais ici c'est pas pareil..." "

Cependant, l'adhésion très fièrement revendiquée à des valeurs "d'origine" de la part de nombre de garçons devient de plus en plus affirmée. Ces idées "traditionnelles", qui exercent aujourd'hui dans les quartiers une influence renouvelée, mettent surtout en cause la liberté des filles(8). Elles sont surveillées. Elles savent la réprobation qui pèse sur elles en cas de débordement, par exemple un habillement considéré comme trop osé. Certaines subissent cette situation et s'y plient. C'est le cas de celles qui s'arrêtent d'elles-mêmes de porter des habits qui leur plairaient, de peur d'avoir à affronter des remarques ou des regards désobligeants. Elles se conforment, contraintes, à la norme morale qui s'instaure dans le quartier. Mais d'autres ne supportent pas cette pression. Trop rebelles ou trop souffrantes pour s'y accommoder, elles ont la vie dure dans la cité.

Certaines filles, plus capables de ruse et de stratégie, optent pour des comportements de caméléon : au sein du quartier, dans la famille, elles s'adaptent en adoptant des comportements et des valeurs considérés comme exemplaires ; elles gagnent ainsi une marge de manœuvre et une liberté qu'elles exploitent dans des univers où la norme est tout autre. Comme les " voyageurs " dont parlait déjà R. Park, elles naviguent entre le quartier village et la ville qui, à ses portes, en est si éloignée.

Pour les filles, le champ des possibles dans la définition identitaire semble se restreindre. Les possibilités d'écart dans les comportements au sein du groupe d'appartenance semblent en effet se réduire au sein des cités. L'" individuation "(9) est rendue plus difficile. Cependant, le nombre de filles qui accompagnent cette demande d'ordre moral et la devancent s'accroît, lui aussi. Très souvent, ce mouvement est lié à un questionnement identitaire dont le socle est religieux. Il serait vain de négliger son importance et sa force.

Ces jeunes filles sont moins soucieuses d'affirmer leur indépendance (parfois déjà acquise) que de faire allégeance au groupe et à sa dignité retrouvée. Cette démarche peut paraître, vue de l'extérieur, les instituer en "perdantes volontaires ". Cependant, leur posture est plus complexe. Elle les intègre pleinement dans une " vague " (certains disent une " mode ") qui fait sens dans le quartier et en même temps elle les protège, en tant que femmes, de l'agressivité masculine. De même, elle les constitue en acteurs sociaux, donne sens à leur révolte adolescente contre les professeurs et aussi, parfois, contre les parents.

Pour donner tout son sens à ces choix affirmés de manière très manifeste dans l'espace public, il faut les relier aux affirmations silencieuses et discrètes de certaines jeunes femmes, déjà mamans, qui, elles aussi, ont renoué de manière plus profonde avec des pratiques religieuses un temps laissées en marge. L'islam sociologique de nombre de musulmans (et dans ce cas des musulmanes) se mue aujourd'hui pour certaines femmes, en une quête vive de spiritualité. La famille tout entière est entraînée dans ce mouvement qui, pour être tranquille, non ostentatoire, n'en est pas moins radical. Pour certaines de ces femmes, souvent d'ailleurs très clairement intégrées, cette recherche de sens est aussi une interrogation identitaire. Très sensibles aux questions de la transmission, elles s'interrogent ; elles constatent une certaine occultation, des " trous de transmission ", dans ce que les parents leur ont transmis de la culture et du pays d'où ils sont issus.

" Les parents pratiquent, mais oublient les enfants... Ils font la prière, mais les enfants sont de côté, les parents ne leur parlent pas. Ou alors des fois, ils leur apprennent la prière mais pas les valeurs... Ils ne disent pas ce qui est bien et ce qui est mauvais. Et les enfants ne comprennent pas pourquoi. "

En s'interrogeant sur ce qu'elles vont léguer à leurs enfants, leur questionnement apparaît existentiel et ontologique. Aujourd'hui, c'est autour de la surveillance des mœurs des femmes et des jeunes filles que semble en partie se jouer l'enracinement de ces nouveaux mouvements. Ainsi, l'islam apparaît non seulement comme l'élan unificateur d'une communauté perdue, mais aussi comme le ressort susceptible de redonner une place aux hommes et de restaurer des équilibres perdus.

L'interrogation identitaire trouve souvent aujourd'hui dans les cités défavorisées une réponse dans la pratique religieuse. " On a beaucoup souffert ici, les garçons avec la drogue, les violences, les filles avec la prostitution. On ne le dit pas, mais il y a eu beaucoup ça. Alors on est à la recherche, on est à la recherche... Ma voisine aussi, elle est Antillaise, elle est dans le même cas ", dit une femme de 40 ans, deux enfants, qui mène sa recherche sans recourir pour autant à des signes extérieurs ostentatoires.

