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Se Comprendre N° 98/04 Avril 1998

 

 

EN RECHERCHE DE DIEU !...

par Ahmad Wahib

Les notes reproduites ci-dessous sont tirées d'un livre écrit par un musulman moderniste indonésien Ahmad Wahib:Pergolakan pemikiran Islam:Catatan Harian Ahmad Wahib (Une pensée islamique en lutte: le Journal d'Ahmad Wahib), Djohan Effendi & Ismed Natsir (eds), LP3ES Jakarta 1983. 

L'auteur faisait partie du groupe des nouveaux penseurs modernistes d'Indonésie. Il est mort d'un accident, il y a cinq ans. Il avait entretenu de bonnes relations avec certains chrétiens, dont un prêtre qu'il avait connu pendant ses études. Djohan Effendi, l'éditeur de cet ouvrage, musulman lui aussi, enseigne la philosophie dans une institution catholique de Djakarta.

Malgré l'imprécision d'une traduction française faite sur... une traduction anglaise, on discernera la façon dont naît le courant "moderniste" de l'Islam actuel: il surgit dans les profondeurs de la conscience de croyants authentiques qui ré-interprètent leur religion au nom même de la foi la plus exigeante. Les notes ont toutes été introduites dans le texte par la Rédaction de Se Comprendre.

En recherche.

·                                   Mon Seigneur, si ce vide spirituel que je sens peut être le début d'une nouvelle compréhension de ton Moi secret, alors me plonge moi plus profond dans ce vide que je puisse me consacrer plus totalement à en rechercher le sens.[18 Janvier 1973] pp. 349-350.

·                                   Je ne sais pas si je suis maudit pour penser ainsi, en m'impliquant dans des questions auxquelles il n'y a pas de réponses.Est-il possible que tout cela me plongera en une éternité d'errance ? Ah, des milliers de problèmes surgissent dans mon cœur.Des centaines de questions assaillent mon esprit, et aucune réponse ne peut leur être trouvée. Alas, il n'y a personne qui comprenne qu'un tel trouble ne peut vraiment pas être résolu au cours d'un forum interne [de l'association qui désire m'expulser] [29 Novembre 1969] p.54

·                                   Je ne suis pas Hatta, ni Soekarno, ni Shahrir, ni Natsir, ni Marx, ni qui que ce soit d'autre. En fait, je ne suis même pas Wahib.Je deviens Wahib, je cherche,je cherche continuellement, en route vers, essayant de devenir Wahib[1].Véritablement je ne suis pas moi.Je deviens moi, je suis continuellement en voie de devenir moi.Seulement dans mes derniers instants, serai-je devenu moi ![1 Décembre 1969] p. 55.

·                                   Je ne comprend pas encore ce qu'est réellement l'Islam. Jusqu'ici, je n'ai compris que l'Islam selon Hamka, selon Natsir, selon Abduh... et, franchement, je ne suis pas encore satisfait. Ce que je cherche, je ne l'ai pas encore trouvé, pas encore découvert, et ce que je cherche, c'est l'Islam selon Dieu qui l'a fait. Comment puis-je y parvenir ? Par une étude directe du Coran et de la Tradition ? Je peux toujours essayer. Mais d'autres peuvent penser que tout cela aboutira à l'Islam selon moi-même. Peu importe. L'important est d'avoir, en toute honnêteté intellectuelle, la conviction que ce que je parviens à en comprendre est l'Islam selon Dieu. Voilà ce dont je dois être sûr. [28 Mars 1969] p. 27.

·                                   Ô Dieu[1], je viens en ta présence non seulement à ces moments où je t'aime, mais encore à ces moments où je ne t'aime pas et ne te comprends pas, à ces moments où il semble que je veux me révolter contre ton pouvoir. Puisqu'il en est ainsi, mon Seigneur, j'espère que mon amour pour toi sera ranimé. Je ne peux pas attendre l'amour le temps d'une prière rituelle.[18 Mai 1969] p. 27.

