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85/04 - 19 avril 1985

  CHRETIENS ET MUSULMANS
NOS DIFFERENCES ONT-ELLES LE SENS D'UNE COMMUNION ?

Christian de CHERGÉ

A l’époque, cet article a été publié dans Se Comprendre avec l’introduction suivante : « Nous avons reproduit ici, avec l'aimable autorisation de la Lettre de Ligugé, l'article du Fr. Christian-Marie de Chergé, lequel a été publié dans cette Lettre (bimestrielle) (de l'Abbaye Saint Martin) de Ligugé aux dates de sept.-oct. et nov.-déc. 1984 (respectivement n° 227 et 228, ou 5 et 6 de 1984, pp. 21-37 et 25-42) ».

"L'Islam s'agite en Egypte, les Chrétiens coptes sont inquiets... Quand donc les religions deviendront-elles enfin des traits d'union entre les êtres, et non plus des raisons supplémentaires de s'exterminer ?" (Julien Green, Journal).

Inutile de souligner l'actualité brûlante de la question posée par Julien Green dans son Journal (à la date du 8 mars 1979). N'est-ce pas la conscience de cette urgence qui a éclairé l'ouverture de l'Eglise en direction de l'Islam depuis Vatican II ? Un nouvel inventaire du contentieux islamo-chrétien a été entrepris par nombre de théologiens avec un grand souci de compréhension lié à une profonde exigence de sincérité. On s'accorde de plus en plus à penser que la théologie chrétienne ne peut s'exprimer adéquatement dans le monde d'aujourd'hui que si elle prend en compte le bien-fondé d'autres démarches religieuses dont l'assurance tranquille interroge et inquiète la notre sûrement plus que par le passé. Qu'il suffise de mentionner, pour la langue française, les études toutes récentes du P. Geffré, celles du P. Caspar, la recherche difficile du G.R.I.C., la contribution précieuse de Denise Masson, et aussi, du coté musulman, l'approche du dialogue effectuée par Mohamed Talbi. Cependant, on conviendra volontiers avec le P. Moubarac que la théologie des religions non chrétiennes n'est pas encore "sortie de ses langes".

"Nos différences ont-elles le sens d'une communion ?". En posant ainsi la question aux Chrétiens et aux Musulmans, nous souhaitons délibérément quitter le terrain, souvent miné d'avance, de la seule controverse théologique. L'histoire nous apprend que, jusqu'à une époque toute récente, la "différence" comme telle a toujours eu mauvaise presse dans les couloirs du "Magistère", de part et d'autre. Et a-t-on fini partout de lancer contre elles des anathèmes ? Mieux vaux tenter de rejoindre ensemble le "no man's land" de l'existence concrète, là même où nous nous croyons convoqués, les uns et les autres, à l'adoration de l'Unique comme au partage avec tous. Entre gens simples et de bonne foi, la différence y prend un contour plus familier; elle fait corps avec la vie et s'intègre dans les rapports mutuels, à longueur de quotidien. Elle prend un visage ami qui a bien des traits divins. Elle inspire le respect des voies de Dieu et du cœur de l'homme. Elle peut trouver sa calme place dans la prière, voire même, ici ou là, dans la prière en commun. "Dieu est plus grand !", "Le cœur lui-même a ses raisons...".

Donc, ce qui nous retiendra ici, c'est le fait même de la différence. On ne reniera rien de ce qui le constitue ici et là. C'est le fait, patent pour tous et constant, qui donne sa consistance à notre question. Mais, un chemin déjà ancien en pays musulman m'a appris qu'en définitive, on ne peut vivre comme priant parmi des priants autres sans tâtonner, avec plus ou moins d'impatience, vers le sens divin de ce qui humainement nous sépare. Et si la différence prenait son sens dans la Révélation que Dieu nous fait de ce qu'Il est ? Rien ne saurait empêcher alors de la recevoir comme la foi elle-même, c'est-à-dire comme un don de Dieu.

C'est bien dans cet esprit qu'une communauté confrérique voulut inviter une communauté monastique voisine à une rencontre dans la prière à l'occasion de Noël, ils écrivaient

Montrons que nos religions ne doivent pas s'opposer, mais qu'elles sont une Perle magnifique reliée à d'autres perles magnifiques par le fil divin... toutes différentes apparemment, mais contribuant chacune à rehausser l'éclat incomparable du collier que Dieu a donné à l'humanité.

I. NOS DIFFERENCES ONT-ELLES UN SENS ?

La question joue sur deux acceptions possibles du mot "sens".

1. La différence comme signe ou "sacrement"

On peut y voir l'équivalent de "signification". On prêterait alors aux différences entre chrétiens et musulmans une fonction quasi sacramentelle les situant en dépendance d'une réalité plus vaste et plus secrète, cette union dont chacun porte en soi la nostalgie; réalité pressentie mais inaccessible à l'horizon de nos sens si ce n'est à l'état de parcelles : ainsi, une main et un crâne dépassant au sommet d'un mur seront d'abord perçus comme disparates; seul l'individu encore voilé par le mur pourra finir par prouver, en se montrant, que cette main et ce crâne ont un "sens" commun en dépendance de ce qu'il est.

Si Dieu est vraiment unique, si le Dieu de l'Islam et le Dieu de Jésus-Christ ne font pas nombre, comment ne se laisserait-il pas rejoindre pardelà les contrastes et même les contradictions des "signes" dont il se sert pour se faire reconnaître ici et là ? Question d'importance puisqu'il y va de l'unicité même de ce Dieu qui est tout pour nous et entre nous.

Il nous revient alors de collationner ces divers appels d'un Dieu "qui parle aux hommes", pour qu'Il nous renvoie lui-même au sens caché de nos Ecritures, et tout autant, sûrement, à la vocation plénière de l'homme ébauchée à travers tout ce qui donne sens à sa vie. Ce faisant, on rejoindra la longue et stimulante aventure de tous les temps où l'homme blessé, mutilé de lui-même, finit par se retrouver dans le visage attentif et compatissant du frère inattendu qui se penche vers lui, au bord du chemin, et se révèle être son "prochain" jusque dans sa "différence". Cela nous est "signifié" dans la parabole du "bon Samaritain" (Lc 10, 29-37). La différence est là: il est "samaritain", reconnu comme étranger, réputé païen. Dans l'enseignement de Jésus, cette différence se fait servante de la vocation commune : "Va, et fait de même '"

2. La différence comme chemin.

Une autre acception du mot "sens" connote l'idée d'orientation. Reçue de cette façon, la question évoque alors une direction à prendre. Elle se présente comme une invitation à se mettre en route, à se quitter soi-même pour échapper au risque de s'enfermer dans sa différence et de n'être plus que le temple clos d'une idole.

On sait l'insistance que met le Coran à se présenter comme une "Direction" (hudâ) donnée par Dieu qui "dirige qui Il veut sur une voie droite" (cf. 24, 46 et //). Jésus est "le Chemin" On 14, 6) qui, à la différence de tous les autres, ne s'arrête qu'en Dieu. Mais ici, les trois monothéismes reconnaîtront dans une même foulée la voie ouverte par leur ancêtre spirituel Abraham : "Il partit, ne sachant où il allait..." (He 11, 8). Tant d'autres après lui se sont remis en route, laissant derrière eux les idoles du sectarisme pour répondre : "Qui es-tu Seigneur ?" (Ac 9, 5) au "Dieu inconnu" dont l'appel soudain les désarçonnait. C'est à chaque tournant de conversion que se révèle un Dieu "toujours plus grand que notre cœur" (1 Jn 3, 20).

Et comment ne pas reconnaître que la vocation d'Abraham à pérégriner sous-tend, mystérieusement, les grands moments annuels de la vie de foi des trois monothéismes : Pâque juive, Pâques chrétiennes, Fête du Sacrifice et Pèlerinage à Mekkâ ? Chacune de ces célébrations a sens et grâce d'unité pour la communauté croyante à travers l'espace et le temps. Si ces chemins sont différents, la joie qui semble brûler au cœur, sur chacun d'eux, pourrait bien les faire converger vers la même auberge, là où les yeux s'ouvrent au partage d'un pain unique pétri d'amour pour la multitude.

D'ores et déjà, une certitude nous tient : qu'il soit engagé dans la foi, et donc en quête de "signes", ou qu'il soit vécu dans l'espérance comme un parcours toujours en devenir, le dialogue entre croyants différents - chrétiens et musulmans en l'occurrence - doit pouvoir trouver un appui solide et inépuisable dans la "bonne nouvelle" qu'à travers ses expressions divergentes, les uns et les autres affirment tenir de Dieu.

Dans cette écoute nécessaire de l'autre, le chrétien sera stimulé en permanence par l'exemple de Jésus, lui-même si attentif à tous ceux dont le tort et la tare étaient de ne pas être "comme" les autres... Le Christ sera perçu comme différent. Il est évident que le scandale a commencé par là, pour culminer dans l'expression qu'il donne de lui-même à cette différence en "se faisant l'égal de Dieu" (cf. Jn 5, 18), comme Fils ne faisant qu'un avec le Père On 10, 30). Le drame sera consommé avec la prétention inouïe de rassembler tous les hommes dans cette différence (Jn 17, 21), et par le moyen de la Croix (Jn 3, 14-16).

Pour autant, l'Eglise de la Pentecôte, dépositaire de cette unique mission de rassemblement, dans le Christ Vivant, devra témoigner aussi de cette autre parole mystérieuse de Jésus : "Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures..." (Jn 14, 2). Comment s'étonnerait-elle alors de cette réalité omniprésente de la différence qui l'invite à discerner les traces de l'Esprit travaillant à élargir l'espace de son cœur ?

