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N° 79/11 - Novembre 1979

CHRETIENS AU MAGHREB
LE SENS DE NOS RENCONTRES

Lettre pastorale de la Conférence épiscopale d'Afrique du Nord, Rome, 4 mai 1979. 

INTRODUCTION

De nombreuses personnes ou communautés expriment fréquemment le besoin qu'elles ressentent de se voir aidées dans leur effort pour éclairer, du point de vue de l'Evangile, le sens de leur existence dans les pays de notre région. C'est la raison d'être, d'ailleurs, de beaucoup, de petites équipes et de bien des rencontres entre chrétiens à travers le Maghreb. Dans cette recherche, faite à la lumière de l'Evangile et en partant de la vie quotidienne, plusieurs groupes ont tenu à partager avec la Conférence Episcopale d'Afrique du Nord les questions qu'ils se posent et les directions dans lesquelles ils cherchent une réponse.

En d'autres circonstances, nous avons eu l'occasion de réfléchir ensemble sur l'une ou l'autre dimension de notre vocation. Ce fut le cas en particulier dans la lettre que nous vous avons adressée, en tant que Conférence épiscopale, en juin 1977, au sujet des "situations nouvelles" dans nos communautés au Maghreb.

Par la présente lettre, nous voudrions plus spécialement vous communiquer, au terme de la réflexion commune de notre Conférence épiscopale, des éléments de méditation qui puissent vous aider à situer votre vie chrétienne, surtout du point de vue de nos relations avec nos frères du Maghreb. Nous voudrions, en particulier, envisager le sens d'une rencontre entre des hommes et des communautés qui sont marqués par leur appartenance aux deux traditions culturelles et spirituelles de l'Islam et du Christianisme. La situation dans laquelle nous nous trouvons revêt, en effet, une signification importante par rapport à chaque personne engagée dans cette rencontre, mais aussi par rapport aux deux communautés religieuses, chrétienne et musulmane.

PREMIERE PARTIE

I. NOS COMMUNAUTES CHRETIENNES S'INTERROGENT SUR LEUR VOCATION AU MAGHREB

1. Situation actuelle de nos communautés.

Nos communautés chrétiennes au Maghreb sont aujourd'hui formées de petits groupes de personnes, le plus souvent étrangères, généralement présentes dans notre région pour des raisons professionnelles. Un noyau de chrétiens permanents, laïques, prêtres et surtout religieuses, assume la responsabilité d'une présence plus continue.

Dans ce contexte, nos relations quotidiennes avec les Maghrébins se situent plutôt au plan des engagements professionnels ou des rencontres de voisinage. Cependant, en raison de circonstances qui leur sont personnelles, quelquesuns d'entre nous vivent aussi des relations beaucoup plus étroites qui naissent d'une longue présence au Maghreb, d'amitiés anciennes, ou, plus encore, de l'intégration dans une famille du pays.

De toutes façons, chaque chrétien, même provisoirement présent dans notre région, ne tarde pas à découvrir que son existence au Maghreb revêt une signification particulière en raison de notre situation des communautés humaines et religieuses qui ont une histoire et une culture différentes de la nôtre.

2. Nos diverses vocations individuelles et notre vocation commune

Comme nous le savons tous, il existe une perspective fondamentale à partir de laquelle un chrétien peut chercher à préciser sa vocation propre au Maghreb, comme ailleurs dans le monde. Partout où nous cherchons à vivre, sous l'une ou l'autre forme, l'amour des frères, nous savons bien que nous rejoignons le cœur même de l'Evangile. Cependant nos diverses situations de vie déterminent dans le concret des engagements différents qui dépendent de ce que nous sommes, mais aussi des personnes que nous rencontrons et des événements dans lesquels nous sommes impliqués. Pendant notre séjour au Maghreb nous avons cherché à reconnaître les traits particuliers de notre vocation individuelle.

C'est ainsi que certains d'entre nous sont surtout engagés, au nom de tous, dans le service des plus pauvres, par leur participation à diverses actions sociales, par leur style de vie ou par leur travail auprès des enfants abandonnés, des handicapés, des malades, des personnes âgées ou de tout autre groupe d'hommes ou de femmes marqués par la souffrance ou marginalisés par la Société. Nous sentons tous l'importance primordiale de cette forme de témoignage pour des disciples de Jésus. Souvent ce sont les religieuses qui l'exercent en notre nom à tous.

La plupart d'entre nous, par leur travail professionnel, leur compétence technique ou des engagements volontaires, apportent leur contribution à l'effort de développement, de justice ou de promotion des personnes, qui est animé, dans notre région, par les Maghrébins eux-mêmes. Bien d'autres formes encore d'engagement humain expriment d'autres aspects de notre vocation chrétienne, dont, par exemple, les tâches culturelles, les efforts pour comprendre la langue du pays, etc...

Pour d'autres encore, c'est d'abord dans la communauté chrétienne ellemême que se vit leur service au Maghreb, depuis la catéchèse des plus jeunes, l'animation liturgique, la formation biblique ou théologique, l'action oecuménique, jusqu'à l'entrée plus avant dans la mission d'offrande et de prière au nom de tous.

Mais par-delà ces diversités, une vocation commune particulière nous est donnée à tous ensemble, du fait même de notre existence minoritaire de chrétiens dispersés dans des régions de tradition musulmane. Cette vocation nous devons la vivre ensemble, en communauté, et par conséquent, en méditer les différents aspects et l'approfondir dans le partage entre nos diocèses d'un bout à l'autre du Maghreb.

3. Une Longue histoire de rencontre entre chrétiens et musulmans

Dans les siècles passés, hélas ! bien des obstacles de toutes sortes se sont dressés pour s'opposer à la possibilité de rapports confiants entre chrétiens et musulmans. Et pourtant, d'autres perspectives de rencontre peuvent-être recherchées, dans la vérité. De fait, en diverses périodes des voix se sont élevées pour témoigner en faveur d'une reconnaissance mutuelle entre croyants chrétiens et musulmans.

L'Histoire a retenu, par exemple, la grandeur humaine et spirituelle de la rencontre au XIIè siècle, sur la terre d'Egypte, entre le Sultan de l'époque et St François d'Assise s'avançant, seul, au Nom de Jésus-Christ, vers ses frères de l'Islam. Au Maghreb même, on ne peut manquer d'évoquer la magnifique expression que St Grégoire VII devait donner, au XIè siècle, des relations qui conviennent entre croyants chrétiens et musulmans, en réponse à la lettre qui lui avait été adressée par An Nâsir Ben Alannas, Emir de la Kalaa des Beni Hammâd.

Plus près de nous, la déclaration de Vatican II sur les relations avec les religions non-chrétiennes a exprimé, au nom de l'Eglise universelle, cette même volonté de reconnaissance et de respect.

4. Méditer les dimensions universelles du Mystère du Christ

Beaucoup d'entre nous sont entrés résolument dans des relations de confiance avec leurs frères du Maghreb. Nous voudrions les aider, dans les pages qui suivent, à comprendre comment le respect profond que nous voulons porter aux personnes et aux communautés du Maghreb est en même temps, pour nous, un moyen de vivre le témoignage que nous devons à Jésus-Christ.

Notre existence minoritaire au milieu d'hommes qui se reconnaissent dans la tradition islamique nous oblige, en effet, à reprendre notre méditation sur le Mystère du Christ pour en découvrir les dimensions universelles. Dans les situations qui sont les nôtres ici, nous avons besoin de mieux comprendre comment l'Evangile est aussi une Bonne Nouvelle de Dieu au sujet des hommes avec qui nous vivons au Maghreb et de quelle manière nous pouvons en rendre compte.

Nous vous proposons donc, dans ce but, d'entrer avec nous, à nouveau, dans la méditation des Mystères du Christ, de l'Esprit et de l'Eglise. Nous vous inviterons ensuite à reprendre la lecture de la Bible, du point de vue qui nous est ouvert par notre expérience chrétienne au milieu de communautés humaines qui vivent dans une autre tradition religieuse.

Nous chercherons enfin, à discerner quelques aspects caractéristiques des attitudes de vie auxquels nous sommes appelés pour vivre, dans l'Esprit de Jésus, la rencontre avec nos frères du Maghreb.