" Voyez tel enfant. Il a 11 ans, mais chez lui, tout va de travers. Le père boit, la fille fume, la mère est triste... L'enfant cherche autre chose, il se met à pratiquer la religion... Il y a eu des enfants ratés. Parce qu'on a laissé tomber trop de choses. Aujourd'hui, on revient à la religion pour que les enfants soient plus droits... Avant, regardez dans la famille X. Il y a eu sept enfants et aucun n'est raté. Mais après, il y a eu trop de gâchis au niveau de la famille... Alors, des fois, ce sont les derniers, les plus jeunes, qui reviennent à pratiquer... "

Aujourd'hui, il y a pour de nombreux habitants de ces quartiers, le sentiment que seule une pratique religieuse assidue peut reconstituer une unité familiale et communautaire perdue, cimenter une appartenance collective positive. La souffrance de la décennie écoulée a rendu opaque un univers où il est bien difficile d'espérer. Et lorsqu'on tente de suivre le fil de ces questionnements existentiels, on en apprend autant sur les souffrances qui constituent, déjà, l'histoire des quartiers que sur les appartenances qui se cherchent.

Maria do CÉU CUNHA



 
Les jeunes filles d'origine algérienne

L'enquête oblige à abandonner l'idée d'une génération de jeunes femmes nées en France à l'avant-garde du progrès vers la modernité et réussissant mieux. Les performances scolaires de ces filles ne sont que légèrement supérieures à celles des garçons. Elles font moins bien en moyenne que les filles d'ouvriers en France (52 % des filles âgées de 25-29 ans ont suivi une filière technique courte contre 32 %), alors que leurs frères sont proches des autres enfants d'ouvriers (55 %).

Elles sont plus soumises à la pression familiale dans leur vie amoureuse que les garçons qui sortent ou vivent plus souvent avec de jeunes Françaises de souche. Elles ne pratiquent pas moins leur religion que les garçons et même un peu plus (18 % de pratique régulière contre 10 % chez les garçons) et sont inscrites sur les listes électorales comme les garçons, ni plus ni moins (environ deux tiers à 25-29 ans contre 87 % en moyenne chez les jeunes Français du même âge). Le seul avantage féminin, tout relatif est relevé dans le domaine de l'insertion professionnelle où elles semblent faire très légèrement mieux que les garçons. S'il y a des jeunes filles nées en France de parents immigrés qui réussissent bien, ce sont les jeunes filles d'origine espagnole qui font aussi bien que la moyenne des jeunes filles en France et se démarquent ainsi des garçons que les pères ouvriers ont systématiquement orientés sur les filières techniques courtes.

L'enquête révèle ainsi les transformations de l'immigration étrangère, contredit un certain nombre de lieux communs et remet en question le bien-fondé de certaines représentions collectives. Seuls quelques exemples été donnés ici. Un rapport détaillé vient d'être remis aux organismes ayant contribué au financement.

Michèle TRIBALAT
Population et Sociétés, avril 1995


Différenciation hommes / femmes
dans les populations maghrébines immigrées

par Augustin Barbara

Un questionnement nouveau paraît de plus en plus nécessaire pour rendre compte(10) aujourd'hui des rapports hommes­femmes dans l'immigration. Ils s'établissent aussi bien sur le plan collectif que sur le plan individuel avec des aires intermédiaires non négligeables comme par exemple celle du couple conjugal ou de la grande famille.

En effet, la conception islamique des relations entre les hommes et les femmes se traduit au Maghreb dans le statut personnel perçu aux différentes étapes de la vie. Cette conception émane du fiqh (droit musulman)(11). Les relations interindividuelles et familiales s'établissent donc dans des cadres et des espaces combinant des zones de dépendance et d'autonomie. Elles tiennent compte aussi très fortement du parcours biologique des individus dans le temps.

Mais à partir d'une différence de sexe, une différence biologique, des catégorisations sociales et culturelles émergent au point de créer un écart masculin­féminin spécifique qui, prenant appui sur des segmentarités anthropologiques et religieuses, peut introduire en fait des différenciations.

La différenciation corporelle et physique ­ qui définit biologiquement le genre ­ deviendrait un champ de différenciation, de mise en jeu des différences qui engagent l'homme et la femme sur des voies de discrimination au Maghreb.

Les hommes et les femmes, qui sont arrivés pour travailler et s'insérer en France, ont été et sont encore confrontés à d'autres catégories de différenciation définies par d'autres critères forgés dans une culture de base très profondément enracinée territorialement(12).