Au nom même de l'appel qui nous envoie sans cesse en terre étrangère, nous allons donc quitter ici, peu ou prou, "le paysage familier de nos certitudes religieuses" et le langage dans lequel nous les exprimions, pour scruter – si Dieu le permet, avec sa grâce – la tradition musulmane et, avant tout, la parole coranique. Il nous faudra relire les versets du Livre où la différence est annoncée, parfois sévèrement dénoncée, plus souvent encore offerte comme un "signe" de l'Unique et même comme un "chemin" vers Lui "pour ceux qui comprennent".

Plusieurs de ces textes, on le verra, interpellent directement les chrétiens au plus creux de leur histoire, si tôt marquée de divisions et de séparations. Ce constat douloureux ne devrait pas nous mettre sur la défensive, ou nous laisser inertes et défaitistes. Il pourrait contribuer, bien au contraire, à justifier et accentuer les voies nouvelles de l’œcuménisme. Ne redécouvrons nous pas aujourd'hui, peu à peu, entre chrétiens, la valeur irremplaçable de nos positions contrastées, dès lors que celles-ci cessent de prétendre à s'isoler, se durcir ou s'ériger en norme définitive et universelle ?

Il peut être bon de prévoir à l'avance une critique... A-t-on le droit de citer des textes coraniques, et en grand nombre, sans mentionner les interprétations divergentes dont ils ont été l'objet au sein même de la tradition musulmane ? N'est-ce pas le lieu d'invoquer le droit à la différence ? Et cela, au nom même de l'Esprit qui éclaire la bonne foi de ceux qui cherchent et les aide à puiser dans le trésor de Dieu "du neuf et de l'ancien". Car la foi de tout homme au cœur droit n'est-elle pas trésor de Dieu ? Plus profondément encore, il y a le droit à la communion qui appartient à la tradition chrétienne la mieux assurée, la plus souvent "remémorée" en eucharistie: "mystère de foi" par excellence. Quel disciple du Christ le contesterait sans s'exclure lui-même du don de Dieu ? Ne serait-il pas la meilleure clé de lecture de l'instinct jaloux de l'Islam témoignant de l'Unique comme Insondable ?

Non, la différence ne peut pas laisser différent celui qui se sait appelé par son nom, unique dans le cœur même de Dieu, son Père. Et cet appel le voue à accueillir la multitude des hommes comme autant de frères uniques à aimer jusque dans le lien originel de chacun avec le Maître de toute vie.

II. LA DIFFERENCE EN COMMUN

Dès l'abord, ce qui frappe tout regard porté sur la création, c'est la diversité. Et cette impression, aussi vieille que le monde, est magistralement confirmée par toutes les investigations de la science moderne en direction de l'infiniment petit. On est tout surpris de vérifier mieux encore combien le "semblable" est différent. Au niveau de la vie en société, c'est précisément cette différence qui va définir l'identité d'une personne; et si le nom n'y suffit pas, le critère des empreintes digitales est décisif.

Rien d'étonnant donc que la Bible s'ouvre par une proclamation solennelle de cette infinie variété. Le monde animal et végétal entre dans son destin sous le signe de la multiplicité : "chacun selon son espèce..." (Gn 1, 21). Tout est au pluriel dès ce récit de la Genèse : les eaux, les luminaires, les astres, les oiseaux, lés plantes... A l'autre bout des Ecritures bibliques, saint Paul continuera de s'extasier au spectacle de la création, déchiffrant pour nous, dans toute cette débauche de différences, la trace irrécusable d'une origine commune :

A ce que tu sèmes, Dieu donne corps comme il le veut, et à chaque semence de façon particulière. Aucune chair n'est identique à une autre... Il y a des corps célestes et des corps terrestres, et ils n'ont pas le même éclat: autre est l'éclat du soleil, autre celui de la lune... Une étoile même diffère en éclat d'une autre étoile (1 Co 15, 38-41).

On va trouver la même constatation, la même admiration dans le Coran. Proclamer la transcendance de Dieu, c'est d'abord le contempler dans tout ce qui défie l'industrie humaine. La forme verbale de la différence - ikhtalafa - revient 51 fois dans le message coranique, deux fois plus souvent que l'adjectif qui qualifie l'Un : wâhid. C'est dire la contribution que le thème peut apporter à la révélation même de Dieu. Ainsi

Dans la création des cieux et de la terre,
dans la succession de la nuit et du jour,
dans le navire qui vogue sur la mer portant ce qui est utile aux hommes,
dans l'eau que Dieu fait descendre du ciel
et qui rend la vie à la terre après sa mort... dans les variations des vents,
dans les nuages assujettis à une fonction entre le ciel et la terre,
il y a vraiment des signes pour un peuple qui comprend (2, 164)

Le refrain reviendra souvent : la différence fait "signe" pour qui sait voir et se laisser instruire. Elle est un langage voulu par le Créateur de qui dépend tout ce qui diffère. On évoque plus volontiers "la succession du jour et de la nuit" (3, 190; 10; 6; 23, 80; 45, 5); "les nourritures variées, comme les palmiers et les céréales, les oliviers et les grenadiers, semblables et dissemblables" (6, 141); "la diversité de vos idiomes et de vos couleurs" (30, 22). Le Coran revient fréquemment sur cette variété des couleurs (cf. 16, 13) qui apparaît dans les plantes (39, 21) et jusque dans le miel (16, 69); et pourtant, n'est-ce pas l'eau incolore qui la produit ? (35, 27-28). C'est l'évidence d'une mission quasi sacramentelle de la différence comme telle

Il y a vraiment là des signes pour ceux qui sont doués d'intelligence, pour ceux qui pensent à Dieu, debout, assis ou couchés, et qui méditent sur la création des cieux et de la terre. Notre Seigneur ! Tu n'as pas créé tout ceci en vain ! Gloire à Toi ! (3, 190-191).

D'ailleurs, pour mieux se signifier, le mystère de Dieu peut associer l'un et le multiple. Ainsi, quand le. Très-Haut fit alliance avec les hommes plus loin que le Déluge (cf. Gn 9, 12 s), il dressa son arc dans le ciel, et dans le cœur de Noé. La diversité des couleurs témoignait de Sa richesse intime, mais unique était la courbe polychrome qui disait le penchant du Tout-Autre pour la multitude.

III. LA DIFFERENCE DE L'UNIQUE

De fait, ce serait arrêter le regard en cours de route que de ne contempler la création que sous l'angle de la multiplicité. Toutes les traditions spirituelles invitent à continuer le parcours dans la perspective qu'évoquait Maître Eckhart au début du XIVe siècle

Il est arrivé qu'on me demandât pourquoi chaque brin d'herbe est si différent de l'autre. Et je répondis : "Il est encore plus étonnant que tous les brins d'herbe soient si semblables". Un maître dit :

"Que tous les brins d'herbe soient si différent, cela vient de la surabondance de la bonté divine qui se répand surabondamment dans toutes les créatures afin que sa munificence soit d'autant plus manifestée". Alors je dis : "Il est plus étonnant que tous les brins d'herbe soient si semblables. De même que tous les anges sont un seul ange dans la pureté première, tous les brins d'herbe sont un dans la pureté première, et là toutes choses sont Un".

On sait mieux maintenant que le récit de la création en six jours, transmis par le livre de la Genèse, est une vaste parabole cosmique destinée à situer toutes les créatures, y compris l'homme, dans une dépendance commune vis-à-vis d'une Cause Première et Dernière. "Au commencement, Dieu créa..." (Gn 1, 1). Ils sont démythifiés les cultes anciens du soleil, de la lune, des astres, de la mer... Voici que tout cela sort des mains d'une seule Toute-Puissance et répond joyeusement à la voix d'un seul Verbe créateur : "Kun !", c'est-à-dire "Sois !". Mais les incrédules de tous les polythéismes ambiants ne manqueront pas de s'interroger longtemps, comme on le fera encore à Mekkâ autour du prophète Mohammed .

Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique, Voilà une chose étrange ! (38, 5)

Ainsi, bien avant l'Islam, la foi juive, puis la foi chrétienne, se présenteront comme une proclamation d'un "Dieu Unique, Créateur et Maître de toutes choses". Saint Paul l'affirme avec force aux chrétiens de Corinthe nés dans le paganisme grec

Nous savons qu'il n'y a aucune idole dans le monde
et qu'il n'y a d'autre Dieu que le Dieu Unique ! (1 Co 8, 4)

On peut dire joliment avec Job que Dieu se montre vraiment unique par sa façon "d'épuiser les nombres" par ses merveilles (Jb 9, 10) ! Et Jésus s'inscrit délibérément dans la ligne d'un monothéisme strict selon la tradition mosaïque (Dt 6, 4) .

Un scribe demanda à Jésus : "Quel est le premier de tous les commandements ?" Jésus répondit "Le premier, c'est : "Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l'Unique Seigneur; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur...". Le scribe lui dit : "Très bien, Maître, tu as dit vrai : Il est unique et il n'y en a pas d'autre que Lui" (Mc 12, 29-32).

Ici s'exprime la "différence" de Dieu, celle qu'on retrouvera au cœur de la profession de foi musulmane (la shahâda) : Il est Unique, il n'a pas de semblable, pas d'égal, pas d'origine, pas de conjoint, pas d'associé. La brève et primitive sourate de l'Unité, du Tawhid, est un cri de ralliement indéfiniment repris .