·                                   Ô Dieu, [Je te supplie] de me comprendre!         
Ô Dieu, comment puis-je accepter tes lois sans d'abord douter d'elles ? Ainsi donc, Dieu, sois compréhensif si j'ai encore des doutes sur la vérité de tes lois. Si tu n'aimes pas cela, donne-m'en une telle compréhension que mes doutes disparaissent, et je sois promptement amené du niveau de doute à celui de l'acceptation.

Ô Dieu, es-Tu fâché si je te parle avec un cœur et un esprit libres, l'esprit et coeur que Toi-même m'as donnés, avec cette grande capacité pour la liberté. Ô Dieu, est-ce que tu es fâché si l'esprit, avec la capacité pour la connaissance que Tu lui as donnée, est employé à la limite de cette capacité ?

Ô Dieu, je désire parler avec Toi dans une atmosphère de liberté.Je crois que Tu hais non seulement les déclarations hypocrites mais encore les esprits hypocrites, les esprits qui n'osent pas réfléchir sur les idées qui montent en eux, les esprits qui prétendent ne pas connaître leurs propres pensées.[9 Juin 1969] pp. 30-31.

·                                   Le ciel et l'enfer sont des situations spirituelles qui persistent constamment et existent dans la vie d'un individu.Ainsi le ciel, ou un état céleste et la fuite de l'enfer, est un but pour lequel on doit lutter seconde après seconde tout au long de cette vie.[Nous devons essayer de façonner le ciel à chaque moment.[22 Avril 1972] p.142.

La religion instituée

·                                   Vois simplement comment les 'ulama[1] tentent d'imposer des lois spécifiques à l'humanité. Hélas, le fait est qu'ici ils ne diffusent que les mots de la Loi, et font peu d'effort pour comprendre et analyser les problèmes humains auxquels la Loi s'adresse.Quelle possibilité existe-t-il, de transformer la Loi en attitude intérieure par de tels moyens ? Le résultat est plutôt le contraire. Les gens ignorent de plus en plus les lois qu'ils formulent.

A mon avis, nos principaux 'ulama ...n'ont aucun droit à déterminer la loi sur des questions de moralité et de gouvernement.Comment peuvent-ils prendre des décisions justes quand ils n'ont aucune idée des problèmes en jeu dans la société humaine et ce qui s'en rapproche.Ils ne font rien de créatif.Ils se situent seulement au niveau de l'interprétation...

D'après ce que j'en ai étudié, la langue utilisée par nos 'ulama' dans leur prédication est absolument inadéquate.Ils sont si pauvres dans l'emploi de la langue qu'ils sont incapables d'exprimer la signification des révélations divines - leur langage est totalement stérile.

S'ils parlent d'amour humain pour Dieu ou de l'amour de Dieu pour le genre humain, le plus que puisse faire leur discours sur l'amour c'est de satisfaire l'intellect, il n'a aucun pouvoir pour toucher le cœur.Ils parlent d'amour, mais sous ce mot, ils n'entendent pas cet amour qui est présent comme une graine dans chaque cœur humain. Rien de surprenant alors que leur appel soit rejeté par chaque cœur auquel il est adressé.[29 Mars 1970] pp. 97-99.

Les paradoxes

·                                   Ce qui devrait être c'est que la philosophie de l'Islam soit universelle et éternelle;la réalité est qu'elle change continuellement - ce qui indique simplement que la philosophie de l'Islam n'est pas encore perfectionnée. Peu importe !Nous nous efforçons d'approcher la perfection autant que nous le pouvons.Ainsi il importe peu qu'il y ait une philosophie selon Mawdudi[1] et une autre selon d'autres.L'uniformité d'opinion à travers l'espace et temps est difficile à réaliser, même si elle doit exister.Peu importe. Laisser faire.Mais même si nous ne parvenons pas à tomber d'accord sur elle, qu'est-ce, au moins, que la philosophie de l'Islam selon nous-mêmes?Est-ce que nous ne sommes pas, nous-mêmes, les jeunes penseurs de l'Islam ?