Nous espérons que vous pourrez vous-mêmes prolonger la réflexion dans la foi sur les thèmes que nous vous proposons et dont bien des aspects devraient encore se dévoiler ou s'approfondir, à la faveur de notre existence chrétienne au milieu de nos frères et de notre méditation de la Parole de Dieu. Nous attendons aussi l'aide de tous ceux qui, dans d'autres régions du monde, se sentent concernés par le sens d'une existence chrétienne au milieu des nations, et tout particulièrement par la rencontre entre chrétiens et musulmans.

Pour établir un lien visible avec des communautés chrétiennes sœurs, appelées comme nous à vivre parmi les hommes des autres traditions religieuses, nous vous proposons les quelques lignes suivantes extraites des Orientations pour un dialogue inter-religieux récemment publiées par la Conférence épiscopale des évêques de l'Inde

"Le chrétien se découvre lui-même comme un don de Dieu et un signe de l'amour de Dieu pour le monde (...). Il sait que la promesse de vie éternelle qui lui a été faite demeurera vaine s'il ne s'établit en relation avec son environnement immédiat, et tout spécialement avec ses frères et sœurs en humanité. Sa vie est essentiellement un don reçu pour être partagé, et elle s'épanouit dans la mesure même où il la donne. C'est seulement par ses relations avec les autres qu'il devient une personne. Le Mystère ineffable qui sera le terme de son existence l'invite à se dépasser lui-même et à Le rencontrer dans la personne des autres. Il est donc appelé à vivre et à grandir dans la communauté des hommes et en constant dialogue avec tous, pour bâtir avec eux un monde fraternel et amical".

 

DEUXIEME PARTIE
REFLEXION DOCTRINALE

 

II. TOUS LES HOMMES ONT ÉTÉ CRÉÉS POUR GRANDIR DANS LE CHRIST

"Il est l'image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, car en lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre... Tout est créé par lui et pour lui, et il est, lui, par devant tout" (Col. 1, 15-17).

1. Tous les hommes reçoivent du Créateur la même vocation fondamentale.

Notre vie au Maghreb s'inscrit d'abord sur la base des relations humaines. Grâce à elles nous sommes à nous interroger ensemble sur la plupart des réalités de l'existence des hommes.

Or, la Bible nous révèle l'identité fondamentale de toute vocation humaine. Cette identité fonde, à son niveau le plus profond, toutes nos collaborations. N'avons-nous pas la même destinée individuelle et collective par delà les divergences de nos traditions religieuses et de nos habitudes culturelles ?

Pour le croyant, le monde naît de la volonté créatrice de Dieu à chaque instant de l'histoire. L'humanité reçoit ainsi une vocation première et fondamentale qui concerne chaque homme quelle que soit sa tradition culturelle et religieuse.

En Adam, créé à l'image de Dieu, l'humanité entière était déjà insérée dans sa véritable destinée. L'initiative divine est bien antérieure à l'adoption du Peuple de Dieu et à l'institution de l'Eglise.

Cette conviction nous conduit à découvrir dans chaque existence humaine le même mystère fondamental, malgré la diversité des types de réalisation suivant les temps et les lieux.

"Populorum Progressio" nous invite à comprendre cette vocation commune à tous les hommes comme un appel à la croissance en humanité.

"Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation. Dès la naissance est donné à tous un germe, un ensemble d'aptitudes et de qualité à faire fructifier. Un épanouissement, fruit de l'éducation reçue du milieu et de l'effort personnel, permettra à chacun de s'orienter vers la destinée que lui propose son Créateur. Doué d'intelligence et de liberté, l'homme est responsable de sa croissance et de son salut" (P.P.15).

La croissance des individus ne se sépare pas de leur croissance collective. Tous les hommes, croyants et non-croyants, ont à façonner ensemble un monde qui donne à chaque personne ses chances de croissance humaine. "Chaque homme, poursuit P. P., est un membre de la Société; il appartient à l'humanité tout entière. Ce n'est pas tel ou tel homme mais tous les hommes qui sont appelés à un développement plénier" (P.P.17).

On mesure déjà toutes les conséquences de ces convictions pour l'existence des chrétiens au milieu de leurs frères. Une tâche commune sollicite tous les hommes et les engage en même temps dans une collaboration pour que croissent en humanité les personnes et les communautés.

2. Croissance humaine dans une vision de foi.

Cependant, au cœur de toute croissance humaine vraie, les croyants discernent dans la foi un appel de Dieu. Au milieu de leurs frères, ils affirment la réalité d'un autre ordre de croissance, commun à toute existence humaine, même si peu d'hommes en ont la claire conscience.

Les croyants découvrent en effet dans la foi la source de chaque vocation humaine : le geste créateur, et son terme : la rencontre avec Dieu.

Au plus profond de toute croissance humaine, il y a possibilité d'obéissance à Dieu ou de refus. Les dimensions les plus significatives de toute existence humaine sont à situer dans les instants et les situations où l'homme prend parti pour ou contre sa véritable vocation, c'est-à-dire pour ou contre l'appel que Dieu lui adresse. L'humanité en croissance se heurte ainsi inévitablement au mystère du mal. Les premiers chapitres de l'Epître aux Romains, évoquant la présence du péché dans toute existence, rejoignent les intuitions de la Genèse qui situent aux origines mêmes de l'histoire humaine, le douloureux combat de l'homme pris entre le bien et le mal : "Je ne fais pas le bien que je veux et je commets le mal que je ne veux pas" (Rm 7, 19). Aucun homme n'échappe à cette lutte. Comme chrétiens, nous croyons que ce débat intérieur n'est jamais celui de l'homme laissé à ses propres forces, mais que le Christ et son Esprit y sont présents.

3. Cette vocation commune trouve sa dimension plénière en Jésus-Christ

La lecture chrétienne de la vocation humaine ne s'achève pas avec une méditation sur la croissance en humanité. Depuis que Jésus est venu, l'affirmation que "Dieu a créé l'homme à son image" prend un sens nouveau. Cette "image de Dieu" qui habite, en sa profondeur, chaque individu de l'espère humaine, nous la connaissons dans toute sa splendeur. en regardant Jésus ressuscité "resplendissant de la Gloire de Dieu et expression de son être" (Heb. 1, 3).

Comme le dit l'Epître aux Colossiens, en Jésus-Christ nous découvrons "l'image du Dieu invisible, le Premier-né de toute créature" (Col. 1, 15-16) autrement dit, le premier homme qui ait réalisé pleinement sa vocation humaine pour que tout homme réalise aussi la sienne, en Lui et par Lui.

Le chrétien reconnaît dans la foi cette vocation et il l'assume consciemment par son baptême et sa vie à la suite de Jésus-Christ. Mais là encore, cette vocation confessée par le chrétien ne lui est pas réservée. Elle est celle de tout homme. Il n'y a pas de destinée humaine qui ne soit "créée en Jésus-Christ" (Eph. 2, 10; Col. 1, 16) et qui ne soit relative au Christ dans la mesure où l'homme accepte de grandir selon sa véritable vocation. A la suite de Vatican II et de Paul VI, Jean-Paul II l'affirme fortement dans toute son Encyclique "Redemptor hominis" : ...Le Christ est en quelque sorte uni à l'homme à chaque homme sans aucune exception, même si ce dernier n'en est pas conscient "Le Christ, mort et ressuscité pour tous, offre à l'homme - à tout homme et à tous les hommes - lumière et force pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation" (R.H.n° 14).

"Si ce Corps Mystique est le Peuple de Dieu..., cela signifie que tout homme est, dans ce Corps, pénétré par le souffle de vie qui vient du Christ (...). Cette vie promise et offerte à chaque homme par le Père de Jésus-Christ (...) est l'accomplissement final de la vocation de l'homme" (R.H.n° 18).

"...Chaque chrétien de la communauté du Peuple de Dieu construit le Corps du Christ. Ce principe (...) doit être appliqué selon de justes proportions à tous les hommes et à chacun d'eux" (R.H. n° 21).

Ainsi les chrétiens se laissent remplir de lumière par la Parole de Dieu. Celle-ci, en affinant leur regard, accroît leur respect pour la dignité et le cheminement de tout homme. Si ce dernier est non-chrétien, ils n'en font pas un chrétien qui s'ignore, mais ils apprennent qu'il est admis au "même héritage, membre du même Corps, bénéficiaire de la même promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l'Evangile" (Eph. 3, 6). Ils ne lui imposent pas cette vision de leur foi chrétienne, mais ils le regardent dans la joie de cette lumière et de cette destinée fondamentalement identique qui rapproche et unit tous les hommes.