Dis : Lui, Dieu, est Un ('ahad) ! Dieu, l'impénétrable (samad) !
Il n'engendre pas; Il n'est pas engendré; nul n'est égal à Lui (S 112)

"Pas d'autre divinité que Lui !". La forme négative de la shahâda marque bien cette différence qui dit Dieu. Son unicité est la source de toute diversité. Rien ne saurait lui être comparé. Différence ici accentuée par la double négation : "Il n'engendre pas, Il n'est pas engendré". Il a créé "chacun selon son espèce", lui donnant de "porter semence", avec l'ordre de se multiplier et de remplir la terre. Dieu seul est Seul, Un seul est Dieu !

IV. NOTRE UNIQUE SERAIT-IL DIFFERENT ?

Cet absolu de l'Unicité que fait la foi musulmane en vient à mettre les chrétiens en accusation :

O Gens du Livre ! Ne dépassez pas la mesure dans votre religion
Ne dites pas : "Trois", cessez de le faire, ce sera mieux pour vous.
Dieu est Unique (wâhid), Gloire à Lui ! Comment aurait-il un fils ? (4, 171).

L'objurgation se fera même déprécation dans les tout derniers messages coraniques : "Oui, ceux qui disent : "Dieu est en vérité le troisième de trois" sont impies" (5, 73).

La quasi-totalité des chrétiens d'aujourd'hui refuseraient de reconnaître ce qu'ils appellent "le mystère trinitaire" dans ces expressions : "dire Trois"; "Dieu est un troisième de trois" ... ou encore: "Dieu est le Messie, fils de Marie" (5, 17-72). Et nous avons heureusement maintenant bien des amis musulmans qui le savent et nous croient. Non, l'uni-trinité n'a rien à voir avec une triade, une juxtaposition de trois individualités, une troïka ! Mais ces expressions erronées, plus ou moins véhiculées par les sectes près du berceau de l'Islam, ont entraîné celui-ci dans un soupçon tenace de trithéisme voilé, et donc d'associationnisme (shirk), et un grand nombre de musulmans en sont encore tout paralysés dans leur approche du Christianisme. Retenons, pour le moment, que cette différence entre nous "qui fait scandale", se situe au niveau même où nous affirmons, les uns et les autres, que Dieu est différent de tout être, dans son essence même, et donc qu'Il est Unique par nature. Cette unicité qui fait la différence de Dieu, nous la proclamons différemment.

Une telle dissemblance s'expliquerait-elle assez par notre commune incapacité congénitale à embrasser Dieu d'un seul regard '? La description d'un individu vu de dos ne correspond que très sommairement à celle qu'on peut en faire de face. Sauf à se servir d'un miroir, on ne peut voir à la fois le visage et le dos de son partenaire. Dieu s'est même servi de cette image pour faire comprendre à Moise sur le Sinaï que le face à face, ce serait pour plus tard "J'écarterai ma main, et tu me verras de dos; mais ma face, on ne peut la voir !" (Ex 33, 23). Ainsi, il faut souvent se fier à une autre approche pour mieux reconstituer un être dans sa réalité plénière.

Cette explication est sans doute exacte, mais elle ne contentera personne ! Il vaudrait mieux en revenir à l'intuition de Maître Eckhart corroborée par tant d'expériences mystiques. Nous convenons volontiers que l'unicité qui est la marque de Dieu, laisse sa trace dans des brins d'herbe au point de les amener à se rassembler étonnamment. Ne pourrait-on penser que la différence qui identifie une appartenance chrétienne ou musulmane, s'enracine aussi dans le Dieu Un dont elle procède ? La nature divine n'est-elle pas aussi mystérieuse aux uns comme unité partagée - "Dieu est Amour", Allah mahabba - qu'aux autres comme unité insondable - Allah samad, Dieu, l'Impénétrable - ? Ici, pour nous, le Christ est accueilli comme théophanie du Verbe s'incarnant dans une humanité semblable à la notre. Là, dans l'Islam, il y a aussi théophanie du Verbe adoptant une langue humaine dans le Coran. Pour tous, unique est le Verbe :

Jamais homme n'a parlé comme cet homme (Jn 7, 46).

Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, cette gloire que Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père (Jn 1, 14).

On lira parallèlement :

Dis : si les hommes et les Djinns s'unissaient pour produire quelque chose de semblable à ce Coran, ils ne produiraient rien qui lui ressemble, même s'ils s'aidaient mutuellement (17, 88).

Ainsi, d'un côté, le Fils est unique. De l'autre, le Livre est unique. L'un et l'autre participent de l'unicité divine sans faire nombre avec Dieu.

Que dire ? L'unicité qui est en Dieu est tellement "différente" que l'Unique reste toujours au-delà de ce que nous savons pouvoir en confesser dans la foi éclairée par toutes les diverses interprétations de Dieu. Mais voir les choses différemment ne signifie pas qu'on ne voit pas les mêmes choses. De même, quand Dieu se dit autrement, il ne se dit pas autre, mais Tout-Autre, c'est-à-dire autrement que tous les autres. Normalement, dans la lumière de la foi qui est don gratuit de Dieu, dire Dieu autrement n'est pas dire un autre Dieu.

N'est-ce pas précisément parce que Dieu est tout différent qu'Il court le risque, lorsqu'Il se révèle, d'être perçu comme "signe de contradiction" (Lc 2, 34) ? En le prédisant sur Jésus, le vieillard Siméon prévoyait le déchirement de Marie. Il la conduisait au silence de l'adoration dont le Verbe de Dieu aura toujours besoin pour naître autrement dans la docilité à l'Esprit, même et surtout au pied de la Croix. Aussi, tous ceux qui professent que Dieu est unique ne sauraient oublier le sage conseil de Gamaliel mettant en garde les Juifs au Sanhédrin (Ac 5, 34-39) contre le danger d'entrer en contradiction avec Dieu, lorsqu'une conception trop univoque des voies de l'Unique en amène à dénoncer comme impie toute autre approche de la différence divine que celle que leur foi leur donne de privilégier.

V. UNE DIFFERENCE CONJOINTE ?

Revenons à la création. Au sein d'un monde végétal et animal diversifié à l'infini, l'homme apparaît comme seul en son genre. Dieu seul est seul'? Oui, mais le Créateur a sa logique : "Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance". Le voilà qui complète son œuvre :

Dieu créa l'homme à son image,
à l'image de Dieu il le créa;
mâle et femelle il les créa (Gn 1, 26-27).

Tout en créant l'homme selon la nature qui lui est propre, Dieu a voulu l'homme en quelque sorte, à à la ressemblance de sa différence. Pour rester ressemblante, cette image devra toujours signifier quelque chose de l'unité des origines : "Il vous a créés d'un seul être" répète le Coran après la Bible (cf. 4, 1; 6, 98; 7, 189...). L'homme est un être à part. Tout au long de son histoire, il ne sera pas inutile de le lui rappeler. Ce sera encore le message de Paul à Athènes :

A partir d'un seul homme, Dieu a créé tous les peuples pour habiter toute la surface de la terre (...) C'était pour qu'ils cherchent Dieu (...) Car c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être.

Et vient l'affirmation inouïe : "Car nous sommes de sa race !" (Ac 17,26-28).

Pour le Coran, l'homme est le lieutenant de Dieu sur la terre. Tout a été créé pour lui. Les anges eux-mêmes ont été invités à se prosterner devant "Adam" en raison du savoir que Dieu avait choisi de lui communiquer (2, 31). En avant-propos de l'histoire, un pacte pré-éternel (mithaq) fait de toute la descendance humaine le témoin privilégié de l'unicité de Dieu

Quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d'Adam, il les fit témoigner à eux-mêmes: "Ne suis-je pas votre Seigneur ?". Ils dirent : "Oui, nous témoignons !" (7, 172).

Ce témoignage en faveur de l'Unique est donc confié à tous les hommes; c'est important. Leur oui unique des origines associe non seulement l'homme et la femme, mais toutes les générations. C'est l'humanité tout entière qui reçoit par avance capacité de signifier l'Unique. Ce qui fait la différence de l'homme dans la création, c'est ce lien mutuel avec ses semblables, un lien constitutif de sa nature et qui prend tout son sens dans la proclamation commune de l'unicité de Dieu (Tawhid).

Nous voici au cœur de l'Islam. L'homme est entré en religion dans ce "oui" préludant à son histoire, qui a fait de lui, par tout son être, un "musulman", un adorateur des voies de Dieu. Rompant avec ce témoignage, il se désagrège. "La Religion (véritable) aux yeux de Dieu, c'est l'Islam" (3, 19). Ce verset coranique parait abrupt aux non-musulmans. On le comprend mieux si on entre dans la perspective d'une humanité dont la vocation unique est de proclamer Dieu, autrement et mieux que toute créature sous le ciel.

C'est ici exactement qu'il faut laisser respirer doucement toute la vie de Jésus, pour y percevoir l'écho d'adoration qui qualifie l'humanité. "Il n'a jamais été que oui !" (2 Co 1, 19). Le "fiat" de l'Annonciation et le "fiat" de la Croix n'en font qu'un; ils résument et assument toute l'attitude filiale du Christ : "Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : "Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté" (He 10, 7). La prière du chrétien culmine dans cette responsabilité cosmique de soumission au Père : "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel !" (Mt 6, 10). L'Eglise a toujours lu sur le visage du Christ passé par la mort et à jamais vivant, l'image et la ressemblance enfin accomplies à la gloire de l'Unique.