Le problème est le même au sujet de la vraie religion.Il ne devrait y avoir qu'une religion.Le fait est qu'il y a beaucoup de genres de religion.Chaque religion doit sentir qu'elle est la religion de Dieu, qu'elle est celle qui est universelle et éternelle.[8 Mars 1969] pp. 19-21.

Le rôle de la Raison

·                                       Certains gens me demandent garder ma réflexion dans les limites du Tauhid[1], car c'est le point ultime de l'universalité de l'Islam. C'est étrange!Pourquoi la réflexion devrait-elle être soumise à des contraintes.Est-ce que Dieu craint la Raison qu'il a lui-même créée ?Je crois en Dieu, mais Dieu n'est pas un territoire interdit à la pensée. Dieu n'existe pas pour qu'on ne pense pas à Lui[1]. Dieu a l'attribut d'existence mais pas pour être invulnérable à l'examen critique. Certes, ceux-là qui prétendent avoir un Dieu, mais refusent la liberté de pensée méprisent en fait la rationalité de [la croyance en] l'existence de Dieu.En fait ils méprisent Dieu, parce que la croyance qu'ils professent n'est qu'un faux-semblant.

Si l'Islam limite réellement la liberté de pensée, il vaut mieux que je reconsidère mon engagement à l'Islam.Et il y a seulement deux alternatives:l'une serait d'être Musulman avec des réserves et des réticences, l'autre d'être simplement un incroyant.Mais jusqu'à présent, je suis encore convaincu que Dieu ne met pas la pensée sous des contraintes, et que Dieu est fier que mon esprit soit toujours à s'enquérir de lui.Je crois que Dieu est plein de vigueur, vivant, et non pas statique.Il ne désire pas être pas réduit pas à une stase.

A mon avis, ceux qui pensent ainsi, même si leurs conclusions peuvent être fausses, sont encore bien meilleurs que ceux-là qui ne font jamais d'erreur parce qu'ils ne pensent jamais.Et je ne peux simplement pas comprendre pourquoi les gens sont si effrayés de la liberté de pensée.Bien qu'il y ait une possibilité que son résultat puisse être mauvais, il en résulte plus d'avantage que d'inconvénient.C'est plutôt ceux-là qui craignent de penser ainsi librement qui seront accablés par la peur du bluff et de l'incertitude qu'ils essaient de dissimuler, par la peur de découvrir une idée qui est peut-être enterrée dans leur subconscient, et qu'ils empêchent d'émerger dans leur conscience.Tandis qu'en pensant librement, le genre humain en saurait plus sur soi-même, et connaîtrait de plus près sa propre nature humaine.Certains peuvent dire qu'il y a un danger dans la liberté de pensée, du fait que celui qui s'adonne à cet exercice peut pencher vers l'athéisme, ou même devenir un athée.En est-il ainsi ? Même les gens qui ne pensent pas du tout peuvent devenir des athées.Il vaut mieux devenir un athée par suite d'un libre exercice de la pensée, qu'être un athée qui n'emploie jamais son esprit.

Les résultats atteints par une pensée libérée de ses contraintes peuvent être faux.Mais de ne pas penser du tout peut aussi conduire à des fausses conclusions.Alors où trouver les plus grandes chances d'être préservés de l'erreur ?Et où trouver les plus grandes chances de découvrir de nouvelles vérités?

Je crois que ceux-là qui n'exercent pas leur liberté de pensée gaspillent le don le plus précieux que Dieu leur a donné, à savoir leur esprit.Je prie Dieu de guider ceux qui n'emploient pas leurs esprits au maximum de leurs possibilités. Et pourtant je réalise que toute personne qui pense librement cherche l'inquiétude [que je ressens], une inquiétude qui le conduit à réfléchir sur toutes sortes de problèmes, par-dessus tout les problèmes fondamentaux, dès qu'il essaie d'adopter une position uniquement basée sur l'objectivité intellectuelle.[17 Juillet 1969] pp. 23-25.