Là encore se fondent des possibilités sans limites de collaboration et d'interpellation entre chrétiens et non-chrétiens. Chaque homme, en effet, est appelé au plus profond de lui-même, à vivre selon ce qui fonde l'humanité nouvelle et accomplit dans sa plénitude la croissance vraie de l'homme.

III. LA DIMENSION UNIVERSELLE DE L'INCARNATION RÉDEMPTRICE ET SON DÉPLOIEMENT JUSQU'A LA PAROUSIE

1. L' incarnation du Verbe a une portée universelle

"Par l'Incarnation, le Fils de Dieu s'est uni d'une certaine manière à tout homme" (G.S.22), dit Vatican II. Jean-Paul II le rappelle avec insistance. "L'Eglise désire servir cet objectif unique : que tout homme puisse retrouver le Christ (...). Jésus-Christ devient d'une certaine manière, nouvellement présent, malgré l'apparence de toutes ses absences, malgré toutes les limitations de la présence et de l'activité institutionnelle de l'Eglise. Jésus-Christ devient présent avec la puissance de la vérité et avec l'amour qui se sont exprimés en Lui avec une plénitude unique et impossible à répéter, bien que sa vie terrestre ait été brève, et plus brève encore son activité publique (...). Chaque homme a été inclus dans le mystère de la Rédemption, et Jésus-Christ s'est uni à chacun pour toujours, à travers ce mystère" (R.H.n° 13).

Dans l'Incarnation rédemptrice, un lien décisif est ainsi établi entre Dieu et chaque homme. Sans doute ce lien devra-t-il, pour prendre toute sa force, être accueilli comme un don de Dieu dans la foi et dans le Baptême.

Cependant sans que tous les peuples soient baptisés, l'Incarnation a des conséquences pour l'humanité entière. "Puisque toutes choses ont été créées par le Christ et pour le Christ et dans le Christ (Col. 1, 16), il s'ensuit qu'il existe une relation vitale, consciente ou non, de tous les hommes avec le Christ" (Cardinal Duval, Rapport au Synode 74).

Tout homme est appelé à réaliser cette destinée que dévoile pour tous le baptême du Christ : "Tu es mon Fils, moi, aujourd'hui je t'ai engendré" (Lc 3, 22). Ce mystère de création filiale dépasse le petit groupe des chrétiens et concerne la totalité des temps et des lieux. Le Christ et son Esprit ne cessent de s'y employer auprès de tous et de chacun. Commentant le verset : "Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler" (Mat,. 11, 27) saint Irénée écrivait déjà : "le mot "révèlera" n'a certainement pas le sens futur comme si le Verbe n'avait commencé à manifester le Père qu'après être né de Marie, mais il a une portée générale et vise la totalité des temps. Depuis le commencement en effet, le Fils, présent à l'ouvrage par lui modelé, révèle le Père à tous ceux à qui le Père le veut et quand il le veut et comme il le veut" (Adv. Haer. IV, 6, 7).

2. ...et se déploie à travers l’histoire des hommes jusqu’à la Parousie

L'Incarnation rédemptrice du Verbe qui a, dès l'origine, une signification universelle, nous est connue cependant à travers un événement précis de l'histoire juive. Il appartient à l'Eglise d'en découvrir les dimensions et implications tout au long de l'histoire des hommes.

La diversité des cultures et leur développement, la prise de conscience aussi, plus claire, du péché des hommes, nous dévoilent progressivement les dimensions du Christ Total, rachetant les hommes de tous les temps.

Par son incarnation, le Christ assume toutes les valeurs que les hommes, au long de l'histoire, mettent en oeuvre, de même qu'il prend sur lui, pour les en libérer, les péchés dont sont marquées chaque époque et chaque civilisation. Le dévoilement des dimensions complètes de l'Incarnation et de la Rédemption ne pourra se réaliser que par la rencontre réelle de l'événement Jésus-Christ avec toutes les cultures de la terre.

Le temps pendant lequel les chrétiens et les non-chrétiens se rencontrent et échangent au sujet des différences de leur regard sur l'homme et sur Dieu, est un temps pendant lequel le mystère du Christ manifeste toujours davantage ses dimensions universelles.

Chaque génération chrétienne doit, pour son propre compte, faire cette découverte du Visage du Christ qui correspond aux questions et aux besoins de l'homme de son époque.

Nous savons aussi que "la création, en attente, aspire à la Révélation des fils de Dieu" (Rom. 8, 19) et que l'appel de Paul est celui même que le Christ adresse à tous les hommes : "Laissez-vous réconcilier avec Dieu". Cet appel, même s'il n'est pas explicitement entendu par les non-chrétiens, est au cœur de toutes les détresses et de toutes les souffrances humaines et trouve sa réponse en Jésus, mort et ressuscité.

Le Christ, nouvel Adam, reçoit ce titre parce que : "en Lui, toute la race humaine a été renouvelée" (Rom. 5, 12-21; 1 Cor. 15, 45-49). La dimension définitive et universelle de l'Incarnation se révélera dans une réconciliation de tous les hommes avec Dieu : "Dieu, par le Christ, réconciliait le monde avec lui" (2 Cor. 5, 19).

A la lumière de notre foi chrétienne, nous regardons avec confiance la diversité actuelle des traditions culturelles et religieuses des hommes. Nous croyons, en effet, que malgré la différence des religions, des idéologies et des paroles sur l'homme et sur Dieu, "le Seigneur est le terme de l'histoire humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l'histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations" (L.G.45, 2).

Tournés vers l'avenir, nous attendons aussi les élargissements prodigieux de notre regard sur l'homme et sur Jésus, qui naîtront de l'inter-action entre les cultures chrétiennes actuelles et les questions posées par les hommes des autres traditions de l'humanité.

"Le Rédempteur de l'homme, Jésus-Christ, est le Centre du Cosmos et de l'Histoire" (R.H.n° 1).

 

IV. L'ESPRIT DE DIEU AGIT DANS TOUS LES CHEMINEMENTS VRAIMENT HUMAINS DES INDIVIDUS ET DES GROUPES

1. C’est  l’Esprit de Dieu qui conduit la mission de l'Eglise

Toute la mission de l'Eglise est fondée sur la promesse de Jésus de donner l'Esprit aux Apôtres et aux disciples. "Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de Vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi; et à votre tour vous me rendrez témoignage" (Jn 15, 2627). - "Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous, vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités du monde" (Ac. 1, 8).

L'action de l'Esprit selon l'expérience de Pierre est le point de départ de la vie et du rayonnement de l'Eglise : "Ce Jésus a reçu du Père l'EspritSaint promis et il l'a répandu comme vous le voyez et l'entendez" (Ac. 2, 33).

Cette présence de l'Esprit qui conduit l'action des Apôtres semble en fixer les étapes, parfois de façon presque impérative. "Paul et Silas parcoururent la Phrygie et la région Galate car le Saint Esprit les avait empêcher d'annoncer la Parole en Asie. Arrivés aux limites de la Mysie, ils tentèrent de gagner la Bithynie, mais l'Esprit de Jésus ne les laissa pas faire" (Ac. 16, 6-7).

Ainsi, ce témoignage que porte l'Eglise au Christ repose sur la force de l'Esprit qui suscite, éclaire et soutient l'action des Apôtres et des disciples.

L'Esprit-Saint est "l'Agent principal" (E.N.75) de l'exercice de la mission de l'Eglise. C'est lui qui prépare les cœurs à la venue de Dieu. C'est pourquoi "l'Église de notre temps semble répéter avec une ferveur toujours plus grande et une sainte insistance "Viens, Esprit-Saint !"... Peut-on dire que l'Eglise n'est pas seule dans cette supplication ? Oui, on peut le dire, parce que le besoin de ce qui est spirituel est exprimé également par des personnes qui se trouvent hors des frontières visibles de l'Eglise" (R.H.n° 18).

2. L' Esprit-Saint suscite en chacun la recherche de Dieu et le service des hommes

L'Esprit de Dieu "remplit l'univers" (Sag. 1). Parce que Dieu veut le salut de tous les hommes (1 Tim.), toutes les personnes, tous les peuples bénéficient de son action mystérieuse mais réelle. La vie de chaque peuple est marquée profondément par son influence. L'histoire des hommes est l'histoire des appels de l'Esprit.