Femmes maghrébines en situation d'accueil et d'intégration

Actuellement, les organismes d'accueil et d'insertion en France et en Europe ­ publics ou privés ­ perçoivent ces différenciations comme discriminantes pour les femmes maghrébines. Aussi des actions d'intégration, d'adaptation, sont alors proposées à ces femmes. Mais ces actions, dans ce contexte d'émigration, d'exil et d'éloignement du groupe communautaire, n'approfondissent­elles pas cet écart homme­femme spécifique dans une acculturation continue jusqu'à provoquer des dissociations voire des désaffiliations(13) du groupe communautaire musulman ? Car, s'appuyant sur des représentations de la femme musulmane toujours anciennes (quelquefois post­coloniales, mais réactualisées idéologiquement) et dans un alignement progressif sur les modèles français et européens d'origine, ces actions produiraient de nouvelles distorsions entre les femmes maghrébines et les hommes maghrébins.

Par résistance identitaire, notamment face à une posture d'accueil méfiante et surtout économique, " l'homme maghrébin immigré ", le père de famille maghrébin ne deviendrait­il pas un sujet second quand on le compare, selon certains critères, à la femme maghrébine ? Un processus de sur­sélection acculturante des femmes creuserait de plus en plus un décalage avec les hommes.

L'effet de représentation valorisante de la femme maghrébine, notamment dans les secteurs associatifs et/ou militants aurait un effet réel de sous­valorisation, voire de déclassement symbolique de l'homme maghrébin. Regardé par les autres (et les siens) dans ce contexte difficile, il se regarde lui­même dans ce miroir déformant. Sous ce regard des autres, il se construit sa propre représentation. Son image le situe dans une zone de disparition sociale (métiers sous­qualifiés, chômage). Alors que la femme, en plus de sa fonction familiale (faire des enfants), est en apparition sur la scène sociale, l'homme se tient dans les coulisses ou se manifeste par un autoritarisme ­ qui, dans certains cas, devient un système de réaction de type obsessionnel ­ avec une armature morale et religieuse ultra­conservatrice. Toute cette logique, vécue dans le quotidien, n'est pas sans avoir des effets symboliques dans le rapport homme­femme et dans le rapport parents­enfants(14). Dans ce processus de dépossession de lui­même, il cherche à se retrouver par un système de résistances.

La bonne volonté culturelle de certaines femmes immigrées(15), soutenue par des relais amicaux et organismes de soutien et de formation ­ adoptant, eux, une posture d'accueil ouverte ­ aurait alors pour conséquence, un effet de sous­sélection des hommes non seulement culturelle mais existentielle et même psychologique. Elle pourrait déclencher un processus de marginalisation voire de mise à l'écart des hommes. Une perte des repères des rôles masculins s'opérerait face à l'acquisition ­ ou au mimétisme ­ de nouveaux rôles féminins. Une acculturation des rôles provoquerait des clivages nouveaux entre les statuts masculin et féminin d'origine.

Les femmes maghrébines ­ les femmes turques aussi peuvent exercer des activités dans des centres socioculturels, dans des associations féminines. Elles y réalisent en même temps des liens entre elles et avec des femmes françaises. Ces contacts se différencient effectivement selon les appartenances sociales. Les hommes maghrébins se retrouvent très fréquemment entre eux, dans certains lieux et dans des cafés. Ils y établissent effectivement des liens de confraternité maghrébine. Ils jouent aux cartes, aux dominos, au Loto ou au PMU. Mais ils se rencontrent entre Maghrébins et ces groupes sont rarement abordés par des consommateurs français dans ces mêmes cafés. Ils se retrouvent par affinités de situations sociales et quelquefois professionnelles. Ils peuvent aussi fréquenter des clubs de sport (équipes de foot­ball en particulier). Les relations avec les Français de souche sont plus fréquentes et plus impliquantes chez les femmes. Elles se développent dans des échanges répétés qui peuvent devenir durables. Les hommes, par contre, constituent en eux­mêmes des groupes de similitude maghrébine et avec des regroupements par nationalités (entre Algériens, entre Tunisiens et entre Marocains). En outre, le type des activités rassemblant les uns et les autres est plus intégrateur sur des bases culturelles chez les femmes. Les femmes échangent avec des femmes françaises dans une sphère culturelle et féminine active, notamment centrée sur les enfants (qui fréquentent les mêmes haltes­garderies, les mêmes centres aérés, les mêmes écoles), tandis que les hommes restent le plus souvent dans une sphère professionnelle, difficilement intégratrice quand ils sont en chômage ou dans des emplois sous­qualifiés.