L'intégrité

·                                   Parfois mon cœur me dit que sur plusieurs points, l'enseignement de l'Islam est mauvais.Ainsi les enseignements de Dieu, sous plusieurs aspects, sont mauvais, tandis que certains enseignements donnés par des hommes, des grands hommes bien sûr, leur sont bien supérieurs. C'est mon esprit libéré qui parle, un esprit libre qui lutte désespérément pour en arriver à oser penser comme il veut, sans craindre d'encourir la colère de Dieu.C'est seulement à cause de ma croyance dans l'existence de Dieu, et dans l'origine divine du Qur'ân, dans le fait que Muhammad est véritablement un homme parfait, qu'en dernier ressort, je crois encore que l'Islam dans sa totalité est bon et parfait. C'est seulement mon esprit qui ne peut pas saisir cette perfection.[9 Mars 1969] p.21

·                                   Nous intellectuels devons toujours avoir soin de garder comme nos principes fondamentaux: [l'argumentation] a posteriori, et l'impartialité, surtout ceux d'entre nous qui ont été élevés dans un environnement socio-culturel Islamique.

Si sévère que soit notre critique de l'attitude générale de la communauté, nous ne devrions jamais tomber dans l'erreur de juger quoi que ce soit comme étant a priori faux, pas plus que nous ne devrions le juger a priori droit.Nous devons être authentiquement capables d'éviter tout jugement partial, un jugement partial qui prend le parti de la communauté Musulmane ou celui de la communauté non-Musulmane.

Il est bon pour nous de nous rappeler que dire "assalam alaikum" n'est pas nécessairement Islamique; réciter le Qur'ân si bruyamment qu'il peut être entendu dans tous les alentours, n'est pas nécessairement Islamique;écrire utilisant l'écriture Arabe n'est pas nécessairement Islamique; faire montre de sincérité ou de dévotion religieuse n'est pas nécessairement Islamique; farcir sa conversation de versets du Qur'ân n'est pas nécessairement Islamique;invoquer des bénédictions sur le prophète quand on fait un discours n'est pas nécessairement Islamique.

De la même façon, dénoncer une fille parce qu'elle porte un foulard n'est pas nécessairement moderne;défendre l'athéisme, rejeter le formalisme, critiquer la communauté Islamique, défendre ceux qui dansent à la façon occidentale, n'est pas nécessairement moderne.Ce sont des sujets sur lesquels nous devons faire très attention à ne pas tomber dans le piège de jouer un rôle, celui d'être Islamique, ou celui d'être moderne.

Cela ne signifie pas qu'a priori je n'approuve pas ceux qui disent régulièrement "assalam alaikum", écrivent utilisant l'écriture Arabe, farcissent leurs conversations avec des versets du Qur'ân etc.Pas plus que cela ne signifie que je n'approuve pas ceux qui dénoncent le port du foulard, attaquent la communauté Musulmane, rejettent le formalisme etc.

La chose importante dans la liberté de pensée, est de nous libérer nous-mêmes de deux tyrannies intérieures.Nous devons oser nous libérer nous-mêmes de la tyrannie de l'orgueil, l'orgueil d'être considérés comme authentiquement Musulmans, sincères ou modernes, ou intellectuels, ou moraux, ou purs ou authentiques etc., et la tyrannie de la crainte, la crainte d'être considérés comme conservateurs, athées, démodés, incroyants, Mu'tazilites[1], désorientés, idéologiquement faibles, suspects quant à la foi, laïcs, occidentalisant etc.[3 Août 1969] pp. 32-33

La démocratie

·                                   C'est maintenant pour moi le bon moment d'essayer de promouvoir une attitude démocratique bien que je ne sois pas de l'opinion que l'Islam n'est pas complètement démocratique.J'admets franchement que dans cette affaire je ne suis pas, jusqu'à présent, un Musulman complet.Je ne vais pas faire semblant de nier que je rejette l'autorité d'un droit islamique qui décrète qu'un Musulman qui ne prie pas devrait être puni.[1]Je crois qu'une des caractéristiques d'un démocrate est de ne pas infliger de terreur psychologique sur quiconque pense différemment de lui.[3 Juin 1969] p.29

Questions

·                                   Les êtres humains progressent par un constant questionnement.Rejeter ou tuer le questionnement rend notre vie présente stérile.Le problème est de trouvercomment parvenir à soulever ces questions dont nous sommes inconscients pour les faire parvenir clairement au niveau de la conscience.