St Paul dans l'Epître aux Romains affirme cette action universelle de l'Esprit lorsqu'il dit que les hommes qui ne connaissent pas la loi écrite "se tiennent à eux-mêmes lieu de loi : ils montrent la réalité de la loi écrite en leur cœur" (Rm 2, 14-15). Cette loi gravée dans leur cœur et non sur la pierre est l'oeuvre de l'Esprit comme l'avait annoncé Ezéchiel : "Je mettrai mon esprit en vous... " (Ez. 36, 27).

Le Concile Vatican II discerne en tout homme cet appel intérieur de l'Esprit de Dieu. "L'Eglise sait que l'homme, sans cesse sollicité par l'Esprit de Dieu, ne sera jamais tout à fait indifférent au problème religieux, comme le prouvent non seulement l'expérience des siècles passés, mais encore de multiples témoignages de notre temps" (G.S.41, 1). D'après le Concile, cette action de l'Esprit se situe au sein même de tout dynamisme humain conforme à la vraie vocation de l'homme.

"Le Christ, à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur terre, agit désormais dans le cœur des hommes par la puissance de son Esprit. Il n'y suscite pas seulement le désir du siècle à venir mais, par là même, anime aussi, purifie et fortifie ces inspirations généreuses qui poussent la famille humaine à améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin la terre entière" (G.S.38, 1).

Et le texte conciliaire poursuit en soulignant comment l'action de l'Esprit est à percevoir non seulement dans toute tension religieuse vers l'au-delà, mais encore dans toute entreprise de service terrestre des hommes.

On comprend dès lors comment le Concile peut découvrir la présence agissante de l'Esprit de Dieu dans toute évolution sociale de l'humanité qui a pour base la vérité, la justice et l'amour. "L'Esprit de Dieu qui, par une providence admirable conduit le cours du temps et rénove la face de la terre est présent à cette évolution" (G.S.26, 4).

3. Chrétiens et non-chrétiens ont à répondre ensemble aux appels de l’Esprit pour que vienne le Règne de Dieu

De telles perspectives donnent leur sens profond aux relations entre chrétiens et non-chrétiens. Notre regard est élargi. Il s'agit, non seulement des dispositions religieuses propres à chaque peuple, mais aussi de toute croissance humaine, individuelle ou collective.

Tout homme, chrétien ou non-chrétien, est sollicité par l'Esprit de Dieu, pendant son existence terrestre, d'apporter sa participation à cette construction commune.

Dans leur rencontre, chrétiens et non-chrétiens ont à s'entraider pour répondre ainsi à leur vocation profonde et participer, chacun selon son appel propre, à cette croissance en plénitude des individus, des sociétés et finalement au long des siècles, de l'humanité tout entière.

Le Règne de Dieu vient plus pleinement par la connaissance du Mystère du Christ; il se réalise déjà par l'instauration de toutes les valeurs de justice, de vérité, de liberté, de paix et d'amour qui sont les fruits de l'Esprit de Dieu, dans toutes les relations humaines, au cœur de chaque personne comme au sein des relations collectives elles-mêmes.

V. L'EGLISE ET LA VENUE DU REGNE DE DIEU

1. Le salut dont l’Eglise est le signe, c’est le venue du Règne de Dieu

L'Eglise a la conviction, mise en pleine lumière à Vatican II, d'être le "Sacrement universel du salut" (L.G.48). C'est-à-dire, le signe visible et efficace d'un dessein de Dieu qui concerne chaque homme et l'humanité tout entière. Trop souvent, les chrétiens sont tentés de prendre ce signe, l'Eglise, comme le but de toute l'histoire religieuse de l'humanité. En fait, le but c'est l'avènement du Règne de Dieu. Jésus est venu pour le proclamer et l'instaurer (Mc 14, 1-15).

Ce Règne s'instaure partout où l'homme est arraché au pouvoir de la mort, sous toutes ses formes, pour entrer en partage de la vie même de Dieu. Il s'exprime par l'entrée dans l'ordre de l'amour à travers le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus; il se réalise par la croissance du Christ total dans l'univers. Car, "c'est de Lui que le corps tout entier coordonné et bien uni grâce à toutes les articulations qui le desservent selon une activité répartie à la mesure de chacun, réalise sa propre croissance, pour se construire lui-même dans l'Amour" (Eph. 4, 16).

2. Ce Règne universel et intérieur aux personnes ne peut être confondu avec aucune réalité visible

Ce Règne de Dieu concerne toutes les réalités, toutes les personnes et tous les temps. Il est de soi universel. Il n'a pas d'autres frontières ni d'autres limites que celles du refus que l'homme peut opposer à sa croissance et des désordres qui en résultent dans les sociétés et l'univers. C'est pourquoi, en attendant que se manifestent "la liberté et la gloire des enfants de Dieu", la création toute entière gémit maintenant dans les douleurs de l'enfantement" (Rm. 8, 23). Ce Règne ne se confond avec aucune réalité de ce monde, pas même l'Eglise. Il n'est pas d'ordre sociologique. Il est intérieur à toute réalité humaine comme la semence d'une vie ajustée à sa source. Il s'étend partout où, sous l'action de l'Esprit, des hommes et des femmes donnent leur vie pour que vienne la communion universelle dans l'amour.

Le Messie de ce Règne, Jésus, a pris ses distances par rapport à tout pouvoir et s'est fait serviteur selon la prophétie d'Isaïe (52), donnant sa vie pour l'amour de ceux qu'il appelle à la réconciliation et à la communion.

Pourtant la tentation est grande et sans cesse renaissante de confondre le Règne de Dieu avec un Royaume clairement délimité et visible de tous, dans les frontières duquel serait accomplie toute justice : "Seigneur, est-ce maintenant, disaient les Apôtres à l'Ascension, que tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? (Actes 1, 6). Et Jésus répond : "Le Règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable. On ne dira pas : le voici, le voilà. En effet, le Règne de Dieu est parmi vous" (Luc 17, 20). Les frontières du Règne ne passent donc pas entre les hommes, entre les chrétiens et les non-chrétiens, les croyants et les non-croyants elles passent par le cœur de tout homme, et c'est ainsi seulement que, peu à peu, vient ce "Règne sans limite et sans fin... règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d'amour et de paix" que chante la liturgie (Préface du Christ Roi).

3. La croissance du Règne de Dieu se réalise par le mystère pascal dont le Christ a révélé l’universelle et éternelle fécondité

La vie et la mort du Christ nous ont permis de découvrir la mystérieuse loi par laquelle est assurée la croissance de ce Règne. "En vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul : si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance" (Jn 12, 24-25). La croissance du Règne de Dieu s'opère donc par le mystère pascal dont le Christ a révélé l'universelle et éternelle fécondité. Comme un grain jeté en terre et qui doit mourir pour porter du fruit, il fait de sa propre mort, vie donnée pour ses amis, la source de la Résurrection (Rm 6, 5-6).

Chacun s'inscrit dans ce mouvement par ses multiples "passages" (Pâques) où l'arrachement à soi, comme une mort, est le premier pas d'incessants renouvellements qui conduisent à la vie selon les Béatitudes. C'est ce que le chrétien célèbre par le baptême. "Car si nous avons été totalement unis à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection" (Rm 6, 5). Mais ce mouvement de "passage" est vrai pour tout homme qui renonce, à lui-même et s'ouvre à la vie selon l'Esprit.

"En effet, puisque Jésus est mort pour tous, et que la vocation dernière de l' homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit-Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au mystère pascal" (G.S.22, 5).

4. La responsabilité propre de l’Eglise est de témoigner dans le monde de cette vocation commune à tous les hommes

Ce mouvement qui fait passer l'homme de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, de l'esclavage du prince de ce monde au Règne de Dieu, est la réalité la plus profonde de toute l'histoire et de chaque existence individuelle. L'Eglise est la communauté des hommes à qui l'Evangile a été confié pour découvrir, célèbrer et vivre ce passage devant le monde et au nom du monde. C'est son apport propre à l'histoire commune des hommes que de rappeler inlassablement cette vocation mystérieuse de l'humanité. Elle est ainsi le sacrement du Règne de Dieu. Dans sa réalité visible et socialement définie, s'exprime et se réalise (sacramentellement) la vocation commune à tout homme. En effet, chaque personne et chaque communauté humaine, quelle que soit son attitude par rapport à l'Eglise, accueille ou refuse ce projet de Dieu pour sa part, à travers ses choix de vie, ses comportements et ses combats.