Déstabilisation des frontières traditionnelles entre les hommes et les femmes

Cette sur­sélection culturelle des femmes (qui s'accompagne dans certains cas d'une reconnaissance sociale, notamment dans le secteur associatif et dans des groupes de femmes dont certains se reconnaissent comme féministes) et cette sous­sélection des hommes (précédée, là aussi dans certains cas, d'une dégradation du statut professionnel) entraînerait la déstabilisation des frontières traditionnelles existantes entre le masculin et le féminin en vue d'une recherche d'autres nouvelles frontières.

Il en résulterait une expression des identités masculine et féminine, sans doute en recherche très subtile dans l'intrication du réel et du symbolique et dans la transmission inter-générationnelle. Mais cette phase ne serait­elle que transitoire et en même temps révélatrice d'un changement qui se dessine ? Serait­elle peut­être une phase de "crise crispative" où l'homme et la femme qui, dans un contexte d'insécurité globale (sociale, économique, religieuse, symbolique), tendraient à rechercher la sécurité dans un retranchement sur les valeurs traditionnelles (qui peuvent conduire à des intégrismes) face à une modernité.

Les hommes et les femmes seraient­ils donc dans une phase de retour supposée porteuse d'un avenir plus identitaire ? Est­elle prometteuse d'une distinction et d'une séparation des plans communautaire et individuel, entre le religieux et le non­religieux, entre le sacré et le profane ? L'homme et la femme, en tant qu'individus, passeraient­ils en ce moment d'un "côte à côte communautaire", à un "face à face individuel" en évitant l'écueil d'un individualisme forcené, mais tout en admettant une individualisation progressive ?

La tendance sécuritaire d'un communitarisme musulman s'oppose à une société laïque qui, au nom du principe de laïcité, doit garantir l'expression et la coexistence des religions dans un cadre défini et non politique. L'exemple du port du voile islamique (hijab), dans les établissements scolaires, a soulevé des remous en France car il apparaissait pour certains, musulmans ou non, un signe politico­religieux et une expression d'une domination masculine. Par ailleurs, il est intéressant de noter que les Maghrébins, arrivés en France et en Europe dans les années 60, étaient à peine sortis de l'adolescence(16). Or, cette période difficile, était mal stabilisée par l'exil dans un pays qu'ils ne connaissaient pas. Ils vivaient à cette période un entre­deux d'insécurisation psychologique. Aujourd'hui, certains recherchent dans un islam une sécurisation qu'ils n'ont pas connue. En perte d'image sociale, ils peuvent avoir des comportements autoritaires envers les jeunes générations. Mais ces évolutions peuvent varier selon les appartenances territoriales et échapper à un globalisme maghrébin. Face à la non­présence des Français de souche, un individualisme nationalitaire se glisse dans un communautarisme musulman maghrébin (umma maghrébine) sans exclure des effets de partition identitaire régionaliste ou linguistique berbère, notamment kabyle. Se trouver "entre­soi" deviendrait "une logique identitaire gigogne".

Cette hypothèse de travail sur les populations d'origine maghrébine serait­elle un modèle­type qui nous donnerait des éléments d'explication de certaines discriminations existant entre hommes et femmes provenant d'autres pays étrangers ? Ce modèle­type pourrait, à l'extrême, nous éclairer sur des discriminations existant entre des hommes et des femmes autochtones en France et en Europe. L'évolution des relations, dans les populations d'origine maghrébine en France, entre les hommes et les femmes, s'établit lentement et profondément dans une période sensiblement précarisée sur le plan économique et dans une recherche culturelle et religieuse identitaire. Elle se fait encore difficilement au moment où, au Maghreb ­ du moins en Algérie ­ des fouqaha (juristes spécialistes du droit musulman) voudraient revenir à une conception de la femme musulmane à partir d'une interprétation du Coran, voire pour un petit nombre, jusqu'à l'instauration de la chari`a (loi islamique). Mais cette intention, historiquement située dans un contexte d'affrontement musulman-islamiste, entre musulmans traditionalistes et musulmans modernistes, relève bien d'une lutte profonde entre une conception d'un communautarisme musulman (qui valorise les relations des groupes masculin­féminin) et une conception de l'individu affronté à lui­même et à l'autre de l'autre sexe.