Mais "qui peut connaître la volonté de Dieu ?" (cf. Is 40, 13; 1 Co 2, 16) sinon celui qui est sorti du Père? Et qui peut l'accomplir sans faillir ? sinon celui sur qui repose l'Esprit de sainteté, le Fils unique de complaisance. Cet "Islam" qui est tout entier soumission consentie, et donc aimante, à la volonté de Dieu, le chrétien le croit aussi requis de l'homme, mais c'est parce qu'il le croit réalisé en Dieu. S'il met. résolument ses pas dans ceux du Christ, l'Esprit du Père lui donnera d'entrer librement dans l'obéissance du Fils.

Voici les retrouvailles de l'homme avec sa vocation première. Aurait-il pu la concevoir si Dieu ne lui avait parlé au cœur ? Aurait-il pu l'accomplir si le Miséricordieux n'était sorti de lui-même ? Dans son "Soit !" - son "Amen !" - au "Soit !" (au Kun !) créateur, le Christ réconcilie en sa personne le Verbe unique du Créateur et la réponse une de la multitude; voilà le "nouvel Adam" (cf. Rm 5, 12 sq.)

Vous avez revêtu l'homme nouveau, celui qui pour accéder à la connaissance, ne cesse d'être renouvelé à l'image de son Créateur; là, il n'y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave ou homme libre, mais Christ : il est tout en tous (Col 3, 10-11).

Ainsi, chrétiens et musulmans peuvent insister à l'envie sur 1'appel à l'unicité inscrit dans les origines et la nature même de l'homme. Parce qu'il est allé librement "jusqu'à l'extrême de l'amour" (Jn 13, 1) pour tous les hommes, Jésus continue de s'offrir à nous comme le signe vivant où la communauté humaine s'accomplit en partageant la différence qui dit Dieu. Sa dernière prière a l'audace du mystère où Dieu veut dire et faire à l'homme sa place : "Père, qu'ils soient Un comme nous sommes Un" (Jn 17, 22).

VI. L'UNITE ECLATEE

Unité entre les hommes et union à Dieu sont requis simultanément par l'Unique lorsqu'il intervient dans l'histoire. C'est la Loi qu'Israël est invité à ruminer : "Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur Un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toutes tes forces" (Dt 6, 4-5). Ailleurs, l'Alliance se précise : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même. C'est moi, le Seigneur !" (Lv 19, 18).

Pour Jésus, ces deux commandements n'en font qu'un. Les observer "vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices". Ceux qui en conviennent avec lui "ne sont pas loin du Royaume" (Mc 12, 28-34 et //).

En clair, la religion de l'Unique est religion de l'amour. Au plus fort de leur lucidité spirituelle, tous les monothéismes en ont convenu. C'est ce langage que les mystiques musulmans ont privilégié dans leur lecture du Coran : "Dieu fera venir bientôt d'autres hommes; Il les aimera et eux aussi l'aimeront" (5, 54).

Mais, si ce Rappel se renouvelle, c'est que le signe a été faussé, l'image défigurée. La division du règne animal a été introduite au sein de l'espèce humaine. L'homme est devenu un loup pour son frère. C'est à "la jalousie du diable" (cf. Sg 2, 24), mentionnée par le Coran dès la création de l'homme, qu'est imputée l'intrusion du péché dans le monde. Celui que les chrétiens d'Orient appellent volontiers "le Séparateur", va s'ingénier à séparer tout ce que Dieu a uni, à commencer par les époux (cf. 2, 102).

Cet éclatement des familles, des peuples, des croyants eux-mêmes, c'est la mort du sens de l'homme : "Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine" (Mt 12, 25). L'histoire humaine, y compris dans sa dimension religieuse, ne sera qu'un perpétuel rebondissement de haines, de meurtres, de schismes, de guerres, y compris de religion. Notre époque ne fait pas exception. On se retrouve bien dans l'énoncé des "œuvres de la chair" que saint Paul énumère chez qui a renoncé "à l'unité de l'Esprit" (cf. Ca 5, 19-21).

De toutes ces œuvres de destructions, de dissemblance, la plus nuisible, la plus sournoise aussi, c'est l'idolâtrie; Dieu n'est plus l'Unique de l'homme : "Ils sont devenus fous; ils ont troqué la gloire du Dieu incorruptible contre des images représentant l'homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, des reptiles" (Rm 1, 21-23).

Déjà, le livre de la Sagesse voyait dans le culte des idoles impersonnelles "le commencement, la cause et le comble de tout mal" (Sg 14, 22-27). De même, au travers de toutes les divisions de la communauté humaine, c'est le rejet de l'unicité de Dieu que le Livre de l'Islam constate et dénonce jalousement. Le péché contre l'Esprit est là : c'est l'incrédulité (ou kufr) sous sa forme idolâtre; mettre une créature à la place du Créateur (cf. 41, 37): qui est semblable à Dieu ? Et c'est aussi l'association (ou shirk) : qui est égal à Dieu ?

Dieu ne pardonne pas qu'on lui associe quoi que ce soit ; il pardonne à qui il veut des péchés moins graves que celui-ci. Celui qui associe quoi que ce soit à Dieu commet un crime immense (4, 48)

Le monothéisme combatif d'Abraham servira d'exemple et de référence (cf. 6, 79). Par contre, l'histoire des fils d'Israël apparaîtra comme celle de leurs divisions (45, 16 s), celle de leurs veaux d'or (cf. 20, 88). Les hommes formaient "une seule communauté"; celui qui est "légion" dès l'origine, les a détachés de l'Unique, et Babel est entré dans leur histoire (cf. 2, 213; 11, 110...).

La division des chrétiens.

Ainsi, les prophètes se sont succédés, avec le même message d'unité, essayant de rassembler la communauté éclatée. Ils connurent tous la persécution et l'échec (cf. 2, 253). Le Coran insiste sur le sort réservé à l'enseignement de Jésus :

Lorsque Jésus est venu avec des preuves manifestes, il dit :
"Je suis venu à vous avec la Sagesse pour vous exposer
une partie des questions sur lesquelles vous n'étiez pas d'accord.
Craignez Dieu et obéissez-moi !"
Les factieux s'opposèrent alors les uns aux autres (43, 63-65)

C'est que Jésus est bien cette "parole de vérité" dont les Juifs doutent encore" (19, 34). L'embarras atteint son comble face à l'échec intolérable de la croix

Ceux qui sont en désaccord à son sujet restent dans le doute
ils n'en ont pas une connaissance certaine,
ils ne suivent qu'une conjecture,
ils ne l'ont pas tué en certitude, mais Dieu l'a élevé à lui (4, 157-158).

Impossible d'échapper ici au "signe de contradiction". Il reste comme en suspens entre Juifs et Musulmans, encore accentué par l'accusation d'associationnisme que ces derniers, on l'a vu, font peser sur les chrétiens jusqu'à nos jours :

Dieu dit : "O Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui as dit aux hommes : "Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités en dessous de Dieu" ?" (5, 116).

La réponse que le Coran prête à Jésus est celle d'un monothéisme absolu (5, 117). Elle le lave entièrement des soupçons que les Juifs continuaient de porter contre sa mémoire au temps du Prophète. Mais les disciples de Jésus vont être sommairement accusés, à leur tour, d'avoir "altéré le sens des paroles révélées" (cf. 5, 41). Pire : "Ils ont pris leurs docteurs et leurs moines ainsi que le Messie, fils de Marie, comme seigneur au lieu de Dieu" (9, 51). Alors, le châtiment qui menace tous les incrédules n'a pas épargné les chrétiens :

Nous avons suscité entre eux l'hostilité et la haine, jusqu'au jour de la Résurrection.
Dieu leur montrera bientôt ce qu'ils ont fait - (5, 14).

Verset terrible qui s'impose comme un constat pesant sur toute l'histoire de l'Eglise dès l'époque apostolique

Les gens de Chloé m'ont appris qu'il y a des discordes parmi vous. Je m'explique : chacun de vous parle ainsi: "Moi, j'appartiens à Paul... moi, à Apollos... moi, à Céphas... moi, à Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? (1 Co 1, 11-13; cf. 11, 17 s).

Le temps et le lieu de la naissance de l'Islam ont porté dramatiquement la marque sanglante de ce Christianisme éclaté où les hérésies sans nombre achevaient de défigurer le visage du Christ et de l'Eglise en servant d'alibis à toutes les ambitions politiques. Où serait-on allé chercher la "religion de l' amour" ? Et l'Eglise, mère et maîtresse d'unité, où la trouver ?

C'est ici, sans doute, le creux le plus douloureux de cette étude. En effet, la division persistante et si souvent renaissante des chrétiens, a servi d'argument apologétique en faveur de l'authenticité coranique. Le Rappel confié à l'Islam a prédit qu'il en serait ainsi "jusqu'au jour de la Résurrection". Les petits pas accomplis récemment vers un oecuménisme à la fois pratique et spirituel, ne suffisent pas à constituer un démenti. Peut-on prétendre d'ailleurs que l'hostilité et même la haine aient partout disparu? Un bon témoin, le P. Abd-El-Jalil, ne laissait place à aucune illusion : "Le Coran fait allusion aux discussions théologiques et aux incertitudes doctrinales des chrétiens. Il déclare irrémédiables les divisions et la haine qui les déchirent, à cause, précisément, de leur infidélité au message véritable du Christ".

"Nos différences ont-elles le sens d'une communion ?". Il devient plus clair maintenant qu'il serait bien étranger d'oser cette question au sujet des rapports entre musulmans et chrétiens, si aucune réponse ne devait pouvoir s'ébaucher entre chrétiens face à leurs propres divisions.