La conversion fondamentale à laquelle nous devons nous appeler les uns les autres n'est pas d'abord le passage d'un groupe humain à un autre, mais cette entrée dans les lois du Règne Universel de Dieu dont les Béatitudes et le mystère pascal constituent le chemin.

En tant que signe, l'Eglise ne recouvre pas la totalité de la réalité qu'elle signifie. Le Règne de Dieu vient dans l'humanité entière même quand il n'est pas accueilli et célébré que par le petit groupe des chrétiens.

Il peut se faire même que des communautés d'Eglise voilent ce qu'elles devraient annoncer, et se ferment au Mystère qu'elle porte en elle. Il peut se faire aussi que la venue du Règne de Dieu soit manifestée dans la vie d'hommes et de femmes qui n'appartiennent pas au groupe des disciples de Jésus. Mais partout où elle existe, l'Eglise attire l'attention des hommes sur Jésus et son Evangile, manifestant par le fait même, comment vient le Règne de Dieu.

5. Aucune œuvre par laquelle vient le Règne de Dieu n'est étrangère à la mission de l Eglise

Avec tous les hommes de bonne volonté, les chrétiens ont à s'engager dans toutes les tâches par lesquelles vient le Règne de Dieu. Car le Règne ne se réalise pas seulement là où les hommes acceptent le baptême. Il vient aussi partout où l'homme est engagé dans sa véritable vocation, partout où il est aimé, partout où il crée des communautés dans lesquelles on apprend à aimer : famille, associations, nations. Il vient partout où le pauvre est traité comme un homme, partout où les adversaires se réconcilient, partout où la justice est promue, où la paix s'établit, où la vérité, la beauté et le bien grandissent l'homme.

L'Eglise et les chrétiens accomplissent donc également leur mission comme hommes et comme chrétiens, chaque fois qu'ils s'engagent avec les autres hommes dans ces gestes qui font venir le Royaume.

Les tâches de l'Eglise peuvent prendre des accents différents suivant les temps et les lieux, car les vocations des personnes sont diverses et le Règne de Dieu ne vient pas toujours selon les mêmes rythmes.

Pour celui-ci, ce sera la catéchisation d'une nouvelle communauté, pour celui-là, ce sera la construction de l'unité entre les disciples du Christ, pour tel autre, l'engagement dans un combat qui fait venir la justice, pour tel autre encore, le service des plus pauvres, pour tel autre, la prière au nom du peuple, l'action pour la vérité, pour la paix, pour l'entente entre les hommes, les religions ou les peuples, et pour tous l'humble tâche quotidienne. Réserver le nom de mission de l'Eglise à l'une seule de ses activités, c'est mutiler la vocation chrétienne. Les communautés de chrétiens l'ont bien compris au cours de l'histoire, quand elles ont multiplié toutes sortes d'engagements dans l'action sociale, éducative et humanitaire. Ecoles et dispensaires, orphelinats et universités, trêve de Dieu et droit d'asile, etc..., ont exprimé au long des siècles, la diversité des tâches concrètes qui traduisent l'engagement des chrétiens pour que vienne le Royaume.

Dans toutes ces tâches, comme dans d'autres plus actuelles (oecuménisme, dialogue, justice et paix, aide aux plus pauvres, etc... ), l'engagement des chrétiens et de l'Eglise fait venir le Règne de Dieu. Dans les sociétés multiconfessionnelles ou laïques de notre époque, le plus souvent cet engagement sera vécu avec tous les hommes de bonne volonté. Reconnaître que ces tâches sont communes à tous les hommes, c'est situer la vocation chrétienne au cœur de tout combat pour une existence vraiment humaine.

TROISIEME PARTIE
REFLEXION SCRIPTURAIRE

VI. L'HISTOIRE DU SALUT SE RÉALISE AU SEIN DES CULTURES

1. L'expression de la foi du Peuple de Dieu s’enrichit de la rencontre avec les autres cultures

Les exégètes nous aident à comprendre de mieux en mieux l'importance des liens établis entre la Révélation reçue par le Peuple de la Bible et les grandes cultures contemporaines. Quelques textes majeurs de la Genèse s'enracinent dans les vieux récits babyloniens. Les plus belles affirmations messianiques ont beaucoup emprunté aux textes de vénération du roi, communs à tout l'ancien Orient. Les Livres de Sagesse à travers les cultures de l'époque découvrent l' existence de la Sagesse Supérieure qui vient de Dieu créateur de l'Univers et des hommes et Rédempteur de son Peuple.

Chaque rencontre du peuple de Dieu avec les autres nations est l'occasion pour lui d'entamer une nouvelle étape dans la découverte et l'expression du projet de Dieu sur l'homme. Que serait le message du peuple hébreu sans le séjour en Egypte, sans la déportation en exil ou même sans les affrontements avec les royaumes helléniques au IIIè siècle avant J. C. ?

2. La foi des hommes du Nouveau Testament s'enrichit, elle aussi, par la rencontre avec les cultures contemporaines

Nous serions tentés parfois de réserver la constatation qui précède aux seules époques qui ont précédé le Nouveau Testament. Et pourtant la prédication de Jésus n'a pas changé, de ce point de vue, les modes de progression de la Révélation. L'Evangile prêché en araméen ne sera connu des générations futures qu'à travers des témoignages rédigés en grec. L'inter-action de la Parole de Dieu reçue par la communauté chrétienne et des cultures environnantes n'apparaît nulle part avec plus d'évidence que dans le Prologue de l'Evangile de St Jean : "Au commencement était le Verbe... ". Ce texte majeur pour la Christologie porte en lui même une double référence à la Bible et à la culture hellénistique. Il en va de même des méditations de l'Epître aux Ephésiens ou de l'Epître aux Colossiens sur le Christ. Or, ces documents pauliniens et johanniques ont joué un rôle déterminant dans l'expression de la foi chrétienne sur Jésus.

3. L' inter-action des cultures et  du Christianisme se poursuit dans le temps de l’Eglise

L'histoire de la Révélation se poursuit donc dans un perpétuel va-et-vient entre la rencontre des peuples et la méditation sur la Parole reçue de Dieu. Tous les chrétiens savent bien aujourd'hui qu'il leur faudra attendre la Parousie, le retour de Jésus, pour que le Message qu'Il nous a apporté soit dévoilé dans toutes ses dimensions.

Comme. vient de le rappeler le Pape Jean-Paul II, l'Eglise réalise sa vocation universelle en recevant de chaque groupe humain et de chaque temps une vision plus riche du mystère du Christ et de sa réalisation dans l'histoire du monde. "... L'Eglise et tous les chrétiens ont pu parvenir à une conscience plus complète du mystère du Christ caché depuis les siècles (Col. 1, 26) en Dieu pour être révélé dans le temps - dans l'Homme Jésus-Christ - et pour se révéler continuellement en tout temps" (R.H.n° 11).

L'existence de deux grandes traditions chrétiennes orientale et occidentale sur les seules rives de la Méditerranée illustrent depuis quinze siècles cette nécessaire complémentarité des cultures qui permet de déchiffrer avec plus d'ampleur le sens du Message reçu.

L'humanité tout entière est engagée dans une histoire collective dont Dieu fait une histoire du Salut, et, chaque nouvelle étape de l'existence des hommes donne une nouvelle dimension à l'histoire de la Révélation de Dieu aux hommes.

Ce qui importe maintenant pour nous, chrétiens au Maghreb, c'est donc de discerner quels nouveaux développements de l'histoire religieuse des hommes apparaissent dans les situations concrètes qui sont les nôtres. Car à chaque temps de l'histoire du salut correspondent des missions spécifiques et, par conséquent, des fidélités nouvelles.

VII. LA DIMENSION UNIVERSELLE DE L'HISTOIRE DU SALUT

1. Il n'y a de peuple élu qu'au bénéfice de l'humanité tout entière

Nous avons longtemps été tentés de considérer l'histoire du salut uniquement à travers les grandes étapes de l'existence judéo-chrétienne de l'humanité. Or ce qui est premier, c'est l'humanité tout entière; telle est la vraie perspective.