L'Islam et le changement

·                                   Ô Dieu, je désire demander si les normes fixées par ta religion sont fixes ou changeantes. Ô Dieu, dans ton enseignement, qu'est-ce, au juste, qui est réellement fondamental, qui ne peut pas changer, qui doit être un guide pour le développement des normes sociales? [1]

Je crois qu'il ne faut plus inclure ijma` [consensus] dans la liste des sources d'où est tirée la Loi. Cette liste qui compte le Qur'ân, la sunna, et l'ijma`[1].Dans un monde qui change rapidement, et où l'individualisme exerce de plus en plus d'influence, le Qur'ân et la sunna suffisent. Que chacun comprenne le Qur'ân et la sunna à sa façon.

Maintenant donc, comme les normes qui régissant la société se développent, de même les lois de l'islam doivent évoluer.Le haram[1] et le halal d'aujourd'hui ne peuvent pas être les mêmes que le haram et le halal d'il y a trois ou quatre siècles, et moins encore ce qu'ils étaient quand le Prophète était encore en vie.Donc il doit y avoir beaucoup de hadith du Prophète et même de versets du Qur'ân lui-même qui ne s'appliquent plus, simplement parce qu'ils ne sont plus nécessaires, et que le mal que l'on craignait alors (et que leur promulgation cherchait à éviter) n'existe plus, en raison des nouvelles normes qui s'appliquent maintenant dans la vie sociale.

Je sais que des changements dans le domaine de la morale provoqueront certainement de nouvelles possibilités de mal et de bien.Parce que la Loi de l'Islam, à mon avis, prend son point de départ dans le domaine du bien et du mal, les règles morales dans l'islam doivent aussi changer au même rythme que changent les normes morales de la société. Eh bien, alors, est-ce que cette situation ne sera pas cause de confusion et même de conflit dans des cercles Islamiques, parce qu'il paraîtra qu'il n'y a plus aucune certitude légale ? Pourtant confusion et conflit sont choses assez ordinaires, et ne doivent pas être évitées, car ce sont là des symptômes d'une société en constante évolution, s'efforçant de mettre en pratique de meilleures valeurs.[8 Septembre 1969] pp. 38-39.

La foi et le doute

·                                   La capacité humaine à penser est certes limitée, mais nous ne connaissons pas ce qu'est cette limite. La question est de savoir si nous faisons plein usage de cette capacité, ou si nous ne l'utilisons que négligemment.

Comprendre l'Absolu (Dieu) est le sommet, et non le milieu ou le début de l'effort intellectuel, si relative que soit sa capacité.S'efforcer donc d'atteindre continuellement le sommet de cette capacité, si relative soit-elle...S'efforcer constamment d'obtenir le maximum que cette capacité relative peut réaliser.Il est seulement ainsi que nous pouvons nous approcher de l'absolu du Tout-Absolu.

Quel est alors le contenu de la foi ?C'est ce que nous devons discuter ensemble, parce que nous ne sommes pas encore tombés d'accord à son sujet. La foi interdit-elle la présence dans l'esprit de toute question qui met une partie du contenu de la foi en doute ?C'est le point sur lequel nous différons.Peut-être, y en a-t-il certains qui disent, inconsciemment, que la foi est contre tout ce qui s'oppose à la foi. A mon avis, la foi est démocratique, elle aime et apprécie l'incroyance, même si la croyance n'accepte pas le contenu de cette incroyance...C'est seulement ainsi qu'on peut parvenir au véritable acte de foi par opposition à la pseudo-croyance, ou une croyance qui peut être réduite aux slogans. Que tous les vieux 'ulama et les aspirants 'ulama expriment leur désaccord avec moi.Je veux parler directement à Dieu[1], et connaître Muhammad personnellement. Je suis certain que Dieu lui-même aime et apprécie ces pensées qui doutent partiellement de Son enseignement. Dieu donne le droit à vie, et donne à "Ses ennemis" l'occasion de penser, si bien qu'ultérieurement ils peuvent devenir "Ses amis".