VII. RETOUR A L'UNITE

Comme toutes les missions prophétiques, celle de Muhammad va être un "rappel" à l'unité dans une confession de foi en l'Unique. Rappel décisif puisque le "Livre inimitable", dicté par le Prophète, portera la marque de son origine divine. Rappel aussi très simple, à la portée de tous : "Dis : il m'a été interdit d'adorer ceux que vous invoquez en dehors de Dieu, et il m'a été ordonné de me soumettre au Seigneur des mondes" (40, 66).

Non, la prédication coranique n'inaugure pas une religion nouvelle. Il s'agit de purifier "l'Islam" de toujours des "innovations" introduites dans le culte de l'humanité, notamment par "les gens du Livre", et bien sûr, de toute pratique idolâtre, en bref, de tout ce qui a ruiné l'unité première en semant le doute. Voici, d'ailleurs, comment le cheikh Mohammed Abduh présente ce point de vue, très classique en Islam :

Au moment où apparut l'Islam, les hommes étaient divisés sur les questions religieuses tout en étant éloignés de la vraie foi, sauf un petit nombre; ils se disputaient et s'excommuniaient réciproquement et croyaient ainsi être dans le giron de Dieu (...). L'Islam rejeta tout cela et déclara de façon formelle que la religion est une, dans tous les temps et dans la bouche de tous les prophètes (...). Le Livre déclara formellement que, de tout temps, la vraie religion consistait à reconnaître Dieu seul pour Maître, à ne se soumettre qu'à Lui en L'adorant".

C'est clair. Pour Md Abduh et encore pour la quasi-totalité des musulmans, tout croyant de bonne foi devrait pouvoir faire retour à la raison en se mettant à l'écoute du Verbe coranique. Car le Coran entend bien fonder et organiser toute l'existence humaine dans un rapport totalitaire à l'Un. Dans un ouvrage très réfléchi et renouvelé sur "les perspectives et réalités de l'Islam", S. Hossein Nasr écrit encore :

L'unité est l'alpha et l'oméga de l'Islam (...). Elle est un moyen de réaliser la profonde "unicité" de toute existence (...). Toute manifestation de l'existence humaine devrait être organiquement reliée à la Shahâda : "Là ilâha ill'Allah !" (...). Chacun des actes de l'homme, jusqu'à sa façon de marcher et de manger, devrait manifester la norme spirituelle qui réside dans son esprit et dans son cœur.

Cette profession de l'Unique se présente comme une conversion du cœur qui apprend à nouveau à "se rassembler" (Ps 85), en se soumettant totalement à "Celui qui se surpasse pour pardonner", selon l'expression d'Isaïe (55, 7), si présente aussi dans le Coran. Et ce retour dépend de la miséricorde divine "déjà promise à Abraham et à sa descendance à jamais" (cf. Coran 2, 128). De fait, la Révélation biblique rattache à "notre père Abraham" le retour de l'humanité à l'unité, car Dieu s'est lié à la foi univoque du patriarche :

D'ailleurs, l'Ecriture, prévoyant que Dieu justifierait les païens parla foi, a annoncé d'avance à Abraham cette bonne nouvelle : Toutes les nations seront bénies en toi (cf. Gn 12, 3). Ainsi donc, ceux qui sont croyants sont bénis avec Abraham le croyant (Ga 3, 8 sq).

Soulignant la même universalité, le Coran insiste sur le fait qu' Abraham n'était ni juif, ni chrétien, mais déjà "musulman", au plein sens du terme (3, 65-67) : "Oui, Abraham représente vraiment tout un peuple" (16, 120).

Désormais, toute vocation personnelle aura cette saveur d'une consécration totale à l'Unique. Ainsi l'appel émouvant de Dieu à Moïse :

J'ai répandu sur toi mon amour (mahabba) afin que tu sois élevé sous mes yeux (...) Je t'ai formé pour moi-même ! (20, 39-41).

Chaque rupture de l'Alliance aura goût d'adultère. Mais comment Dieu resterait-il insensible au cri suppliant des pauvres et des prophètes : "Fais-moi revenir, que je puisse revenir, car Toi, Seigneur, Tu es mon Dieu !" (Jr 31,18) ? Et à chaque fois, ce sera le retour aux fiançailles scellées au désert : "J'ôterai de sa bouche les noms des Baals (...). Je te fiancerai à moi pour toujours !" (Os 2, 19 s).

Le message du Nouveau Testament se présente lui aussi comme une dénonciation de toutes les pratiques ou croyances qui dénaturent la foi. "C'est pour détruire les oeuvres du Diable que le Fils de Dieu est apparu", affirme saint Jean dans sa première Epître (1 Jn 3, 8). Et les derniers mots de cette même lettre devraient être révélateurs sous la plume du disciple bien-aimé : "Mes petits enfants, gardez-vous des idoles !" (l Jn 5, 21). De même, saint Paul exulte quand sa prédication a été comprise en milieu païen : "Chacun raconte comment vous vous êtes tournés vers Dieu en vous détournant des idoles pour servir le Dieu vivant et véritable" (1 Th 1, 9).

Tous ces retours successifs, toutes ces conversions individuelles ou collectives, ramènent les hommes au coude-à-coude du quotidien, dans l'adoration de l'Unique et la louange de sa Miséricorde. L'Islam historique n'a pas toujours été ferment d'unité, c'est évident. Pratiquement, il se trouve à peu près à la même enseigne que le Christianisme... Mais le Coran formule une "parole commune" qui constitue pour tous les monothéismes une bonne base de retour à l'unité

Dis: O gens du Livre ! Venez à une parole commune entre nous et vous; Nous n'adorons que Dieu; nous ne lui associons rien; nul parmi nous ne se donne de Seigneur en dehors de Dieu (3, 64).

VIII. UNE COMMUNAUTE POUR L'UNIQUE

S'il y a "parole commune" possible, c'est bien parce qu'il y a, pour tous, un Dieu qui n'en finit pas de vouloir rassembler. Dans la Bible comme dans le Coran, un de ses plus beaux noms manifeste clairement cette intention : le "rassembleur" (al-Jâmi')

Notre Seigneur! Tu es en vérité Celui-qui-réunira les hommes un jour; nul doute n'est permis à ce sujet, car Dieu ne manque pas à sa promesse (3, 9).

Cette espérance a soutenu les fils d'Israël au temps de l'exode et de l'exil. Jésus l'a éprouvée à en pleurer, tant elle correspondait au désir du Père dont il vivait :

Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! (Mt 23, 37, et // en Luc 13, 34-35).

Un tel instinct de rassemblement en Dieu relève, pour la foi chrétienne, du dynamisme même de la vie trinitaire, dynamisme contagieux que Dieu ne cesse de vouloir inspirer aux hommes pour que, librement, ils se réunissent en son Nom. A la suite du Temple et de la Synagogue (syn-agôgè), l'Eglise (ecclesia) désignera l'assemblée des frères, puis le lieu où le peuple chrétien s'assemble pour célébrer sa foi en la résurrection du Seigneur, et répondre par avance à l'invitation du dernier jour : "Venez, rassemblez-vous pour le grand festin de Dieu !" (Ap 19, 17).

A son tour, l'Islam s'est senti appelé à former cette communauté que l'Unique souhaite pour que se concrétise enfin son dessein d'unité :

Puissiez-vous former une seule communauté (3, 10 et parallèles)

Ne soyez pas au nombre des polythéistes,
ni de ceux qui ont divisé leur religion et formé des sectes,
chaque fraction se réjouissant de ce qu'elle détient (30, 31-32).

Cette communauté va reposer sur des piliers simples, accessibles à toutes les bonnes volontés : profession de foi (shahâda), prière cinq fois par jour (salât), jeûne du mois de Ramadân, aumône légale, et Pèlerinage pour ceux qui le peuvent. Le vendredi, consacré comme jour de la prière communautaire, au souvenir de la création de l'homme, est appelé "Jour du rassemblement" (même racine jm') : la réunion des croyants à la mosquée (il faut être douze au minimum) y préfigure l'assemblée des élus au Jour du Jugement. Ces observances suffisent à manifester et entretenir le don de l'unité entre frères, ainsi qu'à préserver la Communauté ('Umma) du péril de dissidence. Toutes les sectes de l'Islam - et elles sont nombreuses, comme l'avait prédit un hadith du Prophète - peuvent se côtoyer dans l'accomplissement de ces pratiques religieuses, la base dogmatique de leur unité étant fort réduite : la shahâda et la qibla (orientation de la prière vers La Mecque) suffisent à faire le musulman :

Aucun musulman ne peut être exclu de la Communauté s'il maintient cette minime exigence dogmatique, même s'il appartient à l'une des sectes nées des discussions relatives à la succession du Prophète, même s'il transgresse les prescriptions les plus importantes de la Loi, ou si, au fond de son cœur, il n'est qu'un hypocrite.

Le Temple de Mekkâ représente bien, à chaque heure de prière - cinq fois par jour -, et, plus visiblement encore, au temps du Pèlerinage, le pôle d'unité de tous les musulmans du monde, sur la seule attestation de leur foi en l'Unique, au message coranique et à la mission du Prophète. Aucun sanctuaire de chrétienté n'est encore le lieu béni d'une telle unanimité.

Conscients de cette force inouïe de cohésion puisée dans la fidélité rituelle commune, les musulmans accueillent volontiers comme évidence acquise la prédilection exprimée par le Coran : "Vous formez la meilleure Communauté suscitée pour les hommes : vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en Dieu" (3, 110).