L'histoire judéo-chrétienne se situe à l'intérieur de l'histoire commune des hommes en relation avec le destin de l'humanité et comme un élément décisif de cette histoire.

Dieu ne conduit pas l'histoire du salut au bénéfice de la seule descendance d'Abraham. A travers les missions successives des patriarches, de Moise, de David, des prophètes jusqu'à Jean-Baptiste, ce qui est en cause c'est le salut de tous les hommes.

2. L' alliance avec Abraham se situe à l’intérieur de l’alliance universelle avec Noë

Israël, pendant l'exil, cherche à comprendre le dessein de Dieu dans une perspective plus large qui soit en rapport avec les questions nouvelles que lui pose son existence au milieu des nations. C'est la lecture de l'histoire de l'humanité que nous propose, dans le Pentateuque, le document sacerdotal.

Le dessein de Dieu "lui apparaît scandé non par une alliance, mais par trois alliances : l'alliance avec Noé (Gen. 9), l'alliance avec Abraham (Gen. 17) et enfin l'alliance du Sinaï (Ex. 20)".

"Les textes de Gen. 6-9 attestent une interprétation théologique de l'intelligence qu'Israël avait de lui-même... Israël a cherché à se comprendre soi-même à partir de cette alliance générale conclue par Yahveh. En dehors de l'alliance que Dieu conclut avec l'humanité, il faut toujours affirmer aussi la singularité d'un groupe choisi, que ce soit Israël ou le peuple de Dieu du Nouveau Testament. Le sens de l'existence de ce groupe se trouve précisément dans sa référence aux "autres", aux "nations", voire à "tous".

3. L' alliance avec Abraham est  au bénéfice de toutes les nations

D'ailleurs le plus ancien texte sur l'alliance, est lui aussi ouvert sur la destinée de tous les hommes : "Dieu dit à Abraham "Je bénirai ceux qui te béniront et par toi, tous les clans du sol acquerront la bénédiction" (Gen. 12, 3).

"Pour ce cycle patriarcal, ce qui préoccupe (le Yahviste) c'est la responsabilité d'Israël à l'égard des peuples qui l'entourent : moabites, ammonites, philistins et araméens. Comment ces peuples peuvent-ils trouver la bénédiction de Dieu ?... Dieu a accordé à Israël de grandir, de prospérer, mais cette bénédiction réalisatrice de la promesse faite aux patriarches doit rayonner pour atteindre très concrètement les peuples voisins". "L'élection n'implique pas comme conséquence le désintérêt à l'égard des autres peuples : au contraire, elle ouvre une tâche aux aspects multiples qui oblige à croire à la solidarité des hommes devant Dieu".

Comme l'écrit le Père Dion : "L'originalité (du Yahviste) consiste à situer Israël en fonction de l'ensemble de l'humanité, à s'interroger non seulement sur l’œuvre du Dieu sauveur, mais sur celle du Dieu Créateur. Le Yahviste a bien saisi que tout ne commençait pas avec l'histoire d'Israël. Puisque Yahveh avait sûrement été actif à l'origine même du monde, il ne pouvait pas vraiment s'intéresser aux seuls enfants d'Abraham'.

4. L'Ancien Testament connaît des situations dans lesquelles les hommes des « nations » contribuent à l’histoire du Salut

On ne peut réduire à une seule position l'ensemble du témoignage vétéro-testamentaire sur la situation religieuse des nations.

Certes, des passages de l'Ancien Testament portent un jugement sévère sur les nations et semblent établir une distinction radicale entre le destin du peuple élu et celui du reste des hommes perdu dans les ténèbres de l'idolâtrie. Mais cette perspective n'est pas la seule. Abel, Hénoch, Noé, Melchisédech, Jethro, Job, la reine de Saba, etc..., attestent, dans le livre même qui nous raconte l'histoire du peuple élu, que Dieu continue à trouver des hommes justes au sein des nations.

Le Livre de Jonas est tout entier écrit pour inviter les fils du peuple élu à découvrir que Dieu prend soin également de ceux qui cheminent dans les religions des nations. Plus encore, en évoquant Ninive, il raconte la conversion à Dieu de païens ennemis acharnés du peuple élu. Le prophète est ainsi appelé à se convertir en acceptant que Dieu suscite un vrai repentir chez les païens eux-mêmes, et leur pardonne.

Dieu réalise son dessein à travers l'action des non-juifs eux-mêmes. Trois chapitre du Livre des Nombres (23, 24, 25) nous racontent comment Dieu envoya le devin Balaam pour bénir Israël au moment où le peuple élu s'approchait des terres de Moab. Après l'exil, nous dit la Bible, Dieu choisira Cyrus, le fondateur de l'empire perse, pour ramener son peuple vers la terre de la Promesse : "Ainsi parle le Seigneur à son Messie, à Cyrus que je tiens par la main droite... C'est à cause de mon serviteur Jacob, oui d'Israël mon élu, que je t'ai appelé par ton nom. Je t'ai qualifié sans que tu me connaisses. C'est moi qui selon la justice ai fait surgir cet homme" (Isa. 45, 1-13).

Le Livre du Deuteronome (4, 19) semble même suggérer que Dieu, qui exige d'Israël une adoration sans mélange, laisserait les autres peuples le prier à travers leur adoration des astres du ciel.

A travers ces textes et bien d'autres, particulièrement de la Sagesse et des Psaumes, "l'Ancien Testament témoigne clairement de ce que le pouvoir de Yahveh n'est pas limité à un territoire ni à des hommes, de ce que Yahveh prend soin de tous les hommes, et, enfin, de ce que Yahveh appelle tous les hommes à le reconnaître explicitement".

VIII. JESUS ET LES "EXCLUS"

1. De son vivant, Jésus a réservé sa propre activité et celle de ses disciples aux fils d’Israël

Au témoignage de Matthieu, Jésus déclare formellement lors de sa rencontre avec la femme de Syro-Phénicie, une "païenne" (Mc 7, 24) : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël" (Mat. 15, 27). Il invite d'ailleurs ses disciples pendant cette première étape de leur existence apostolique, à calquer leur attitude sur la sienne: "Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville des Samaritains. Allez plutôt aux brebis perdues de la maison d'Israël" (Mat. 10, 5-6). On peut donc dire qu'avant la Pentecôte, les non-juifs, dans la pensée de Jésus ne sont pas appelés à entrer dans le groupe des disciples.

2. Jésus ne se sent limité par aucune barrière

Cependant l'attitude de Jésus exprime une volonté expresse de renverser toutes les discriminations raciales ou religieuses qui empêchaient d'admettre l'existence d'hommes droits hors du petit noyau des juifs judéens de stricte observance.

Jésus reconnaît une ouverture beaucoup plus grande chez des personnes que leur comportement moral ou leur catégorie sociale plaçaient en marge du peuple élu : "En vérité, je vous le déclare, collecteurs d'impôts et prostituées vous précéderont dans le Royaume de Dieu. En effet, Jean est venu à vous dans le chemin de la justice, et vous ne l'avez pas cru; collecteurs d'impôts et prostituées au contraire l'ont cru. Et vous, voyant cela, vous ne vous êtes pas davantage repentis dans la suite pour le croire" (Mat. 21, 31-32).

La conversion de Lévi et de Zachée, le pardon à la femme pécheresse, la parabole du Pharisien et du Publicain, les rencontres avec les lépreux et bien d'autres épisodes montrent la souveraine liberté de Jésus par rapport aux barrières que les hommes établissent entre eux et auxquelles la religion viendrait donner un caractère sacré.

3. Jésus et les Samaritains

L'attitude de Jésus à l'égard des Samaritains semble tout particulièrement propre à illustrer cette ouverture possible du cœur de l'homme à l'extérieur du judaïsme orthodoxe. Le lépreux samaritain (doublement impur) est le seul à rendre grâce (Lc. 17, 16) et Jésus souligne son geste : "Il ne s'est trouvé personne pour revenir rendre gloire à Dieu; il n'y a que cet étranger" (Le. 17, 17). De même, ce n'est pas sans une intention précise que Jésus choisit un Samaritain comme héros de la parabole destinée à illustrer un comportement essentiel du disciple, l'amour du prochain (Le. 10, 29-37). Désormais, tous entendront parler du Bon Samaritain. Au témoignage de Jean, l'un des dialogues les plus significatifs de Jésus a pour interlocutrice une femme de Samarie. Femme et Samaritaine, elle s'étonne d'ailleurs que Jésus enfreigne cette double barrière "Comment, toi un juif, tu me demandes à boire à moi, une femme samaritaine ?" (Jn. 4, 9).