La réponse à cette question sera donnée dans les prochaines années par les jeunes générations et dans une recherche d'une nouvelle altérité ­ le masculin et le féminin ­ qui est globale et non issue d'un féminisme réducteur et quelquefois généreusement plaqué. Je rejoins en cela la perspective exprimée par F. Benslama : "La notion de paradoxe voudrait introduire à l'idée d'une logique non linéaire qui gouverne les différents registres du féminin : le droit, la morale, la littérature, la mystique, la sexualité, l'amour, l'organisation de la vie quotidienne, etc., sont autant de champs où le féminin n'entre pas au même degré et revêt des variations structurales qui bouleversent l'opinion habituelle. "(17)

Mais cette question dépasse la seule communauté maghrébine et concerne les hommes et les femmes de l'Europe entière, face au Maghreb en devenir.
 

a b c f

1. A. Sayad l'explique bien . " En tant qu'il est étranger à la nation, le travailleur immigré n'a d'autre identité, sa vie durant, que celle de travailleur et n'a d'existence réelle que celle que lui confère le travail, c'est-à-dire une existence qui ne prend sens et signification et qui ne tient sa raison d'être que par le travail, sphère d'activité et sphère de compréhension...", S. Sayad, " Le mode de génération des générations immigrés ", Migrants Formation, N°98, septembre 1994.

2. La protection du foyer familial dans les familles populaires, l'envie de dérober son intimité aux regards extérieurs, y compris aux curiosités des voisins, a souvent été soulignée. Voir notamment U. Hannez, Explorer la ville, Ed. de Minuit, 1985.

3. A force de mettre en valeur dans la rue les valeurs viriles (et violentes), les garçons doivent, dès la sortie de l'enfance (parfois malgré eux), s'y défendre pour exister...

4. G. Althabé, B. Leger, M. Selim, Urbanisme et réhabilitation symbolique, Anthropos, 1984.

5. Ces professionnels aident ainsi les enfants à construire, sans dommage et sans conflits, ce que D. Winnicot appelait une " aire d'expérience ". cf D. Winnicot, Jeu et réalité. L'espace potentiel, Gallimard, 1975.

6. O. Schwartz, Le monde privé des ouvriers, PUF, 1993.

7. G. Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste, Flammarion, 1972.

8. Plus les filles se libéreraient, plus elles finiraient " sur le trottoir ". Moins les filles seraient libres, moins elles seraient en butte à la marginalité. Ce point de vue suppose que les frontières du quartier, seul lieu où la morale traditionnelle maintient toute sa validité, soient infranchissables. Il ne fait que confirmer le sentiment de profonde séparation entre les quartiers pauvres et la ville qui institue deux mondes éloignés qui se côtoient sans se pénétrer.
En tout cas, cette morale fonctionne comme une vraie contrainte pour nombre de jeunes filles ne disposant pas de moyens (notamment scolaires et professionnels) qui rendent viable le choix d'un autre destin.

9. Pour Jean Rémy, l'individuation, qui est à distinguer de l'individualisme, est une situation collective dans laquelle chacun possède ou rêve de posséder la maîtrise de ses échanges, y compris avec sa parenté. J. Rémy, "Individuation, vie sociale et vie collective ", Recherche sociale, n° 131, juillet-septembre 1994.

10. Cette communication est un premier résultat d'un travail en cours à partir d'éléments théoriques, d'observations directes et d'entretiens.

11. " L'image coranique la plus tangible de la femme consiste à la présenter métonyquement comme un " champ " que l'homme féconde : " Vos femmes sont pour vous un champ de labour, venez à votre champ lorsque vous le désirez " (Coran II,223). " Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations et conformément à l'usage. Les hommes ont cependant une prééminence (darajatoun) sur elles " (Coran II,228 ; traduction de D. Masson, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1967). Extrait d'une citation de M. Chebel, in Dictionnaire des symboles musulmans, Paris, Albin Michel, 1965 : 164.

12. Sur le plan méthodologique, mes observations se centrent essentiellement sur les hommes et les femmes en situation familiale de la première génération, arrivés en France dans les années 60. Un travail ultérieur examinera les mêmes hypothèses auprès de leurs enfants devenus eux­mêmes parents et qui vivent dans un autre contexte économique et dans d'autres réalités.

13. J'emprunte ce concept à Robert Castel.

14. T. Ben Jelloun nous avait déjà alertés sur la misère sexuelle des hommes immigrés dans ses expressions psychosomatiques, in La plus haute des solitudes, Paris, Le Seuil, 1977.

15. Sans oublier la relation père­fille, qui fera l'objet d'un travail ultérieur.

16. À cette période, les antennes de l'Office National d'immigration (ONI.) recrutait dans l'Atlas marocain des hommes sur des critères physiques de jeunesse pour les mines de charbon du nord de la France.

17. Intersignes, n° 2, Printemps 1991 : 5.