Certes, comment peut-on dire aux gens de croire en Dieu personnellement, de leur libre accord, si on leur interdit de considérer la possibilité de croire que Dieu n'existe pas.Comment pouvons nous être convaincus que tout l'enseignement de l'Islam est vrai, si la possibilité qu'il puisse y avoir une faiblesse dans l'enseignement de l'Islam ne nous traverse jamais l'esprit, un esprit qui peut ultérieurement considérer la possibilité que ce qu'il croyait être une faiblesse était, en fait, correct.Surtout si l'on dénonce comme mauvais et interdit tout désir de résoudre le problème.

Si A, par exemple, est déclaré dans l'erreur, alors il peut s'ensuivre qu'évoquer la possibilité que A ne soit pas dans l'erreur soit considéré comme une erreur.Dans ce cas, non seulement A est dans l'erreur, mais encore quiconque se posant la question de savoir si A est dans l'erreur. Quelle insensibilité !Je crois que Dieu n'approuve pas cette attitude de gens aussi insensibles, même si Dieu lui-même considère A comme étant dans l'erreur. Dieu peut considérer A comme étant dans l'erreur, tout en souriant à ceux qui se demandent si, en fait, A est ou n'est pas dans l'erreur.

Je suis de convaincu que la Raison ne peut pas être enlevée de notre vie.On peut abandonner l'usage de sa propre intelligence.Mais on doit, pour ce faire, faire usage de son intelligence, faire usage de la Raison pour renoncer à la Raison. Faire usage de la Raison pour renoncer à l'objectivité et se servir de la subjectivité comme moyen d'arriver à la vérité.[15 Octobre 1969] pp. 46-48

La pensée continue

·                                   Certes penser ne connaît pas de fin.On ne peut jamais être satisfait.Penser, se tromper, penser encore, se tromper encore, penser encore. Chercher, chercher et continuer à chercher.Et peut-être que les arguments que j'ai formulé ci-dessus changeront un jour ? Peut-être les motifs individuels seront-ils formulés différemment?Si le genre humain doit continuellement s'interroger, est-il possible qu'en fin de compte je viendrai à me demander si cette interrogation est toujours nécessaire?Et cette dernière interrogation elle-même n'est-elle pas une question sur le questionnement?Et que dire encore si cette dernière question est elle-même remise en question.Dans ce cas, il n'y a aucune question qui puisse jamais être réglée, parce que le mot "question" lui-même ne peut jamais être absent.Et le malaise du genre humain s'approfondit sans cesse.Et ainsi nous nous approchons sans cesse de l'absolu.

C'est par ce genre de dialectique que la vie progresse.[26 Octobre 1969] pp. 48-53.

La conscience

·                                   En faisant usage de l'ijtihad[1] au sujet des problèmes individuels tels que la foi, la loi et certains problèmes éthiques, chaque individu a réellement le droit de participer au débat, et chaque individu a l'obligation d'exercer ce droit. L'Ijtihad dans ce genre de problèmes ne peut pas être entièrement abandonné à un institut d'adjudication, si compétent soit-il, pour qu'il puisse alors produire une décision qui est valable en général.La conscience humaine, pour être spécifique, chaque être humain, doit prendre part aux discussions concernant ce qui est juste pour lui, et en dernier recours, c'est la conscience humaine qui a le droit de prendre ses décisions après avoir considéré les opinions des 'ulama expérimentés.