4. Jésus admire la disponibilité spirituelle de certains païens

Il est particulièrement intéressant d'étudier l'attitude de Jésus à l'égard des non-juifs du point de vue qui nous préoccupe. Nous y découvrons en effet que des hommes qui restent extérieurs à l'histoire religieuse du peuple élu sont considérés par Jésus comme des modèles d'ouverture spirituelle et de confiance en Dieu et en son Envoyé. C'est ainsi, par exemple, que Jésus admire la confiance de la Syro-Phénicienne : "Femme, ta foi est grande", au moment même où il exprime de façon particulièrement sévère la différence entre les Juifs et les païens : "Ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens" (Mc. 7, 27).

Quant au centurion romain, sa foi est proposée à l'admiration de ceux qui accompagnent Jésus, et mise en opposition avec celle d'Israël : "Jésus, plein d'admiration, dit à ceux qui le suivaient : "en vérité, je vous le déclare, chez personne en Israël je n'ai découvert pareille foi" (Mat. 8, 10).

Jésus ne se dérobe donc pas lui-même à la rencontre avec les non-juifs, bien que sa mission soit ailleurs. Ce fait, à lui seul, a déjà une signification. N'oublions pas que pour le judaïsme orthodoxe toute relation avec les païens est considérée comme impure et doit donc être évitée. Jésus n'hésitera pas à passer outre à cette prescription. Il voyage en terre païenne; il n'y prêche pas, ce n'est pas son rôle. Mais il y pose les mêmes signes qu'en milieu juif, il y fait même, semble-t-il, une multiplication des pains (Marc 8, 1-10).

En dehors de ce voyage, s'il ne va pas aux païens, il reconnaît, le cas échéant, la grandeur spirituelle de ceux qui l'interpellent et engage avec eux un dialogue qui devient significatif pour les juifs eux-mêmes. Indifférent aux préjugés, Jésus accueille le païen de bonne volonté et le désigne à l'admiration de ses coreligionnaires. La relation de Jésus au non-juif est une relation de dialogue et de reconnaissance, non de prosélytisme et d'exclusion.

5. Jésus manifeste la participation des païens au Salut

Matthieu, pour se limiter à cet Evangéliste, oppose symboliquement, au début de son évangile la démarche des Mages venus d'Orient pour adorer Jésus à celle des Chefs du peuple qui complotent contre Lui.

Jésus le déclare nettement à ses coreligionnaires, Dieu peut toucher le cœur d'hommes qui restent en dehors du peuple juif, plus facilement que ceux des fils du peuple élu. "Lors du jugement, les hommes du Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront car ils se sont convertis à la prédication de Jonas... La reine du Midi se lèvera avec cette génération et elle la condamnera car elle est venue du bout du monde pour écouter la sagesse de Salomon... " (Mat. 12, 41-42; cf. Mat. 8, 11-12).

Plus difficile encore à entendre pour des contemporains de Jésus, des païens accuseront Israël et le confondront au jour du jugement. Il pourrait bien se faire même qu'ils prennent la place des fils d'Israël au festin du Royaume avec les patriarches (Mat. 8, 11). "On mesurera toute l'énormité de cette affirmation en songeant que jamais aucun docteur de la Loi ni aucun autre auteur d' apocalypse n'a osé exprimer quelque chose de semblable".

L'enseignement de Jésus sur le jugement dernier en Mat. 25, 31-36, annonce formellement l'universalité du Salut : "Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde" (Mat. 25, 34).

Ce ne sont pas seulement les païens qui ont eu foi en Jésus (Mat. 8, 10) mais aussi ceux qui se sont repentis en entendant la parole du prophète, (Mat. 12, 41), ceux qui se sont inclinés devant la sagesse de Dieu (Mat. 12, 42) et ceux qui ont exercé la charité à l'égard du Messie caché sous la forme des pauvres et des malheureux, qui seront incorporés au Peuple de Dieu à la fin des temps".

IX. LE NOUVEAU TESTAMENT TÉMOIGNE D'UNE DIVERSITÉ D'ATTITUDES PRATIQUES A L'ÉGARD DES NON-CHRÉTIENS

1. Le Nouveau Testament connaît plusieurs types d’attitudes apostoliques

Les Actes des Apôtres sont dominés par l'annonce "kérygmatique", la proclamation directe et publique du dessein divin de tout sauver en Jésus.

Aux foules touchées par la prédication de Pierre et l'interrogeant pour connaître ce qu'il faut faire, l'Apôtre répond : "Convertissez-vous, que chacun reçoive le baptême au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés et vous recevrez le don du Saint-Esprit" (Actes 2, 38). Mais les mêmes premiers chapitres des Actes attestent également une autre forme d'action apostolique que la prédication : celle du témoignage de vie. C'est la conclusion idyllique que donne Actes 2, 42-47 pour décrire la qualité évangélique des premiers groupes chrétiens "Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut". La conversion des non-chrétiens semble résulter, dans ce cas, plus de la qualité de vie des chrétiens que de leur prédication (cf. Ac. 5, 12-16).

Paul se sent dépositaire de l'Evangile, il y a dans sa vie des moments où il vit en témoin silencieux; sa parole est toujours dans l'actualité, située en fonction des personnes à qui il s'adresse, dont il partage les soucis et qu'il aime. Il se propose aussi lui-même en exemple. Mais, si sa mission propre est d'annoncer l'Evangile, ce sont d'autres apôtres qui auront à baptiser (I Cor. 1, 17).

Des changements d'accents plus significatifs encore sont exprimés à travers les écrits johanniques, les épîtres pastorales, les épîtres de Pierre et l'épître aux Hébreux. Une étude récente résume ainsi l'évolution qui se produit entre les premiers temps de la prédication missionnaire et la période ultérieure "Le renversement de l'équilibre dans la doctrine de la communication de la foi que nous avons découverte dans les écrits attribués à Jean et à Pierre, cette insistance accrue sur l'existence plutôt que sur la parole méritent le nom de théologie du témoignage pour marquer la différence avec une théologie de l'annonce. Nous allons les retrouver chez les Pères de l'Eglise les plus anciens pendant les 2è et 3è siècles du Christianisme".

2. Le témoignage des chrétiens en diaspora d’après l’Epître de Pierre

La première épître de Pierre est particulièrement expressive de cette nouvelle attitude des communautés chrétiennes déjà formées et vivant de façon permanente en "diaspora" au milieu des non-chrétiens. L'axe du témoignage dans toute l'épître est moins celui du kérygme, que celui des bonnes oeuvres ou, mieux, de cette belle conduite (Agatopoiein) qui revient comme un leitmotiv et se trouve ainsi mise en rapport avec le jour de la venue, autrement dit le jour où Dieu aura choisi d'intervenir en puissance de grâce dans la vie des païens "Ayez une belle conduite au milieu des païens afin... qu'ils soient éclairés par vos bonnes oeuvres et glorifient Dieu au jour de sa venue" (I Pierre, 2, 12). Ainsi la bonne conduite des chrétiens est un moyen d'associer par anticipation les incroyants à la louange de Dieu.

Tout chrétien garde une responsabilité entière par rapport au Message qu'il a reçu. Mais dès la première génération chrétienne, au témoignage même du Nouveau Testament, la façon dont il porte cette responsabilité est déjà vécue diversement suivant les temps de l'histoire des communautés chrétiennes et les situations de rencontre avec les non-chrétiens.

3. Le Nouveau Testament  développe aussi une réflexion sur la situation des non-chrétiens qui entendent rester ce qu’ils sont

Le Nouveau Testament atteste aussi que les premières générations chrétiennes se sont affrontées au mystère de leurs relations avec les non-chrétiens qui entendent rester tels. C'est de ce problème dont nous parle Paul dans les chapitres 9 à 11 de l'épître aux Romains, en s'interrogeant sur le salut d'Israël.