Cependant, ceux qui ne se contentent pas d'une première lecture – et ils sont nombreux – déchiffrent dans le Livre un Islam qui est une exigence et pas simplement une assurance. Ici aussi, la foi est un commencement permanent qui ne s'entend bien qu'avec les œuvres (cf. 2, 277). Des divisions profondes peuvent coexister avec des apparences trompeuses d'unité (cf. 49, 9-10). Pour former une communauté digne de l'Unique, il faut l'amour dont lui nous a aimés le Premier (cf. 1 Jn 4, 19) :

La piété ne consiste pas à tourner votre face vers l'Orient ou vers l'Occident. L'homme bon est celui qui croit en Dieu, au dernier jour, aux anges, au Livre, aux prophètes, celui qui pour l'amour de Dieu donne de son bien à ses proches, aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs, aux mendiants et pour le rachat des captifs (...). Ceux qui remplissent leurs engagements, ceux qui sont patients dans l'adversité, le malheur et au moment du danger ; voilà ceux qui sont justes, qui craignent Dieu ! (2, 177).

Ne voit-on pas se profiler ici la litanie des Béatitudes ? Un autre beau verset en appelle à fonder la concorde et l'amour mutuel sur un mémorial des merveilles de Dieu :

Attachez-vous fortement au Pacte de Dieu : ne vous divisez pas ! Souvenez-vous des bienfaits de Dieu. Dieu a établi la concorde en vos cœurs ; vous êtes par sa grâce, devenus frères alors que vous étiez des ennemis les uns pour les autres. Vous étiez au bord d'un abîme de feu, et il vous a sauvés (3, 103).

Dans cette perspective ouverte, il est bon d'en revenir à tous ces grands moments d'irénisme prophétique où le peuple élu a pressenti qu'il n'avait été formé que pour préparer une communauté plus diversifiée où l'étranger d'hier trouverait sa place :

Les fils de l'étranger qui s'attachent au Seigneur pour assurer ses offices, pour aimer le nom du Seigneur et pour être à lui comme serviteurs, je les ferai venir à ma montagne sainte, je les ferai jubiler dans la maison où l'on me prie (...), car ma maison sera appelée "maison de prière pour tous les peuples". En plus de ceux déjà rassemblés, j'en rassemblerai encore ! (Is 56, 6-8).

Ainsi, Dieu peut changer les cœurs des idolâtres eux-mêmes, puisque tous les hommes ont été créés pour "former une communauté unique" : "S'ils se repentent, s'ils s'acquittent de la prière, s'ils font l'aumône, ils deviennent vos frères en religion" (9, 11). Quant au salut final des "gens du Livre", il ne saurait être mis en doute dès lors que ceux-ci s'efforcent de vivre en authentiques serviteurs de l'Unique. Le Coran est formel sur ce point, même si beaucoup de musulmans le sont moins

Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui sont chrétiens ou Sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour, ceux qui font le bien : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n'éprouveront plus alors aucune crainte, et ils ne seront plus affligés (2, 62).

Face à la tentation constante de réduire la communauté que se rassemble l'Eternel à celles que nos temples faits de main d'hommes parviennent à regrouper vaille que vaille, juifs, chrétiens ou musulmans, nous aurons toujours à entrer dans un dessein plus vaste qui, sans cesse, fait sauter les pauvres frontières de nos exclusives rapides et de nos intransigeances; car, vraiment, "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés" (1 Tm 2, 4) :

Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père (...). L'heure vient, et c'est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité (Jn 4, 21 s).

IX. L'UNITE DIFFEREE

Nous voici confirmés dans la foi en un dessein d'unité mystérieusement à l'œuvre dans le monde. Les divers monothéismes donnent à toute Parole de Dieu le sens d'un appel réitéré à la réalisation de ce dessein; et chacun se sentira investi d'une responsabilité de plus en plus universelle, à la mesure de la communauté unique à restaurer.

Hélas, il suffit d'avoir un peu vécu pour savoir que le projet le mieux lié à la foi risque bien d'échapper au vécu, en dépit de toutes nos intentions généreuses et d'initiatives parfois héroïques. Inutile d'évoquer davantage les lourdeurs qu'il faut d'abord combattre en soi ! Nous restons cruellement divisés. La paix que nous cherchons en nous et entre nous. Jésus nous a prévenus, elle n'est pas de ce monde (Jn 14, 27); *il ne l'a laissée aux siens qu'en les invitant à la désirer en lui au travers de la Passion et de la Croix. Le salut du Vivant de Pâques (Jn 20, 19-21) est aussi, selon le Coran, celui des anges au seuil du paradis : "La paix soit avec vous !" (cf. 13, 24; 14, 23; 16, 32; 39, 73...).

Et pourtant, tous ceux qui s'efforcent de faire oeuvre de paix en ce monde peuvent déjà se reconnaître frères en échangeant ce salut commun. Ce simple signe d'un consentement mutuel exprime au moins l'espérance d'un devenir partagé. Et le lien qui se crée ainsi est don de Dieu. Accueilli comme tel, il contribue déjà à relativiser toutes les distances, y compris celles qu'une appartenance religieuse tend à introduire dans les rapports humains

O vous qui croyez ! Soyez lucides lorsque vous vous engagez dans le chemin de Dieu; ne dites pas à celui qui vous offre la Paix: "Tu n'es pas croyant !" (4, 9.).

Il en va de même du don de l'unité. Il est déjà là entre ceux qui savent que le prochain est en définitive celui dont on s'approche. Et, de son propre chef, on ne peut exclure personne de cette approche sans risquer de s'isoler soi-même. Pour autant, aucune forme humaine ne peut instaurer cette unité jusqu'aux extrémités de tous les cœurs avant l'Heure de Dieu.

Si le croyant musulman identifie un peu vite cette unité avec celle de sa Communauté ('Umma), il va buter sur le verset qui prévient : "Pas de contrainte en religion !" (2, 256). Comment convaincre en laissant libre ? Il expérimente à son tour son incapacité à communiquer sa foi ou à ramener à son Islam juifs ou chrétiens qui, selon lui, s'en sont écartés. Il se souviendra qu'il a été dit au Prophète lui-même : "Tu n'es pas responsable de ceux qui ont morcelé leur religion et qui ont formé des sectes" (6, 159). Le sort de chacun dépend de Dieu.

Le croyant chrétien, quant à lui, reconnaît dans cette dépendance de Dieu une expression de la liberté de l'homme. Celle-ci n'est-elle pas "une création continuelle de l'Esprit de Dieu dans les consciences", selon une belle définition des évêques d'Afrique du Nord ? C'est pourquoi il faut tenir, également avec ces derniers, qu'aucun homme "ne connaît d'avance et de l'extérieur ce à quoi Dieu appelle son frère". Aussi, pas d'autre recours que d'entrer dans une prière d'abandon. On confiera à Dieu lui-même le soin de "trancher les différends" :

Dis : O Dieu ! Créature des cieux et de la terre, qui connaît ce qui est caché et ce qui est apparent, tu jugeras entre tes serviteurs et tu trancheras leurs différends (39, 46).

Cette prière d'humilité fait de la différence elle-même un chemin possible vers l'unité, dans la foi en une communauté humaine "de création et de résurrection" (31, 28).

Le chrétien pressent bien que cette unité "en différé" dépend fortement de sa propre ressemblance avec le Christ. Mais comment différer le péché qui est là pour défigurer le sens d'une communion qu'il aimerait donner à sa vie ? A ce point précis du chemin où chacun sent vivement sa différence d'avec le "Modèle unique", l'unité se dit malgré tout dans l'espérance qui sous-tend la marche commune vers l'au-delà de cette différence : "En attendant, conseille saint Paul, au point où nous en sommes, marchons dans la même direction" (Ph 3, 16).

Aussi, pour cesser de donner prise au jugement sévère de l'Islam face à leurs divisions séculaires, ces "frères encore séparés", qui aspirent à redevenir aujourd'hui chrétiens ensemble, devraient éprouver davantage la richesse et le dynamisme de cette direction commune. Celle-ci ne les sollicite-t-elle pas en permanence plus loin que les frontières visibles de leurs Eglises respectives, plus haut que ces murs dont le métropolite Platon de Kiev disait qu'ils ne s'élèvent pas jusqu'au ciel ? Cette direction, qui est chemin vivant dans le Christ, devrait suffire à leur ouvrir enfin les yeux sur l'Eglise qu'ils continuaient de constituer au long des âges, tout en tâtonnant vers elle, "une seule Eglise encore réellement indivise et sans doute jamais séparée", selon l'audacieuse expression de dom André Louf.

Espérance et divergences.

L'attitude qui nous tient à l'écoute du Coran et de nos frères d'Islam en dépit des divergences profondes relevées en cours de route, on la trouve décrite et préconisée dans le préambule de la Déclaration conciliaire Nostra aetate "sur les rapports de l'Eglise avec les religions non chrétiennes". Ce texte étonnant porte aussi la certitude d'une "communauté unique" préexistant à toutes nos divisions et destinée à resurgir dans la pleine lumière de la résurrection finale .

A notre époque, l'Eglise examine plus attentivement quelles sont ses relations avec les religions non chrétiennes. Dans sa tâche de promouvoir l'unité et la charité entre les hommes, et même entre les peuples, elle examine ici d'abord ce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensemble leur destinée.

Tous les peuples forment en effet une seule communauté; ils ont une seule origine, puisque Dieu a fait habiter toute la race humaine sur la face de la terre; ils ont aussi une seule fin dernière, Dieu, dont la providence, les témoignages de bonté et les desseins de salut s'étendent à tous, jusqu'à ce que les élus soient réunis dans la Cité sainte, que la gloire de Dieu illuminera et où tous les peuples marcheront à sa lumière.