La foi, la loi et une partie de l'éthique sont de ressort de la vie privée. C'est chaque individu, du fait qu'il est unique, qui, en dernier recours, a le droit de déterminer et d'interpréter la façon dont les décrets de Dieu s'appliquent à son cas particulier. Cette privatisation des questions éthiques est formellement différente de l'attitude morale que l'on adopte dans la communauté séculière, bien qu'éventuellement, matériellement, dans la pratique, le résultat puisse être le même.Dans cette sorte de privatisation, un Musulman prend néanmoins encore comme son point de référence, les principes religieux.C'est seulement l'interprétation de ces principes qui peuvent différer, selon la conscience de chaque individu. Dans la communauté séculière cependant, ces questions sont moralement neutre.Comme Bryan Wilson l'écrit dans Religion in Secular Society:

"Beaucoup d'aspects du comportement qui étaient autrefois des problèmes moraux sous-tendus par des attitudes religieuses sont maintenant moralement neutres.Ainsi, par exemple, la question du vêtement était, dans diverses sociétés et à diverses périodes, réglée par la conception religieuse.Les premiers Méthodistes allaient jusqu'à préciser le nombre de jupons et leur hauteur du sol, et les Ecritures elles-mêmes formulaient des règles sur la tête ou les bras d'une femme.Aujourd'hui, avec certaines réserves concernant la décence publique (qui font d'ailleurs l'objet de contestation ouverte), le vêtement est devenue une affaire moralement neutre". 

Ainsi une fois que encore, il est nécessaire de se rappeler qu'éventuellement le vêtement d'une femme Musulmane pieuse peut être aussi moderne que celui d'une femme qui accepte des idées séculières.La différence est dans le point de départ de l'esprit sur la question, c'est-à-dire que l'une, en décidant de son vêtement n'oublie pas de se référer à l'enseignement de sa religion, tandis que l'autre a abandonné tout contact avec l'enseignement de la religion.L'une sent que Dieu a béni son choix de vêtement, tandis que l'autre ne se soucie pas de savoir s'il est béni par Dieu ou non.[20 Mars 1970] p.90

·                                                 En Islam l'autorité unique pour la vie d'un Musulman est sa conscience, et non la fatwa d'un 'ulama, ni ce que les livres sur la religion ont à dire, ni non plus les décisions de ses amis, collègues et autres.Tous leurs avis ne sont que des considérations dont il faut simplement tenir compte.L'Islam c'est la conscience, une fois qu'attentivement elle a tenu compte des opinions, des intérêts, des idéaux des autres et de l'environnement social.Ainsi le dernier ressort, c'est la Conscience.[6 Août 1972] p.177.

·                                   En résumé, c'est la conscience de chacun qui a le droit de décider si une attitude particulière dans sa vie personnelle est juste ou mauvaise.Mais avant qu'une décision soit prise, chaque individu a le devoir d'étudier les différents points de vue, c'est-à-dire les opinions d'autres êtres humains, ses compagnons, qui, soit dit en passant, ont aussi une conscience, et surtout les opinions de Dieu révélées par inspiration[1]. N'examiner que les données que l'on a recueillies à la mesure de sa propre conscience reflète une attitude arrogante, en opposition avec une attitude authentiquement humaine, qui est faite d'ouverture dans une vie que l'on partage avec d'autres.[3 Avril 1970] p.102.

Un Rêve

·                                   La nuit dernière, j'ai rêvé que je rencontrais notre mère Marie. Elle était habillée en blanc, et son visage, si plein de sainteté, m'a profondément impressionné. Elle me souriait et me regardait, et son expression aimante me donnait consolation et bonheur.Je ne suis pas Chrétien moi-même, aussi je ne sais pas pourquoi j'ai trouvé une telle paix et une telle tranquillité intérieure pendant ma rencontre avec elle.Est-ce que je jamais pourrais connaître une telle paix dans la vie quotidienne?Je languis de la revoir, elle qui est si pleine de sagesse, dont le regard est si doux, si tendre.Chaque expression de sa personnalité me remplit d'émerveillement et de respect.[13 Décembre 1971] p.139.

* * * 



[1] . L'auteur soulignera plus loin l'importance de cette découverte de la personne humaine dans son mystère unique. Du coup, le rapport à la foi devient plus individualiste et se faisant plus personnel.

[1] . On remarquera combien la réflexion d'Ahmad Wahib est pénétrée de prière et de prière spontanée, informelle. Il ne s'agit pas d'une réflexion intellectuelle "séculière" mais d'une démarche de foi. Cette façon de prier apparaît nouvelle à beaucoup de milieux musulmans, comme en témoigne l'article d'Etienne Renaud: Une tempête sur la presse égyptienne : Tawfiq al ­Hakim et son "dialogue avec Dieu" (E. Renaud), Se Comprendre n° 84/08, 28/09/84, 18 p.