Paul a au cœur une "grande tristesse et une douleur incessante" à cause de ses frères israélites (Rm. 9, 2). Il se demande donc : "Dieu aurait-il rejeté son peuple ?" (Rm. 11, 1) et il répond fermement "non". Méditant sur le refus qu'une partie d'Israël oppose au message évangélique, il est conduit à y discerner une intention mystérieuse de Dieu. L'endurcissement d'une partie d'Israël durera jusqu'à ce que soit entré l'ensemble des païens. Par rapport à l'Evangile les voilà ennemis, et c'est en notre faveur; mais du point de vue de l'élection, ils sont aimés, et c'est à cause des Pères" (Rm. 11, 25-28). Ainsi, leur refus même d'accepter le message évangélique ne les exclut pas de l'amour de Dieu et de son dessein salvifique.

Paul lui-même, qui ne connaît pas d'autre message que "Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié" (I Cor. 2, 2), est conduit par l'attitude de ceux qu'il rencontre à élargir sa méditation sur le mystère du salut età découvrir dans les retards à l'accueil de l'Evangile un mystérieux dessein de la patience de Dieu. N'avons-nous pas, nous aussi, à entreprendre pour notre part, la même réflexion dans la situation où Dieu nous a placés, et par rapport aux peuples dont il nous a faits solidaires ?

QUATRIÈME PARTIE

X. NOTRE ATTITUDE DANS LA RENCONTRE

1. Vivre dans le respect mutuel

Il semble que notre rencontre avec nos frères de l'Islam au Maghreb doit placer au premier rang de nos objectifs le rétablissement de la confiance entre des hommes que l'histoire a trop longtemps opposés les uns aux autres.

Le respect des personnes est une des expressions les plus fondamentales de l'amour évangélique. Il ne peut s'épanouir que sur le terrain d'une véritable humilité.

Le respect réciproque conduit aux engagements à prendre ensemble dans toutes les tâches qui font grandir l'homme. Il n'y aurait pas de fidélité à l' Evangile pour les disciples de Jésus s'ils prenaient leur parti de ce qui dresse les hommes les uns contre les autres.

La réconciliation passe par la reconnaissance réciproque, car les oppositions prennent appui sur la méconnaissance mutuelle.

Tout ce qui assure la venue du temps du partage et du respect, consolide la réconciliation, fait advenir la paix et prépare l'unité.

2. Promouvoir la liberté spirituelle

Comme Vatican II nous y a invités, nous voulons vivre une rencontre qui promeuve la liberté spirituelle. "La vérité doit être cherchée selon la manière propre à la personne humaine et à sa nature sociale, à savoir : par une libre recherche" (D.H.3). La conséquence la plus importante de cette affirmation est que "l'homme est tenu de se soumettre à la Vérité telle qu'elle lui apparaît en conscience et, par conséquent, ne saurait être contraint d'agir contre sa conscience" (D.H.3).

La liberté de l'homme est une création continuelle de l'Esprit de Dieu dans les consciences. Aucun homme ne connaît d'avance et de l'extérieur ce à quoi Dieu appelle son frère. Il faut déjà beaucoup de discernement spirituel pour découvrir dans nos propres existences l'appel de Dieu. A combien plus forte raison lorsqu'il s'agit de comprendre le cheminement particulier de chacun des frères que Dieu met sur notre route.

Toute rencontre entre nous et nos frères doit être soumise à l'initiative de Dieu sur chacun de nous. En respectant la liberté de nos frères, c'est donc la volonté de Dieu sur eux que nous respectons.

On pourrait définir le prosélytisme comme l'attitude de celui qui invite son interlocuteur à le rejoindre sur son propre terrain sans se préoccuper de la véritable vocation de l'autre.

Le témoignage que nous devons porter au Christ nous demande de respecter les cheminements particuliers qui relèvent de la destinée de chaque personne, sollicitée, là où elle se trouve, par la grâce et l'Esprit de Dieu.

3. Dieu nous appelle à la conversion intérieure par la rencontre avec nos frères du Maghreb.

L'amour que nous avons pour la parole du Christ nous conduit aussi à accueillir avec reconnaissance les valeurs humaines et spirituelles vécues par nos frères du Maghreb. Nous sommes ainsi provoqués par la rencontre à une fidélité plus profonde.

A la vérité, en chacun des domaines de nos existences, aucune de nos positions n'est pleinement évangélique. Nous sommes tributaires, dans nos attitudes, de notre culture, de notre conditionnement social. Beaucoup d'entre nous peuvent témoigner des "conversions" auxquelles ils ont été appelés par leur vie au milieu des hommes du Maghreb. Souvent nous prenons conscience de ce que nous avons à devenir pour que nos habitudes de pensée et nos manières de vivre soient évangéliques.

Tous, chrétiens et non-chrétiens, nous sommes appelés à entrer dans un mouvement de conversion, chacun selon son itinéraire propre.

Dans les Actes l'épisode de Corneille met en évidence cette transformation réciproque des chrétiens et de leurs interlocuteurs. Le païen qui se tourne vers le Dieu vivant entraîne la conversion de l'apôtre Pierre et de l'Eglise elle-même à une fidélité plus profonde (Ac. 10 et 11).

Cette inter-action peut être regardée spirituellement comme le lieu de cette conversion réciproque par laquelle Dieu nous engage peu à peu, à la mesure de nos fidélités dans la venue de son Règne.

4. Dieu est  présent parmi nous quand nous nous faisons proches les uns des autres

Nous constatons avec joie, chaque jour, en de nombreux endroits au Maghreb, que des chrétiens et des musulmans ont su établir entre eux des relations cordiales. Des amitiés véritables ont pu naître entre familles voisines ou à la faveur des relations de travail, des engagements en commun pour la justice, le service des pauvres et la promotion des valeurs culturelles.

L'Evangile discerne la présence de Dieu partout où des hommes se font proches les uns des autres. L'amour de charité "doit aujourd'hui occuper la place qui lui revient, la première et la plus haute, dans l'échelle des valeurs religieuses et morales" (E.S.). Les hommes au dernier jour seront jugés sur l'Amour fraternel.

CONCLUSION

Ce regard sur notre vocation apostolique au Maghreb ne peut s'achever sans que les valeurs essentielles soient replacées au-dessus du discours explicatif.

Notre réflexion voulait situer notre existence à l'intérieur de la vision de foi qui nous habite, afin de servir l'unité de notre regard spirituel et de nos engagements quotidiens, afin aussi de nourrir notre prière.

Mais ce ne sont point les discours qui ont été premiers dans la découverte de notre vocation chrétienne, là où Dieu nous a placés. Nous avons découvert et vécu notre fidélité beaucoup plus profondément, par tous les ajustements quotidiens à l'appel de Dieu que chacun de nous s'efforce de réaliser, de jour en jour, là où il est.

C'est cette fidélité humble et silencieuse qui, partagée dans nos communautés donne sa consistance à notre vocation commune. L'histoire, d'ailleurs, de nos rencontres avec les hommes du Maghreb n'est pas achevée et nous devons rester disponibles aux nouveaux appels que Dieu peut nous adresser pour parcourir ensemble d'autres étapes.

Sur les chemins par lesquels Dieu nous a conduits nous portons un regard de foi et nous rendons grâce au Seigneur en contemplant l'histoire sainte qu'il écrit dans les cœurs et les réalités humaines en ces régions du monde.

Rome, le 4 mai 1979,

Cardinal Léon DUVAL, Alger
Michel CALLENS, Archevêque, Tunis
Jean CHABBERT, Archevêque, Rabat
Carlos AMIGO VALLEJO, Archevêque, Tanger
Jean SCOTTO, Evêque, Constantine
Jean-Marie RAIMBAUD, Evêque, Laghouat
Henri TEISSIER, Evêque, Oran
Guido Attilio PREVITALI, Vic. Apos., Tripoli

 

SIGLES UTILISES

-          D.H. – Vatican II, déclaration "Dignitatis humanae" (Liberté religieuse).

-          E.N. – Exhortation "Evangelii Nuntiandi" (Paul VI)

-          E.S. – Encyclique "Ecclesiam Suam" (Paul VI).

-          G.S. – Vatican II,  Constitution "Gaudium et Spes" (L'Eglise dans le monde).

-          L.G. – Vatican II, Constitution "Lumen Gentium" (L'Eglise).

-          P.P. – Encyclique "Populorum Progressio" (Paul VI).

-          R.H. – Encyclique "Redemptor Hominis" (Jean-Paul II).