En regard de ce texte de Vatican II, si simple et confiant, un verset coranique, souvent cité, prend valeur d'écho stimulant

Si Dieu l'avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu'il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour à tous se fera vers Dieu; il vous éclairera alors au sujet de vos différends (5, 48).

Une émulation mutuelle devrait ainsi s'exercer au sein même de la différence reconnue et acceptée. Comment exprimer autrement cette unité encore cachée qui appartient à la foi des uns et des autres ? Et comment contribuer à la proclamer partout où elle affleure déjà par grâce de Dieu ? Comment mieux répondre au désir tenace du Tout Autre appelant les siens, tous les siens, au partage de sa patience afin que nul ne manque au bercail de sa miséricorde ?

C'est évidemment l'amour du prochain tel qu'il est qui contribuera le plus efficacement à, l'avènement visible de cette communion en devenir. Il y faut l'humilité qui est besoin de l'autre au nom de la "part de vérité" (2, 213) contenue dans ce qu'il est. En ce sens, le Coran convient que les chrétiens sont "les plus proches des croyants" (i.-e. musulmans) par l'amitié", dès lors qu'ils ont "des prêtres et des moines qui ne s'enflent pas d'orgueil" (5, 82). Il conseille une grande tolérance de propos et de conduite avec les "gens du Livre"

Ne discute avec les gens du Livre que de la manière la plus courtoise. Sauf avec ceux d'entre eux qui sont injustes. Dites : Nous croyons à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu vers vous; Notre Dieu qui est votre Dieu est unique et nous lui sommes soumis (29, 46).

Saint Paul ne prônait-il pas un comportement identique vis-à-vis des non-chrétiens de Colosses ? "Trouvez la juste attitude à l'égard des non-chrétiens; saisissez l'occasion. Que vos propos soient toujours bienveillants, relevés de sel, avec l'art de répondre à chacun comme il faut" (Col 4, 5-6). Il nous faudrait prendre davantage au sérieux l'espérance partagée de cette "unité différée". N'est-elle pas déjà un lien authentique ? Il suffirait de l'accueillir ensemble comme un appel de l'Esprit présidant à toute rencontre pour y solliciter de nouveaux dépassements vers une vérité "toujours plus grande".

En s'y livrant tout entière, l'Eglise ne ferait qu'entrer plus avant dans son propre mystère qui est, en ce monde, de signifier la communion des saints par-delà toutes les tensions des siens. Sa prière demeure celle de son Maître, sur la terre comme au ciel : "Que tous soient un comme nous sommes un, moi en eux comme toi en moi, et qu'ainsi le monde puisse connaître que c'est toi qui m'as envoyé et que tu les a aimés comme tu m'as aimé" (Jn 17, 21-23).

Et c'est la foi de l'Eglise qui permet à tout fidèle de demander en son nom, à chaque eucharistie, que se poursuive en elle le passage du signe à la réalité : "Conduis-la vers l'unité parfaite. Toi qui règnes pour les siècles des siècles. Amen".

X. UNE UNITE DIFFERENCIEE

Si l'unité parfaite est ainsi différée dans le cours du temps, c'est qu'elle ne s'accommode que de l'éternel, comme toute perfection. Elle se propose néanmoins dès maintenant à tout croyant, comme un dynamisme propre à la foi contre tout parti pris de rupture ou d'isolement. Elle s'exprime déjà dans une émulation mutuelle susceptible de dévoiler le sens encore si mystérieux de la différence inscrite en forme d'exigence dans la conscience de chacun. On compromet l'unité en niant cette différence. Mais il n'est pas superflu de préserver celle-ci contre les démons de la discorde et de la jactance qui ont toujours tendance à l'ériger en absolu. Ne court-on pas le risque d'entretenir, dans les durcissements exclusifs de certaines approches théologiques, une résurgence subtile de l'idolâtrie ? Ceci dit, sans rien vouloir contester de cette cohérence profonde qui amène chaque monothéisme à se recevoir comme "religion de l'unité", et notamment de cette unité où devraient converger, tôt ou tard, toutes les autres démarches accomplies de bonne foi en direction de l'Unique.

Si le Coran insiste tant sur la révélation, en finale, des "vraies raisons de nos dissensions" (cf. 16,124 et //), ce n'est pas, semble-t-il, pour assurer que toute différence va devoir alors disparaître devant l'évidence qui la nie. Cela, Dieu seul le sait! Il est permis de penser toutefois que ces "différends", aujourd'hui irréductibles en apparence, pourront enfin être assumés dans une unité plus vaste. L'imagination est ici prise de court, sauf à savoir lire ce que nous disent les "signes" de Dieu épars dans la nature, la créature et l'Ecriture.

Car il est clair que Dieu ne souhaitera jamais trouver entre les hommes une uniformité qu'il n'y a pas mise. C'est d'ailleurs écrit : "Les hommes sont tous tirés du sol, et c'est de la terre qu'Adam fut créé. Le Seigneur, dans sa grande sagesse, les a distingués et les a fait marcher dans des voies différentes" (Si 33, 10-11).

Si Dieu a créé "un couple de chaque chose" (Coran 51, 49), c'est sans doute parce que lui seul est Un, et que la différenciation première, comme on l'a dit, c'est d'être "non-un". Mais nous devons croire aussi que l'image et la ressemblance du Créateur et de sa perfection restent bien présentes jusque dans cette différenciation issue de lui. Le sage Ben Sirach complète ici l'affirmation coranique : "Toutes choses vont par deux, l'une correspond à l'autre, et il n'a rien créé d'imparfait. L'une renforce le bien de l'autre. Qui pourrait se rassasier de voir sa gloire ?" (Si 42, 24-25).

N'est-il pas significatif que la description coranique du Paradis soit elle-même très haute en couleurs : des fleuves d'eau incorruptible, des fleuves de lait au goût inaltérable, des fleuves de vin délicieux, des fleuves de miel purifié, sans compter "toutes sortes de fruits et le pardon du Seigneur" (47, 15) ?

Si les différences proviennent réellement de l'unité, elles devraient tendre logiquement à y revenir, un peu à la façon dont les pièces d'un puzzle aspirent à retrouver leur cohérence dans l'image complète qui préexistait à leur morcellement. Ira-t-on se contenter de la pauvre idée de l'homme que suggèrent un bras et un crâne dépassant au sommet d'un mur ? Car l'homme, nous dit saint Paul, n'est pas un ensemble de pièces détachées : "Tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps" (1 Co 12, 12). De même, on conviendra aisément que la différence entre l'homme et la femme n'est pas un luxe inutile. N'est-elle pas le trait d'union qui dit qu'ils sont faits l'un pour l'autre ? En tous ces exemples concrets, la différence trouve sa raison d' être dans une relation qui fait apparaître une nouvelle entité aussi réelle que ses composantes isolées :

Le vrai problème posé par la notion de différence, écrit le P. Pierre Jean Labarrière, c'est celui de l'unité (...), de cette "unité plurielle" qui est justement en elle-même articulation de différences. Ce qui est premier, en régime humain, c'est toujours la relation, unité de l'unité et des différences. Ainsi du rapport qui unit et qui oppose l'homme et la femme.

Pour la foi chrétienne, ce qui est premier "en régime humain" l'est aussi en régime divin. Dieu qui est amour est essentiellement un être de relations. S'il nous est permis d'avoir une mystique de la différence, c'est bien parce que celle-ci s'origine en Dieu même.

Nous disons qu'elle a un sens en Dieu. Elle s'exprime en clair dans un dialogue où le Verbe reste unique quand il murmure : "Mon Père !"            "Mon Fils !". L'Esprit seul peut faire la différence. Il est le lien par excellence. Il garantit personnellement l'union parfaite dans la sauvegarde des Personnes une fusion sans confusion. Dans ce même Esprit, tous les croyants peuvent comprendre pourquoi les "plus beaux noms" de Dieu impliquent une relation. Les petits, les simples, n'ont pas besoin qu'on le leur apprenne; ils se savent inclus dans chacun de ces noms. Les prier, c'est se trouver en lui : "Abba ! Père !" C'est se trouver dans l'Esprit qui, d'un même souffle, dit "Toi" et "Moi" parce qu'il est "Lui" (huwa). Ainsi, sur les lèvres du soufi, l'invocation d'Allah va se simplifier dans la grâce d'union, jusqu'à ne conserver que la dernière lettre - h - qui n'est précisément qu'un souffle :

Il me dit : "Et moi, qui suis-je ?" Je répondis : "Tu es le Parfait, le Transcendant à l'égard de tout ce qui peut venir à l'esprit" Il me répondit : "Tu ne me connais pas !".  
Je lui dis sans craindre de manquer au respect : "Tu es Celui à la ressemblance de qui sont toutes les créatures. contingentes. Tu es le Seigneur et le serviteur, l'Un et le multiple (...) En Toi se conjoignent les contraires et les opposés (...)."  
Il me dit : "Cela suffit. Tu me connais ! Loue-nous pour ce que nous t'avons enseigné à notre sujet car tu ne peux nous connaître par un autre que nous. Rien ne conduit à nous que nous-même".

Faut-il relever que le Dieu de l'Ancien Testament, et du Coran comme ici, celui des mystiques, parle volontiers en nous ? "Faisons l'homme à notre image". Quels sont ces mystérieux partenaires de l'intimité créatrice ?