[1] . Ici se fait jour une autre caractéristique du courant moderniste: l'autorité traditionnelle des `ulamâ' est battue en brèche et tout l'édifice de leur savoir juridique remis en question. D'où l'idée d'un retour direct du croyant au Coran seul (Sola Scriptura) que chacun doit interpréter personnellement.

[1] . Abû l'A`lâ al-Mawdûdî (1903-1979), auteur connu et très prolifique du Pakistan, un des chefs de file du courant "intégriste" et fondateur d'une association militante la Jamâ`at-i Islâmî.

[1] . Tauhid ou tawhîd: c'est l'affirmation que Dieu est UN (wahid). Par extension, c'est le fondement de la théologie musulmane orthodoxe.

[2] . Justement, la théologie musulmane médiévale interdisait d'explorer le mystère divin: la théologie consistait surtout à dire ce que Dieu n'est pas. S'aventurer dans une théologie "positive" essayant de définir l'essence de Dieu, ne pouvait qu'aboutir à l'erreur de se faire un Dieu à la mesure de nos raisonnements.

[2] . Les Mu`tazilites, école théologique florissante au 9ème siècle. Sous l'influence de la philosophie grecque, elle faisait grand usage de la Raison dans l'interprétation du Coran. Elle fut balayée par un courant plus "fidéiste" qui domina l'Islam pendant plusieurs siècles. Les nouveaux penseurs musulmans modernisants sont souvent accusés de ressusciter cette école de pensée.

[2] . Remise en question du Droit musulman classique au nom de valeurs comme la liberté de conscience et le respect de l'autre. Le courant moderniste oppose souvent ainsi un Islam des "valeurs" à l'Islam des "règles".

[2] . Le problème de la Sharî`a, de la Loi, est souvent plus lancinant que celui des dogmes. Il est, en tous cas, d'application plus quotidienne et d'autant plus urgent.

[2] . Selon le droit musulman classique, la communauté puise sa règle de vie dans le Coran, puis dans les traditions (hadîth) venant du prophète. Mais ce travail de déduction des règles doit être entériné par l'ensemble des spécialistes du Droit: ce consensus est appelé ijmâ`. Pour faire face, enfin, à des cas nouveaux, les juristes doivent comparer ces cas à des circonstances où la volonté divine s'est exprimée clairement: c'est un raisonnement par "analogie": qiyâs. Ici, peut-être à dessein, Wahib omet le qiyâs, analogie.

[2] . Harâm, halâl: l'interdit et le permis.

[2] . Aspiration naguère combattue par l'orthodoxie de l'Islam classique: le mystique ne peut pas avoir de connaissance immédiate de Dieu: seuls les prophètes perçoivent directement la voix de Dieu - et encore, la théologie a-t-elle souvent postulé l'intervention d'un ange qui s'entremet pour communiquer indirectement la révélation.

[2] . Mot technique pour désigner l'effort personnel nécessaire pour discerner, dans les sources révélées, la loi de Dieu. Les premiers juristes, du 8ème au 9ème siècle, firent grand usage de leur raison pour déduire la Loi du Coran et des dires du prophète. Dans les siècles qui suivirent, on décréta qu'on pouvait, somme toutes, interrompre cet effort puisque les grands juristes avaient trouvé tout ce qu'il y avait à trouver. On ferma la porte de l'ijtihâd. Les modernes, en remettant en question la valeur de l'édifice juridique médiéval, revendiquent le droit de reprendre le travail à neuf. En outre, ils considèrent que ce travail d'interprétation n'est pas réservé aux seuls spécialistes et qu'il devient le privilège de tout croyant.

[2] . Le point de vue d'Ahmad Wahib n'est pas dépourvu d'équilibre: l'individu n'est pas laissé à une totale indépendance: il se laisse guider par la Révélation et doit tenir compte du point de vue de sa communauté religieuse.