On peut mieux concevoir désormais l'exigence dépouillante du véritable dialogue. Elle s'appuie sur la grâce particulière qui a pourvu chacun de dons différents : "l'un celui-ci, l'autre celui-là" (1 Co 7, 7). Cette diversité est à elle-même une épreuve : "Je voudrais bien que tous les hommes soient comme moi !" laisse échapper saint Paul (ibid.), et le Coran dit bien : "Il a voulu vous éprouver par le don qu'il vous a fait" (5, 48, déjà cité). Mais la tradition musulmane voit aussi dans la différence une miséricorde (rahmâ) qui renvoie au mystère de l'Unique. Dans son rapport avec les musulmans, Louis Massignon s'est laissé éprouver par cette miséricorde jusqu'à tout offrir de lui-même pour "entrer dans l'axe de leur naissance". Il a tenté de vivre le lien de communion que le Christ déploie secrètement en terre d'Islam, gage du salut accompli et réponse au désir exprimé et vécu de soumission à l'absolu de Dieu. Sa foi chrétienne y a puisé d'autres dimensions. Cette démarche très pure est restée longtemps incomprise et isolée en milieu chrétien. A-t-elle eu son répondant en Islam ? Peut-elle en avoir ? Dieu seul le sait ! Elle dit à sa façon que "tout maintien figé de la différence" ou "toute recherche tendue d'originalité" représentent la rupture du dialogue, l'avortement de l'unité. Récemment encore, le patriarche Ignace IV dénonçait fortement, à la Sorbonne, la manière la plus simpliste d'affirmer sa différence qui est "de faire contre". lI ajoutait : "L'idolâtrie guette la quête trop passionnée d'identité. Et l'on sait que les idoles ont soif de sang". Il suffit, en effet, de constater ce qui se passe aujourd'hui encore.

XI. LE SENS D'UNE COMMUNION ?

Nous avons donc emprunté ce chemin de dialogue où, chacun se laissant interroger et mettre en cause par le point de vue de l'autre, il n'est plus possible de se cantonner dans ses positions antérieures. L'autre contribue à renvoyer vers le mystère parce que ce qu'il en dit sonne juste, même si son approche se fait par des voies inconciliables avec les nôtres. Peut-on aller jusqu'à dire, avec le P. Michel Corbin, que dans cette marche vers l'Un "surgit la différence comme cela qui ne se conserve pas et accepte de se supprimer vers l'Un" ?

Dans la pratique, aucun des partenaires ne pourrait sans se renier lui-même, envisager la "suppression" de telle ou telle "différence" qui le constitue dans sa foi et fait de lui, par exemple, un chrétien et non un musulman. Mais n'est-ce pas cette différence, mieux replacée dans le mystère de l'Un, qui va contribuer à faire à l'autre sa place jusque dans ce qui le spécifie ?

Ainsi, l'Islam adresse aux chrétiens deux reproches fondamentaux dont l'assise coranique parait, à première lecture, incontestable : notre conception trinitaire de l'unité divine, et notre affirmation de la crucifixion comme sommet nécessaire de l'Incarnation rédemptrice. Il suffira de souligner que, pour nous chrétiens, ces deux "différences" ont réellement sens et valeur de communion : communion des Personnes divines dans l'unité d'une même "nature"; communion anticipée de la multitude dans l'amour du Christ offrant son humanité, semblable à la nôtre, pour que se reconstitue en son Corps de gloire l'unité de la communauté humaine. Cette double communion (qui n'en fait qu'une) n'est guère accessible que dans la foi nue. Nos infidélités au double commandement de l'amour, nous en fournissent l'évidence quotidienne, sans que se décourage pour autant l'espérance qui en cherche le gage en chaque eucharistie. Et il est clair que les musulmans sont inclus dans la multitude rendue présente sous le voile du sacrement, "mystère de la foi" où s'accomplit notre communion en Dieu et avec tous les hommes que Dieu aime, "par le Christ, avec le Christ et dans le Christ".

Quant à notre propre difficulté vis-à-vis de l'Islam, elle s'exprime à l'évidence comme une interrogation sur la mission du Prophète Muhammad et, partant, sur l'origine du Livre de l'Islam dont nous ne voyons pas comment l'insérer dans le champ clos de la révélation biblique. Néanmoins, cette différence, toute radicale qu'elle soit à nos yeux, est elle-même relativisée par le Coran. On l'a vu en effet, celui-ci renvoie les "gens du Livre", et même tous les hommes de bonne volonté, à ce "règlement des différends" qui fera éclater la communion au jour de la résurrection finale.

En définitive, ne suffit-il pas à l'espérance que les différences énoncées ici aient déjà le sens d'une communion au moins pour ceux qui les professent comme essentielles à leur foi ? Et ne se rejoint-on pas assez dans cette certitude d'une communion que Dieu prépare, une communion en lui, impossible à l'homme ? L'urgent serait alors d'y répondre de son mieux dès maintenant. C'est sûr, "il y a plusieurs demeures dans la maison du Père" (Jn 14, 2), et cette diversité s'est inscrite en profondeur dans l'histoire des hommes et des croyants eux-mêmes. Mais pour être d'authentiques témoins de la Lumière, ces derniers ne doivent-ils pas s'efforcer de signifier aussi, dans les modalités concrètes de leurs relations, l'unité plus mystérieuse encore de la Demeure éternelle "qui n'est pas faite de main d'homme" ?

C'est pourquoi nos amis soufis, évoqués en commençant, nous écrivaient aussi que "la foi dans le cœur des créatures" est une lumière destinée à tous :

Cette lumière n'est autre que la lumière divine comparée au soleil derrière un vitrail aux couleurs différentes. Celui qui est derrière les vitres voit beaucoup de couleurs. Celui qui a dépassé les vitres ne voit plus de couleurs, mais le soleil seul en lumière, parce que les couleurs sont dans les vitres et non pas dans le soleil.

Ainsi, pas question de se contenter de cette communion vue de loin. Il y a entre nous un autre prophétisme possible que celui de Balaam annonçant l'astre du matin, mais "pas pour maintenant" (Nb 24) ! La tentation serait forte alors de rentrer chacun sous sa tente. Mais ce serait mal comprendre l'exigence d'un dessein d'unité portant, de part et d'autre, l'empreinte de celui qui seul peut se révéler comme l'Unique. Il importe, en effet, que se signifie dans l'aujourd'hui des hommes ce qui appartient à l'éternel présent de Dieu. D'autant que l'espérance a ici un visage: dans la réalité actuelle de la communion des "élus". nous pensons, les uns et les autres, pouvoir rejoindre, d'un même cœur, ces frères et ces sœurs, jadis "musulmans" ou "chrétiens" (pour s'en tenir à notre sujet), qui partagent de fait la même joie de Dieu après avoir vécu, jusque dans leur mort, une authentique fidélité à des normes de foi différentes.

Comme tous les mystères du Royaume, celui de la communion des saints demande à emprunter, à travers les disciples du Christ, le canal de l'incarnation. Il nous faut donc signifier cette union d'au-delà par le quasi-sacrement d'une entente confiante entre nous dès maintenant.

Cet accord mutuel s'exprimera par tous les moyens de la solidarité et de la coresponsabilité politique et sociale au service de la justice et de la paix. Avec le P. Anawati, on peut imaginer une coopération de tous les croyants pour la mise en place d'une société nouvelle "à la base d'un humanisme théocentrique intégral qui ferait place sans heurt aux exigences des trois grands monothéismes et à celles du monde contemporain". On peut encore exprimer cela comme le faisait Mohammed Arkoun dans une "Supplique" aux chrétiens, malheureusement trop peu entendue : "Mettons-nous au travail : un travail d'équipe qui nous donnera le sens de la solidarité. La compréhension, voire la communion, nous seront alors données de surcroît".

La communion ainsi envisagée se ferait donc "dans la différence reconnue et assumée", comme le souhaitait Mgr Teissier, archevêque-coadjuteur d'Alger, dans un article récent.

Mais ne doutons pas de pouvoir aussi répondre ensemble à un appel à la prière bousculant toutes les voies de l'émulation spirituelle pour mieux les rapprocher dans le don de Dieu. Se goûte alors une authentique communion dans la différence intégrée, célébration polyphonique des innombrables merveilles et miséricordes où l'Unique de toutes nos ressemblances a laissé sa trace inimitable. Moment de pure joie où, dans l'harmonie des cœurs, s'expérimente le désir partagé de celui qui vient, prélude à ce jour du grand rassemblement où Dieu sera "tout en tous" (1 Co 15, 28). Partout où deux ou trois se réunissent avec cette intention, se vit l'Alliance entre la fidélité d'Abraham - ce "peuple" qui marchait en présence de Dieu - et la fidélité du Tout Présent : "Je suis là, au milieu d'eux !" : "Et il se passe le phénomène que voici : c'est Dieu qui, au fond de nous, reçoit Dieu venant à nous, et Dieu contemple Dieu ! Dieu en qui consiste la béatitude".

On n'insistera donc jamais assez sur la nécessité de cette présence mutuelle où la différence qui effarouchait se laisse apprivoiser pour devenir, au fil du quotidien le plus simple, à la fois signe et chemin de communion. Il faut de même croire que, sans attendre la fin des temps, Dieu peut ouvrir d'autres voies d'accès à son mystère où s'expliciteraient nos différences. Cela pourrait se passer sur la montagne de la Transfiguration où le P. Youakim Moubarac nous ramène, chrétiens et musulmans, pour y poursuivre le dialogue. Voie de l'apophatisme chère à l'Orient : tandis que la nuée, "révélation parfaite de l'Esprit", "soustrait le Fils aux yeux de la chair", voici que les yeux de la foi s'ouvrent "sur le seul mystère divin représenté par le Père" : "Et la béatitude est si simple qu'il ne peut plus y entrer de distinction".

Fr. CHRISTIAN-MARIE
Monastère de Tibhirine (Algérie)